Nucléaire : et si on s’intéressait aux installations militaires secrètes ? Le CEA de Gramat par exemple...

Le Lot en Action. 13 février 2012 par Bluboux


Si vous êtes dans le Lot depuis peu de temps, ou encore lotois enraciné mais peu curieux de la recherche scientifique militaire, vous n'avez peut-être pas encore connaissance de l'un de nos plus augustes établissements de recherche, j'ai nommé le CEA de Gramat. Situé à quelques kilomètres du centre du bourg, à Bèdes exactement, cet établissement est sous haute surveillance et entouré du secret défense. C'est un des endroits en France où nos têtes scientifiques imaginent, avec passion, les armes de demain.

Il y a quelques années le centre de Bèdes, qui était encore sous le giron de la Direction Générale des Armées, a conduit une grande partie des recherches françaises sur les munitions à l'uranium appauvri (UA). Vous savez,  ces saloperies que l'on a utilisé dans les Balkans, en Irak et plus récemment en Libye (ainsi que dans la bande de Gaza), qui permettent de percer les blindages les plus épais, grâce à la masse volumique de l'uranium, qui n'a d'appauvri que le nom, et surtout sa caractéristique singulière d'être pyrophore (les perforateurs à énergie cinétique n'explosent pas; ils se fragmentent et se consument à travers le blindage en raison de la nature pyrophore du métal d'uranium et des températures extrêmes atteintes au moment de l'impact). Mais lorsque cet UA brûle, enfin explose, de nombreux oxydes sont alors répandus dans l’environnement, pénètrent dans les sols, les nappes phréatiques, les alvéoles pulmonaires des citoyens qui vivent là, les empoisonnant inéluctablement. Bref causant quelques dégâts collatéraux dont les militaires n’ont que faire.
Le magazine Dire Lot avait, en 2002, publié un véritable scoop : le directeur du Centre d’Essais de Gramat (aujourd’hui CEA) avait alors avoué à Antoine Armand, journaliste, qu’un accident majeur s’était produit lors d’essais (tirs avec des perforateurs à l’UA), ayant eu pour conséquences de contaminer toutes les terres environnantes. Les sols avaient alors été raclés et d’énormes quantités de terres contaminées avec des oxydes d’UA, extrêmement toxiques et radioactifs, ont été stockées durant plus de deux ans à l’air libre.
Précisons pour ceux qui ne connaissent pas les lieux, que le CEA de Bèdes se trouve en plein Parc Naturel, sur un sol karstique, avec juste en dessous la rivière souterraine de l’Ouysse. Pour être encore plus précis, ajoutons que l’eau de consommation pour la ville de Gramat est pompée juste en limite du Centre (à quelques dizaines de mètres) et qu’en aval, une station de pompage alimente une grande partie des lotois du nord du département en eau potable.
A aucun moment l’armée n’a informé les citoyens ou les élus de la catastrophe qui s’est déroulée. Ces derniers l’ont appris dans les colonnes d’un mensuel local, des années après. Aucune mesure pour préserver la santé publique n’a été prise.
Nous reviendrons très prochainement, dans le journal du Lot en Action, sur cette affaire mais surtout sur ce qui continue de se passer à Bèdes. Il est essentiel qu’un Comité d’Information soit mis en place, sous la forme d’une commission paritaire,  dans laquelle puisse siéger les élus, mais également les citoyens via des associations représentatives, la sécurité civile, les pompiers, ainsi que les services de l’état.
Vous trouverez ci-dessous un article paru sur le site de Basta mag, ce jour, qui traite des INBS (installations nucléaires de base secrètes). Comme vous pourrez le constater, le CEA de Bèdes est bien répertorié par la DSND (Autorité de Sûreté Nucléaire de Défense) comme un site SIENID (Site ou installation d’expérimentation nucléaire intéressant la défense), contrairement à ce qu’affirment certains élus…

 

Nucléaire : et si on s’intéressait aux installations militaires secrètes ?

Par Jean-Marie Collin (13 février 2012)

La France abrite une vingtaine d’installations nucléaires militaires. Qui surveille le respect des procédures de sécurité par l’armée ? De Brest à Toulon, riverains et citoyens ont-ils un droit de regard sur ce qui se passe au sein de ces bases ? Sont-elles soumises à une obligation de « transparence » ? Enquête sur l’opacité qui entoure les « INBS » : les installations nucléaires de base secrètes.

Le 9 juin 2010, sur la base aérienne d’Istres (Bouches-du-Rhône), un camion spécial de 33 tonnes, utilisé pour le transport d’ogives nucléaires, quitte la route et se renverse. Trois militaires sont blessés. Heureusement, le camion était vide. L’affaire ne s’ébruitera qu’un an et demi plus tard, alors que le chauffeur au moment de l’accident comparaît devant la chambre militaire du tribunal de grande instance de Marseille, le 16 janvier 2012, à huis clos… Que se serait-il passé si le camion transportait à ce moment des ogives ? Ce type d’accident à risque nucléaire est-il courant aux abords des bases militaires ? Et qui surveille et évalue le respect des procédures de sécurité par l’armée ?

Dans le but de lever (un peu) le voile sur les installations nucléaires militaires, la loi du 13 juin 2006 a créé une Autorité de sûreté nucléaire de défense (ASND). Son rôle est de surveiller ces « Installations nucléaires de base secrètes » (INBS). Les INBS sont des sites dépendant du ministère de la Défense qui abritent des missiles à tête nucléaire, comme à Istres ou à Avord (Cher), des déchets nucléaires, comme à Marcoule (Gard), ou des matières nucléaires militaires, comme à Valduc (Côte-d’Or).

« Il suffit d’appuyer sur un bouton pour tout arrêter »

À l’instar du rapport de l’Autorité de sûreté nucléaire sur les centrales et les installations nucléaires civiles, une évaluation consacrée uniquement à la sûreté des INBS doit être déposée courant mars. « À la différence d’une centrale nucléaire, dont le processus d’arrêt est complexe, pour les INBS, il suffit d’appuyer sur un bouton pour tout arrêter », tente de rassurer Bernard Dupraz, délégué à la sûreté des installations nucléaires de Défense (DSND). Si c’est effectivement le cas, c’est aussi oublier les problématiques de pollutions rencontrées par le passé sur le site de Valduc – des rejets de tritium non contrôlés jusqu’au début des années 1980 – ou de gestion des déchets, comme l’atteste récemment l’accident de Marcoule. La grande différence avec une installation nucléaire civile, c’est qu’il est conservé un flou complet sur les activités exactes de ces sites, les quantités de matières nucléaires produites et transférées. Autre particularité des INBS, les services de sécurité sont plus importants, certains sites comme Valduc ou l’île Longue abritent des pelotons de gendarmerie ou de fusiliers commandos.

Malgré leurs caractères militaires, les INBS sont également soumis à une obligation de transparence. Comme dans le cas des centrales nucléaires ou de toute « installation classée pour la protection de l’environnement », il existe ainsi une Commission d’information (CI) regroupant quatre types de membres : les associations de protection de l’environnement, les représentants de l’État et des collectivités locales, les autorités militaires et les exploitants, comme le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). C’est le préfet qui fixe le nombre de sièges attribués à chaque catégorie de représentants et nomme tous les membres – y compris associatifs – à l’exception des représentants des collectivités locales, choisies par leurs assemblées respectives. Cette CI est censée apporter une information au public en matière de sûreté, d’absence de risques et des éventuels impacts sur l’environnement et les populations en cas d’accident.

Nombre d’INBS : un secret d’État ?

Problème : pour créer une Commission d’information (ou demander sa création), encore faut-il que l’installation nucléaire militaire soit officielle. Or, combien en existe-t-il en France ? La réponse est loin d’être limpide. Connaître le nombre précis d’INBS qui relèvent des ministères de la Défense et de l’Énergie s’avère être un parcours du combattant. Des documents émanant des plus hautes autorités divergent ! Le Haut Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire recense 27 INBS quand l’ASND totalise 15 sites abritant 25 INBS. L’un considère, par exemple, que le centre d’études de la direction générale de l’Armement à Gramat (Lot) est une INBS, tandis que la référence disparaît chez l’autre… Bernard Dupraz, à la DSND, assure par échange de courriel qu’il n’existe que 17 sites abritant un total de 19 INBS, et invoque une faute de frappe pour expliquer le passage de 27 à 17…

Cette confusion masque-t-elle une volonté de garder secret le nombre des INBS ? Cela démontre en tout cas qu’il existe au sein des organismes chargés d’évaluer la sûreté de ces installations un problème de définition et une absence de coordination de l’information, certaines autorités inversant le nombre de sites et le nombre d’INBS… Espérons qu’ils ne confondent pas les becquerels et les millisieverts.

pages-de-3-asn-asnd-inbs.jpgDocument consultable à cette adresse

Selon les indications apportées par Bernard Dupraz, les INBS relevant du ministère de la Défense sont aux nombres de 12 :

- 5 bases aériennes participant à la mission de dissuasion nucléaire (Istres, Avord, Saint-Dizier, Luxeuil, Mont-de-Marsan) – ces bases abritent des « dépôts d’armes munitions spéciales » qui peuvent contenir des missiles ASMP-A et des ogives nucléaires d’une puissance de 300 kilotonnes ;
- Le Centre spécial de montage de Valduc, où sont usinées les matières fissiles pour concevoir les ogives nucléaires ;
- 2 installations sur la base sous-marine de l’île Longue, qui abritent les ogives nucléaires et les missiles équipant les sous-marins ;
- 1 installation pour l’entretien des sous-marins à propulsion nucléaire située dans le port militaire de Brest ;
- 1 installation dans le port militaire de Toulon pour l’entretien des sous-marins nucléaires d’attaque ;
- Et 2 installations au port militaire de Cherbourg (au cœur de la ville), qui permettent la mise à l’arrêt définitif des réacteurs des sous-marins.

Ces INBS sont placées sous la responsabilité de la direction générale pour l’Armement. Les INBS relevant du ministère de l’Industrie sont au nombre de 7, et dépendent en générale du CEA ou d’Areva, comme Marcoule [1].

Qu’en est-il de la transparence en matière de sûreté autour de ces sites ? Avec un total de 3 INBS, et ses 4 sous-marins lanceurs d’engins atomiques, Brest peut se targuer d’être l’un des sites les plus nucléarisé de France (avec Cadarache et Marcoule). La création en 2003 de la Commission d’information fut donc considérée par les associations locales comme un moyen idéal pour alerter plus facilement les populations des possibles dangers. Roger Abiven, militant breton antinucléaire, a fait le choix d’y participer, représentant de l’association AE2D (Agir pour un environnement et un développement durable). « Je l’ai fait dans un souci d’écovigilance citoyenne », explique-t-il. Mais, en ce début d’année 2012, il vient de jeter un pavé dans la marre : « J’ai le sentiment de m’être fourvoyé dans une impasse "citoyenniste" au service de la gouvernance du nucléaire. C’est cela qui explique ma démission de cette commission et peut-être le retrait total de notre organisation. »

Refus d’organiser des exercices d’évacuation

Cette démission survient après de multiples demandes, comme la transparence des prélèvements d’eau et l’amélioration de la sécurité des populations. En vain. En 2008, Roger Abiven parvient à faire imprimer une plaquette d’information par la Marine nationale, intitulée « la maîtrise de la sécurité dans l’arsenal de Brest et à la base de l’île Longue ». Celle-ci donnait aux riverains des INBS des règles à suivre en cas d’accident nucléaire. « Mais quelle ne fut pas notre surprise quand nous avons constaté que ces documents traînaient dans les couloirs de la Ville de Brest ! » Après plusieurs mois de protestations et d’attente, AE2D obtiendra finalement la distribution de ce document.

Mais l’échec le plus cuisant de la commission d’information reste le refus d’organiser un exercice de simulation d’accident dans la ville de Brest. « Cela devrait être une obligation. Vous imaginez si un jour cela se produit, jamais les autorités n’auront testé leur plan, avec toutes les conséquences que cela peut avoir », dénonce-t-il. Pour le militant associatif, cette commission d’information ne sert à rien, vu la difficulté du dialogue, l’absence de prise en compte des demandes. La seule véritable mission remplie par cette commission « est certainement d’exister et de faire croire ainsi que la transparence règne ! ».

Absence de dialogue

Au sud, à près d’un millier de kilomètres, se trouve l’INBS de la base navale de Toulon, avec ses huit chaufferies nucléaires à côté du centre-ville. Un vent de révolte y souffle également. Mais elle n’est pas le fait de militants « antinucléaires ». Au contraire, la dissidence est portée par André Pellen, ancien ingénieur EDF et président du Collectif pour le contrôle des risques radioactifs, depuis la dernière réunion de la commission locale d’information en mars 2011. « Nous sommes confrontés à un manque de contradicteur au sein de la CI », s’agace-t-il. En clair, les autres organisations sont présentes, mais ne peuvent amender ni infirmer les informations livrées par les autorités, par manque de compétences ou par désintérêt. « Notre rôle se limite à de l’observation pure », confirme Claude Duval, de l’Avasne (Association varoise pour la sauvegarde de l’agriculture, de la nature et de l’environnement), qui reconnaît son absence de qualification pour apprécier les analyses qui lui sont apportées par les autorités.

La principale revendication d’André Pellen porte sur la nécessité de réaliser un exercice majeur au sein de la ville de Toulon, et d’être intégré comme observateur au sein des exercices du « plan particulier d’intervention » (PPI) [2]. Des requêtes, maintes fois refusées. « Il aura fallu menacer de quitter la CI pour voir enfin l’une de nos demandes être prise en compte », s’insurge t-il, espérant être désormais passé « du simple rôle d’observateur à celui de partenaire ».

Les commissions d’information jouent donc quand même leur rôle en apportant des informations concernant la sécurité nucléaire. Mais l’on peut émettre des doutes sur la bonne perception de ces données par les participants issus du monde associatif local ou des collectivités territoriales, souvent non formés pour les appréhender. Cette transparence devient alors opaque, et le monde citoyen un simple « faire-valoir », comme le constate Guillemette André, de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro), membre de la commission d’information du port militaire de Cherbourg. Elle fait un vœu pour 2012 : « Être écouté de temps à autre ! »

Notes

[1] Bruyères-le-Châtel (Essonne), Barp (Gironde), Cadarache (Bouches-du-Rhône), Valduc (Cher), Marcoule (Gard), Pierrelatte (Drôme), Limeil-Brevannes (Val-de-Marne).

[2] Le PPI prévoit la mobilisation des services de secours publics (sapeurs pompiers, gendarmes, police, Samu), de l’ensemble des services de l’État (DDE, Drire, Ddass, etc.), communes et acteurs privés (exploitant, associations, gestionnaires de réseaux, etc.).

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Commentaires

  • BLEICHER
    • 1. BLEICHER Le 07/05/2016
    Bonjour. J'ai vécu à la cité longueyrie: à l'entrée du centre d'étude de 84 à 88. Vous avez parlé d'un accident au début de vôtre article. Ce fût en quelle année? J'ai des souscis de santé depuis 2 ans. Est-ce-lié?

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