SNCF à Biars, pollution à la créosote : Un succès citoyen

Le Lot en Action. 22 janvier 2010 par Bluboux



Elle a donc eu lieu cette réunion publique d’information et ce sont plus de 150 personnes qui sont venues débattre, malgré la pluie et le froid en cette soirée du 19 janvier.

Comme nous vous l’avions annoncé, l’enquête sur la pollution à la créosote à Biars, sur le chantier de traverses de la SNCF, ne trouverait d’issue sans avancée majeure dans la mise en place de solution par l’entreprise d’état.  La médiatisation de l’arrêté de février 2009, constatant officiellement les problèmes de pollution et mettant en demeure la SNCF d’effectuer des travaux urgents, ainsi que les sollicitations auprès des élus,  ont porté leurs fruits : La SNCF était représentée à cette réunion par Monsieur Colin, le directeur du chantier de Biars et Monsieur Cazillac, responsable du développement durable de l’entreprise au niveau national.


Après une rapide synthèse de l’enquête et des problèmes soulevés, nous avons pu entendre les propositions concrètes de la SNCF. Le chantier de Biars sera mis aux normes et l’entreprise s’est engagée à transmettre à Super Préfet les résultats des études démarrées depuis  l’année dernière, avec des engagements sur les travaux qui seront réalisés rapidement. L’entreprise a annoncé que le chantier utiliserait désormais une créosote moins toxique (de type C, contenant notamment moins de benzo-a-pyrène. A titre d’exemple, la Belgique est passée à la créosote de type C depuis déjà… plusieurs années !), que le stock de traverses anciennes en dehors des espaces prévus (récupération des eaux pluviales)  est en cours d’évacuation, et qu’enfin il n’y aurait pas de suppression d’emploi sur le site, au contraire, puisque les mises aux normes entraineront des créations d’emplois.
Le micro a ensuite circulé dans la salle et il aura fallut près de deux heures pour répondre à toutes les questions. Hormis une velléité très forte de la part de certains syndicalistes et représentants de salariés de la SNCF à l’encontre du Lot en Action (près de la moitié de l’assemblée était composée de salariés du site et la tension était palpable au début du débat …), rapidement les différents points de vue ont pu être exposés et les problèmes de fonds  être abordés.


Les traverses en bois sont encore nécessaires et aujourd’hui, le traitement nécessaire pour leur longévité passe par la créosote. Soit.  Il faut donc les produire et ne pas rejeter les problèmes de façon irresponsable, mais l’entreprise SNCF est priée de respecter la loi, et donc de prendre toutes les mesures nécessaires pour limiter les impacts sur l’environnement et la santé publique. D’autre part il semble également nécessaire de rompre avec cette détestable habitude de ne pas inclure les coûts liés à la pollution dans les prix de revient… Pollueur = Payeur. Et si cette logique est respectée, rapidement les autres solutions, aujourd’hui écartée pour des questions de prix, deviendront peut-être très rapidement à l’ordre du jour… Lors de la réunion des solutions alternatives ont été évoquées, notamment la possibilité de réaliser les traverses à partir d’acacia, bois imputrescible.  La SNCF rétorque qu’il est aujourd’hui difficile de s’approvisionner en acacia. Comment se fait-il que la SNCF n’est pas mis en place, avec l’appui de l’état, une filière de production de cette essence ?


Il demeure néanmoins de nombreux points noirs : lorsque la question de la gestion du stock de traverses anciennes est évoquée, Monsieur Cazillac louvoie un tantinet. Certes il est au courant des activités de la société Sidénergie, qui transforme ces déchets dangereux en charbon de bois pour barbecue, souvent libellé « charbon naturel », certes il trouve la méthode pour le moins spécieuse mais n’affiche aucune intention en la matière : « pourquoi être plus royaliste que le Roi, ils ont toutes les autorisations nécessaires, donc pour nous c’est normal ».
Une riveraine du site SNCF de Biars s’est exprimée en se réjouissant que désormais les sujets de la créosote et de la pollution ne soient plus tabous. Elle a témoigné des gênes importantes occasionnées par les activités du site, notamment au niveau olfactif et de santé (plus de  8 cas de cancer dans la rue qui longe le site…). Plusieurs intervenants, médecins, ont fait remarquer qu’il est indispensable de réaliser une étude épidémiologique. La SNCF rétorque qu’elle a un grand souci de protection de ses salariés mais ne pipe mot sur celle des riverains. Un syndicaliste de la CGT se noie dans des démonstrations hors sujet sur le comité d’hygiène et de sécurité et sur les protocoles des analyses sanguines… 


Nous aurions eu besoin de deux heures de plus pour poursuivre ce débat d’idées. Tous les témoignages que nous avons reçus à l’issue de la réunion étaient unanimes pour souligner les résultats positifs, grâce à cette mobilisation citoyenne, mais également le soulagement d’avoir pu parler de la créosote à Biars même, où ce sujet est tabou depuis des générations. . Et ce qu’il convient de retenir avant tout, c’est que la SNCF fait de réelles avancées dans la prise en compte du problème de pollution et de santé publique. Il conviendra de suivre avec attention cette affaire et que les engagements soient tenus. Le GADEL (Groupement Associatif de Défense de l’Environnement du Lot, 05 65 30 98 28, gadel46@free.fr ) était présent à cette réunion et a informé le public d’un dépôt de plainte contre X auprès du procureur de la république, à la suite de la publication de notre article, et a invité les riverains, et plus généralement les citoyens soucieux de voir ces problèmes de pollution trouver une solution rapide, à en faire de même.


Le thème du débat de cette réunion était « le chantage à l’emploi face à la santé publique et la pollution », et ce choix visait clairement à dénoncer l’attitude de certains syndicalistes, de représentants locaux d‘un parti politique et d’élus, qui dès la parution de notre article dans le n°5 du mag, ont exercé une pression stupéfiante pour que nous cessions de médiatiser cette affaire.
De nombreux élus ont répondu présents et nous remercions ici Alain Ciekanski et Stéphanie Muzard Le Moing, qui sont les seuls candidats aux élections régionales à avoir participé au débat. Nous déplorons  l’absence étonnante et non excusée du député maire de Bretenoux, Jean Launay. Ce dernier connait assez bien le problème puisqu’il s’est occupé du dossier qu’a déposé la SNCF auprès de l’Agence de l’eau pour obtenir des aides conséquentes. Sa présence aurait été appréciée des habitants de Bretenoux qui étaient présents ainsi que de tous les participants.


Témoignage de Yves Vier, médecin à Alvignac

La réunion de Biars qui a rassemblé environ 160 personnes a été un moment important du débat citoyen.

Dans la mesure ou un représentant de la SNCF a tenté de tourner en dérision le caractère dangereux de la créosote, en mettant en cause les tests effectués par les scientifiques qui ont classé la créosote dans les cancérigènes : « vous pensez bien des tests faits sur des souris, c’est d’un ridicule… » (Pour satisfaire les incrédules il faudrait peut-être faire des tests sur des humains ?) ; « Il n’y a aucune donnée scientifique pour dire que la créosote est dangereuse ».
J’ai tenté dans mon très court temps de parole d’apporter quelques informations que je détaille et développe ici.

En fait les données existent et sont biens connues. Le livre de toxicologie clinique (Fréjaville, Bismuth…) qui sert de référence à tous les centres anti-poisons, les passe en revue.  « Les crésols sont des solvants et des intermédiaires de synthèse : résines, herbicides, insecticides, explosifs, colorants désodorisants, etc. Ils sont les constituants, avec un mélange de goudrons (hydrocarbures aromatiques polycycliques = HAP) de guaïacol et de phénol, de la créosote employé comme désinfectant, imperméabilisant et xyloprotecteur (pilonnes en bois et traverse de rail). L’exposition aux crésols de la population générale résulte de l’alimentation (tomates, asperges, beurre, vin rouge, alcools, café, etc.), du tabagisme (environ 75 µg/ cigarette) et du catabolisme de la tyrosine par les bactéries intestinales. Les travailleurs les plus exposés aux crésols sont ceux de l’industrie de production (pétrochimie) et ceux effectuant le traitement des bois par la créosote. Toxicité chronique des crésols: Elle est mal connue : Dépigmentations cutanées, eczémas de contact. Ces sont les goudrons (HAP) de la créosote et non pas le crésol qui sont responsables des dermatites photo toxiques et des cancers cutanés (en particulier de la lèvre) observés chez les ouvriers manipulant le créosote »

En dehors de ce livre de référence, il est facile de trouver des exemples concrets d’intoxications sur le court terme. Il suffit de se donner la peine de taper « créosote » sur n’importe quel moteur de recherche (Google par exemple) et on peut lire des études très documentées comme celle ci dessous :

« Effets toxiques aigus lors d'une exposition collective à la créosote chez 57 dockers
Auteurs : LADHARI N. (1) ; EN SALAH F. (1) ; BEN AMOR A. (1) ; SAFI D. (1) ; ELGHACK B. (1) ; YOUSSEF I. (1) ; BENZARTI A. (1) ; CHERIF C. (1) ; BEN JEMAA A. (1) ; GHARBI R. (1) ;
(1) Laboratoire de recherche en toxicologie, ergonomie et environnement professionnel, faculté de médecine de Tunis, TUNISIE. Nous rapportons dans ce travail les effets aigus sur la santé d'une exposition collective à la créosote de goudron de houille qui s'est produite au mois de mai 2005 dans un port de marchandises en Tunisie et qui a concerné 57 dockers travaillant dans une société d'acconage et de manutention… L'intoxication a concerné tous les dockers (57, soit 100 %) ayant participé au déchargement d'un navire contenant plus de 1000 tonnes de traverses en bois créosotées destinées à la construction de voies ferrées. Le déchargement s'est déroulé au cours d'une journée ensoleillée et chaude (température assez élevée atteignant les 32 °C).  Les symptômes se sont révélés après un délai maximal de 24 heures après le début de l'exposition. Les manifestations cliniques observées étaient
•    Cutané chez la totalité des victimes (57 dockers, soit 100 %)
•    ORL chez la majorité des victimes (55, soit 96,5 %)
•    Oculaire chez 49 dockers (86 %)
•    Respiratoire chez 28 dockers (49,1 %)
•    Digestif chez 22 dockers (38,6 %)
•    Neurologique chez sept dockers (12,3 %).
... L'évolution après éviction et sous traitement symptomatique était favorable pour la totalité des victimes avec une disparition complète des manifestations cliniques en moyenne après quatre jours (entre un et 16 jours). L'étude de poste de travail réalisée au cinquième jour après l'accident a confirmé l'origine toxique de ces manifestations, qui étaient en rapport avec l'exposition à la créosote. L'aspect huileux des traverses et le dépôt de quantités importantes de créosote au fond de la cuve ont fait évoquer un traitement récent des traverses par cette substance. Ce travail permet de souligner l'importance et la diversité des manifestations cliniques liées à une exposition aiguë et massive à la créosote de goudron de houille ainsi que le rôle majeur joué par l'ensoleillement dans la survenue des lésions photo toxiques.

Ces informations, avec d’autres, ont donné lieu à un débat contradictoire ce qui est bien normal et les positions très tranchées s’expliquent par la préoccupation de défendre des emplois (qui ne sont en fait pas menacés, les investissements qui vont être réalisés par la SCNF pour mettre le site en conformité sont au contraire un gage de pérennité) et surtout par un malentendu sur les termes employés. Je n’évoque pas les arguments qui sont plus du domaine de la farce que de la santé publique (« le ouvriers les plus exposés à la créosotes ont une espérance de vie supérieure aux autres, la créosote peut même soigner les dents cariées ou les angines… »). J’espère que ceux qui racontent ça ne vont pas, pour renforcer encore plus leur santé, se mettre à manger de la créosote à chaque repas !
Laissons là le burlesque pour revenir au débat citoyen. L’emploi d’abord ! S’il n’est pas menacé à Biars, on ne peut pas en dire autant ailleurs. On a évoqué la faiblesse des moyens de l’ancienne DRIRE (actuellement DREAL : Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement), on pourrait en dire autant de la DGCCRF (Direction Générale de la concurrence et de la consommation et de la répression des fraudes). Les fonctionnaires qui travaillent dans ces organismes ont pour mission de protéger les consommateurs et citoyens que nous sommes. Le gouvernement actuel, sur la demande de certains amis de notre président de la république, est en train de démanteler ces services autrefois efficaces. Dans certains départements ruraux de Midi-Pyrénées, les effectifs ont baissés de 60% et beaucoup de leurs missions vont être sous traitées dans des officines privées avec tous les risques de conflits d’intérêts que cela représente. Face à un discours qui vise à dresser des catégories de français les unes contre les autre, serrons les coudes pour défendre tous les emplois.

En ce qui concerne le choix des termes, il est important de se donner des définitions précises pour se rendre compte que nous sommes en fait tous d’accord. Il suffit de bien différencier « danger »  et « risque ». La créosote est dangereuse, probablement bien moins que l’amiante, mais elle est dangereuse. Les données scientifiques internationales en ce sens sont abondantes. Le risque, par contre, est à apprécier au coup par coup. Il dépend de l’exposition ou de la non exposition au danger. Ceux qui ont une toiture de garage en tôles de fibrociment savent probablement que l’amiante est omniprésente dans ces matériaux. Mais l’amiante  sous cette forme n’expose pas au risque d’inhalation et par là même de cancer du poumon. Par contre, celui qui va utiliser une perceuse  peut projeter des fibres et en respirer : il s’est exposé au danger : il court un risque. Pour en revenir à la créosote, il semble (d’après leurs témoignages qui sont à l’unisson avec les propos rassurant de leur direction) que les travailleurs de Biars ne soient pas exposés au danger que représente la créosote. Mais cela ne les autorise pas à prétendre que la créosote n’est pas dangereuse !
Nos malheureux dockers tunisiens à qui on impose des conditions de travail très rudes en savent quelque chose et on ne doit pas prendre à la légère la présente de créosote dans le réseau d’eau de Figeac.
Pour en conclure, et à la lumière des arguments échangés lors de cette soirée, pendant le débat public (et après ce débat au bar…), je crois que la frontière qui sépare le danger du risque porte un nom, c’est la politique. La politique de l’entreprise, certes, qui résulte de la confrontation entre une direction et des syndicats très actifs. Mais surtout la politique au plus haut niveau qui souhaite, ou qui ne souhaite pas, sacrifier la santé de tous aux intérêts financiers d’une minorité. Les travailleurs de Biars ont la chance de travailler dans une grande entreprise nationale qui est soucieuse de préserver la santé de ses salariés, Il n’en a pas été de même des travailleurs de l’amiante.
Et lorsque j’entends monsieur Daniel Konh Bendit, représentant d’Europe écologie, déclarer solennellement que l’écologie n’est ni de droite ni de gauche, j’ai peur pour ma santé et celle de mes enfants. Il faut, bien au contraire, une orientation politique forte qui privilégie l’homme (et la femme !) et le protège du monde de la finance qui est en train de tout dévaster sur notre planète pour pouvoir, dans le même temps, faire preuve de vigilance en ce qui concerne l’équilibre entre l’humain et son environnement.

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