A partir de 1939, près de 500 000 espagnols républicains fuient le régime franquiste vers la France et 20 000 d’entre eux élisent domicile à Toulouse. Un nombre lui valant le titre de « capitale de l’exil républicain espagnol », ainsi que le résume la récente exposition organisée par les archives municipales. A l’occasion du 80ème anniversaire de la proclamation de la seconde République de 1931, divers documents, photos, banderoles étaient réunis au cloître des jacobins, pour retracer la vie quotidienne, politique et culturelle toulousaine de ces militants, artistes, travailleurs. Un fond prêté en partie par une famille toulousaine de réfugiés et par la communauté espagnole. « Les gens encore vivants qui pouvaient avoir des choses à dire, ont prêté des documents personnels », explique Miguel Vinuesa, président de Casa de España. Subventionnée par l’Etat espagnol, cette fédération d’associations régionales et mémorielles de la péninsule ibérique veille à promouvoir la culture hispanophone. Des organisations de la mémoire ont travaillé avec la mairie. « La mémoire humaine, elle est très fragile et souvent les historiens préfèrent les documents. Mais ils ne transmettent pas non plus exactement ce qui a été le vécu des gens ».
Un devoir de mémoire qui s’imposait selon Miguel Vinuesa. « Ce que nous pensons à Casa de España, c’est qu’on a apporté beaucoup à Toulouse depuis 1939. On ne dit pas qu’on a fait Toulouse mais on en fait partie intégrante ». Et de rappeler l’intégration des immigrés péninsulaires : un toulousain sur 10 était espagnol. Installés en majorité dans les quartiers des Sept Deniers, des Minimes, de la cité Madrid, ils furent utilisés à l’aérospatial, à l’aéropostal, dans l’industrie et leurs enfants sont allés à l’école. Aujourd’hui, la proportion dans la ville n’est plus la même mais « à un moment donné, on cherchait l’hommage ou la reconnaissance du travail accompli ».
Apparemment, la revendication de la communauté a été entendue par les autorités publiques. Inauguration d’un quai de l’exil, expositions, cérémonies de commémoration, depuis plusieurs années, la mairie multiplie les manifestations en faveur du souvenir de l’exode. Pascale Jacquelin, 2ème commissaire de l’exposition des archives précise : « la volonté de commémoration du maire provient du désir de reconnaître les apports positifs de cette immigration ». Indépendamment d’un éventuel intérêt électoral, cette récupération institutionnelle de la mémoire vise à construire une identité culturelle locale commune. Mais cela ne se fait pas sans dommage.
Un devoir de mémoire trop consensuel ?
« Vue de l’extérieur, l’identité républicaine apparaît comme un système parfait », note la sociologue Federica Luzi. Or, mettre en commun les mémoires « implique nécessairement l’occultation de certains de leurs éléments ». Notamment, les aspects polémiques et révolutionnaires. La communauté espagnole est loin d’être homogène. Se joue alors une bataille sur les significations et l’image de leur exil à donner public. P. Jacquelin ne cache pas les tensions lors de la mise en place de l’exposition au sein de la communauté. Par exemple, l’opération policière Boléro-Paprika, lancée en 1950 contre les communistes étrangers a posé problème.
Socialistes, anarchistes, communistes et de droite échangent de plus en plus, tempère Miguel Vinuesa. « Ici, y’a des gens qui parlent politique parce qu’en Espagne on aime beaucoup parler de politique. C’est plus facile de rassembler des personnes aux visions différentes du monde quand vous parlez d’Espagne, quand l’idée de l’Espagne vous réunit ». D’autant que les sensibilités politiques ne sont pas le seul point de divergences. « Ceux qui ont 75-80 ans et leurs enfants qui sont nés en France ne peuvent avoir la même vision. Y’a des conflits, on se dit les choses, mais je le vis bien », analyse Maria Lopez. Idem entre les différentes générations d’immigrés.
Forte d’une trajectoire atypique, la vice-présidente de Casa de España et représentante de l’association Casa Galicia se dit plus à même de faire le lien entre les différents profils : il faut respecter les parcours. Née en Galice, cette mère de 51 ans, rejoint en 1973 ses parents, à peine âgée de 13 ans. Débarquant à La Roseraie et Faubourg Bonnefoy en 1965 pour raisons économiques — même si c’est aussi politique puisque tout ça c’est à cause de Franco », nuance-t-elle —, son père trouve un emploi dans le bâtiment et sa mère dans l’entretien des maisons. Dans une France en pleine croissance et en manque de main d’œuvre, les conditions restent difficiles. Mais elle remercie ses parents d’avoir grandi à la Roseraie car cela a facilité son adaptation. « C’était enrichissant, on n’était pas qu’entre espagnols. Dans une école où personne ne parle votre langue, vous êtes obligés de parler vite français ». De la 5ème, elle poursuivra jusqu’au lycée pour ensuite devenir coiffeuse avant d’obtenir son diplôme d’assistante médicale et psychologique.
L’occasion pour Maria de rappeler un épisode largement moins médiatisé de la migration transpyrénéenne, très souvent incarné par la figure de l’exilé républicain. La « forme consensuelle d’hommage politique rendu aux exilés » s’effectue « par négation d’une part importante de l’immigration espagnole, oubliant tous ceux qui ne sont pas venus dans le cadre de l’exil », observent les auteurs d’un rapport sur l’immigration en Midi-Pyrénées. Comme s’il n’y avait eu aucune immigration entre l’exode de 1939 et ses commémorations.
Du contenu derrière les castagnettes
Ce qui a le don d’agacer Maria Lopez. Elle voit l’engouement récent pour l’hispanité comme un bon « filon ». « Aujourd’hui, être espagnol, ce n’est pas une honte mais avant, certains le vivaient comme une honte. Loin d’un Toulouse à l’auberge espagnole, l’accueil des primo arrivants ne s’est pas toujours fait à bras ouverts. Maria Lopez évoque le racisme des années soixante à l’égard de cette « deuxième catégorie » de toulousains. Par défense, une partie des immigrés se serait ainsi un peu repliée sur elle-même tout en s’adaptant à la France.
Certains n’ont pas envie de revenir sur ça et craignent que le rabâchage de l’exil et de la République réduise l’espagnol à son statut d’immigré. « La mémoire oui, évidemment on est contents de ça, on a porté ça, c’est notre culture. On ne va pas nier, mais ça fait un peu court ». « C’est comme : y’a que le flamenco ou Toulouse à l’heure espagnole. C’est des clichés, quoi ». « Y’a pas que ça, y’a l’Espagne d’aujourd’hui ».
Et la réalité actuelle, c’est celle de ces jeunes surqualifiés entre 25 et 40 ans qui ont franchi les Pyrénées pour trouver un emploi. Frappés de plein fouet par la crise, des gens de la classe moyenne tombent dans la précarité. Depuis six mois, beaucoup de professeurs, de professionnels de l’audiovisuel se présentent à Casa de España pour trouver assistance. Paperasse en tout genre, aide administrative, traduction, cours de français, ces néo-toulousains cherchent à faire jouer le réseau hispanophone.
Sans se ressembler, les vagues d’immigration espagnole se suivent avec ou sans cérémonies officielles. Peut-être seront-elles un jour commémorer ? Comme l’affirme Miguel Vinuesa, « c’est un bon rempart pour transmettre aux générations futures de Toulouse ». Du moment que ce n’est pas comme la journée Toulouse l’Espagnole, ajoute-t-il. « On aime la fête les espagnols, mais on aime aussi donner des contenus. » à bon entendeur.





















