200 Bastilles

Nouvel'Obs. 10 mai 2010 par Laurent Jacqua

On enferme, on enferme jusqu'à ce que cela déborde, jusqu'à la lie, jusqu'à ce que toutes les taules indécentes en soient pleines à dégueuler de tous ces nouveaux détenus « économiques » issus de cette éternelle crise qui s'éternise.

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Et va s-y qu'on entasse le pauvre, le jeune, l'insoumis, le fou, l'étranger, l'exclus, celui qui dérange, celui qui est différent. L'état sévit à coup de triques, de peines planchées, de peines éliminatoires ou de peines de sûretés, cette répression toujours plus menaçante, toujours plus insupportable qui nous expédie si facilement dans des cubes de béton de 9m², désormais préfabriqués à la chaîne, ces milliers de cages réunies dans d'immenses complexes pénitentiaires flambants neufs et en permanente construction, qui se rependent comme une méchante vérole à travers tout le pays. Cela respire l'oppression et la détresse, la promesse d'un horizon social de plus en plus carcéral.

En laissant enfermer « l'autre » aujourd'hui, c'est  vous que l'on enfermera demain !...

Nous sommes à l'aube d'une nouvelle ère, celle de la liberté qu'on assassine, elle finira, tôt ou tard, par devenir qu'un lointain souvenir dans la mémoire défaillante des plus anciens.

Lors de la révolution de 1789 le peuple criait « Aux armes citoyens !.. »

Tu parles ! 200 ans plus tard ils ont finit par se rendre, baissant la tête tout en ce prosternant. Ils avaient pourtant détruit la grande Bastille, mais les rois maudits sont revenus en force revêtue du déguisement de la démocratie. Et comme des tyrans féroces, ils en ont construit 200 autres pour mieux enchaîner le royaume par la peur et la répression.

Aujourd'hui, lorsque je passe par Bastille, je suis toujours impressionné de voir toute cette foule qui tourne en rond autour de la fameuse place. Et je ne peux m'empêcher de penser :

« Bon sang ! Le pays est devenu une grande promenade de prison pour plus de 65 millions de citoyens taulards. »

Au fond des centrales, même si l'on est privé de liberté, au moins on ne pense qu'à elle et on lutte de toutes les manières possibles pour la retrouver !

Vous, vous ne la méritez pas ! Vous l'avez oubliez, vous l'avez reniez, vous l'avez vendu à vil prix contre des lois sécuritaires absurdes.

Je redécouvre, après 25 années d'exile, une société qui n'a, au fond, jamais été la mienne et qui fonctionne comme un vaste pénitencier à ciel ouvert, ces lieux insensés où il faut payer pour tout, même pour avoir le droit de survivre !

Je rend ici hommage aux derniers combattants de la liberté qui croupissent aux fers de toute les répressions, à ceux qui « tournent » au fond  de leur sombre cachot, à ceux qui rêvent toujours d'évasion dans les quartiers d'isolement, à ceux qui espèrent toujours malgré la hauteur des murs de centrale, à tout ceux qui vont encore risquer ou donner leur vie pour s'affranchir de leurs chaînes.

Oui je pense à vous mes frères car depuis que je suis dehors et que je vois tous ces esclaves heureux de se noyer dans leurs propres inconsciences, je sais avec certitude, que c'est nous qui, depuis toujours, avions raison !

Des deux côtés le combat doit continuer pour vous, pour nous, face à tout ceux qui nous cernent, à tout ceux qui nous oppressent.

On ne pourra plus jamais nous berner sur ce que signifie réellement le mot liberté, c'est justement parce que nous avons parfois tout sacrifié pour elle qu'on la connaît si intimement dans nos chairs.

Sachez quand même mes frères que pendant que nous combattions si ardemment pour rester dignes et libres, la nauséabonde populace, celle qui nous bannissait déjà en tapant sur nos dos de boucs émissaires, nous a bassement trahi, car elle s'est laissée lier les mains et les consciences sans dire un seul mot, sans jamais protester.

C'est si spectaculaire à mes yeux que j'arrive même à discerner leurs lourdes entraves fardées d'illusions et cachées sous d'épaisses couches de marques déposées, celles que proposent aux masses, à crédit, ces marchands corrompus possédant des centaines d'usines délocalisées.

Ces 200 Bastilles se sont érigées pour que l'ordre règne, tel des miradors aux ombres menaçantes, elles  mettent en joue toute personne qui oserait lever la tête, en lui imposant, de force, l'avènement de cette  nouvelle ère  de l'enfermement sociétal.

Ils ont construit des frontières invisibles aussi dures que des murs de prison tout autour des esprits, des espérances, des futurs possibles et même des utopies.

Il y a longtemps, un peuple debout avait détruit une bastille, de nos jours c'est un peuple à genou qui en a laisser construire 200 !

Je laisse maintenant la place à une chanson « A part nous nul ne sait » issue de centrale et qui se fredonne en promenade... Sorte d'Hymne brutal d'un monde carcéral anormal où la résistance est la seule morale.


Ecoutez ce morceau composé et interprété par Mickalahiène

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