A nouveau le gros temps pour Le Monde

Marianne 2. 9 avril 2010 par Philippe Cohen

Vendredi 9 avril se réunit le Conseil de surveillance du journal Le Monde, qui va à nouveau vivre des heures difficiles : la trésorerie du groupe ne permettra pas de payer les salaires au delà du début de l'été, alors que les incertitudes des actionnaires rendent difficile la recapitalisation.

A nouveau le gros temps pour Le Monde

Où en est Le Monde ? La question n’est plus posée nulle part. Cette indifférence médiatique trouble les journalistes du quotidien du soir, même si elle s'explique par le mutisme des dirigeants du journal comme celui des responsables de la Société des rédacteurs. Se peut-il que Le Monde se rapproche dangereusement de la faillite sans que personne ne réagisse dans le pays, ni les représentants des grandes entreprises présentes au capital de l'entreprise (1), ni les pouvoirs publics, ni la profession de journaliste, ni l'opposition ? En tout cas, les actionnaires internes c'est-à-dire la société des rédacteurs du Monde, qui contrôle encore le groupe avec les sociétés de personnel de Télérama, la société des lecteurs et l'Association Beuve Méry abordaient le Conseil de surveillance du 9 avril dans l'incertitude (et avec une sourde angoisse).

Plus personne dans le quotidien n'ose encore espérer sauver l'indépendance du journal. Après le départ de Jean-Michel Dumay, les journalistes se sont vite résignés à la prise de contrôle du Monde par un groupe capitaliste extérieur. L'emploi est devenu leur principal souci, bien avant la liberté éditoriale. Le bureau de la SRM n'a d'ailleurs pas convoqué d'Assemblée générale depuis un certain temps alors que le contexte l'exigerait.

 

Une situation financière délicate

Car la situation est gravissime. Chacun des salariés de l’entreprise sait que la trésorerie du quotidien est exsangue et que, sans recapitalisation, les salaires de juillet ne pourront être payés. Financièrement, la situation tient en quelques chiffres spectaculaires, pas encore tous officialisés, mais qui peuvent se résumer comme suit :

- le groupe Monde, dont le périmètre a beaucoup diminué (outre le quotidien, il comprend Le Monde interactif, Courrier International, Télérama et La Vie) perd un million d'euros par mois;

- il a enregistré un déficit cumulé de plus de 200 millions d'euros depuis 2002;

- son endettement est d'environ 100 millions d'euros : 25 millions d'euros de prêt de la BNP (remboursables en 2011), sur lequel a été gagé le groupe Télérama et 67 millions d'ORA remboursables en 2012 et 2014, c'est-à-dire des obligations remboursables en actions souscrites par un certain nombre de grandes entreprises;

- la charge de cette dette pèse sur les comptes du Monde à hauteur d'environ 4 à 5 millions d'euros.

- la restructuration du Monde Imprimerie et sa séparation d'avec le groupe Le Monde représente un coût additionnel de 45 millions d'euros; elle est décisive pour rétablir l'équilibre d'exploitation du groupe.

Lagardère et Prisa dans l'incertitude

Mais il n'y a pas que la finance. Les recettes du quotidien sont affectées à la fois par la chute drastique du marché publicitaire et la baisse des ventes : il semblerait que Le Monde ne vende plus que 100 à 120 000 exemplaires en kiosque. Si la vente par abonnements dépasse depuis peu la vente en kiosque, le total ne doit pas dépasser 250 000 exemplaires auxquels doivent s'ajouter les ventes aux tiers (avions, taxis, étudiants, etc) qui ne rapportent rien.

Confrontés à ce tableau peu reluisant qui nécessite un plan de redressement énergique, les actionnaires du quotidien sont eux-mêmes dans une situation d'incertitude.

Personne ne connait plus la stratégie du groupe Lagardère le premier des actionnaires du groupe, qui détient 17,27% du Monde SA, holding intermédiaire du Monde laquelle détient 100% de la société éditrice, ainsi que 34% du Monde Interactif, qui regroupe les activités internet du Monde.

Le groupe Prisa, qui a longtemps incarné, dans l'esprit des actionnaires du groupe, un modèle économique séduisant (on se souvient que Le Monde avait importé le système de produit plus d'El Païs, qui offre aux lecteurs des encyclopédies, des DVD, etc pour booster ses ventes), traverse lui aussi une phase délicate. Son endettement - 2 milliards d'euros ! - a poussé la famille Polemko à céder 57% des parts du groupe au fonds américain Liberty Acquistion Holding Corp. Le dirigeant historique d'El Païs, Juan Luis Cebrian, un grand ami du Monde qui rêve à haute voix de le sauver, est aux Etats-Unis pour finir l'opération de recapitalisation-restructuration du groupe.

Enfin, les « Orataires » comme on dit dans le langage post-catholique du Monde, c'est à dire les grandes sociétés propriétaires d'ORA, qui pourraient devenir actionnaires du quotidien s'ils n'étaient pas remboursés, ne sont guère tentés pas l'aventure, y compris le plus engagé d'entre eux, le groupe Publicis, qui a souscrit pour 12 millions d'ORA et gère la régie du journal.

L'échec probable du plan Fottorino-Guiraud

Voici quelques semaines encore, le tandem dirigeant du Monde, David Guiraud (le gestionnaire) et Eric Fottorino (le journaliste), présentaient (oralement) aux actionnaires du journal un schéma de sortie de crise que l'on pourrait résumer comme suit :

1) La SRM et les autres sociétés de personnel perdraient le contrôle de la holding LMPA, dans laquelle leur participation serait réduite de 60 à environ 20%. Ce serait le fin du Monde journal de journalistes, la fin de l'indépendance du Monde.

2) Prisa et le groupe Benedetti (la Republica) monteraient au capital de LMPA et détiendraient la majorité moyennant un investissement de 60 millions d'euros. Ce qui permettrait de changer le système de « gouvernance » du Monde ainsi que le souhaite Cebrian

3) Sur ces 60 millions, 25 seraient consacrés au remboursement du prêt de la BNP, le solde étant mobilisé pour rembourser les « orataires ». On demanderait à ces derniers un sacrifice consistant à abandonner la moitié de leur créance pour aider Le Monde à repartir.

4) Une fois ces opérations menées, la charge de la dette serait supprimée et il resterait à restructurer le groupe et le quotidien de façon à parvenir à l'équilibre d'exploitation.

Au début de la semaine, ce plan s'est écroulé comme un château de cartes lorsque le groupe Benedetti a annoncé qu'il ne s'intéressait pas au Monde. Par ailleurs, il semble bien que Cébrian ne soit pas encore en position d'engager Prisa dans une recapitalisation du Monde avant cet été. De plus, le schéma imaginé par le tandem Giraud-Fottorino impliquait une passivité du groupe Lagardère qui est loin d'être acquise. Or, le pacte d'actionnaire donne le droit au groupe Lagardère, en cas d'arrivée d'autres actionnaires par exemple, de se retirer avec un bénéfice, ce qui augmenterait d'autant le coût de l'opération de recapitalisation. Enfin, rien ne dit que les mandataires sociaux des entreprises propriétaires d'ORA,  puissent faire valider par leurs actionnaires un abandon de créance comme il devait leur être proposé.

Que vont proposer Guiraud et Fottorino ? D'abord, sans doute un examen plus précis de la situation financière réelle du Monde.

L'un des actionnaires du Monde, la société des personnels de PVC (groupe Télérama), a fait savoir à l'équipe dirigeante du Monde qu'il pouvait de son côté proposer une autre option que la recapitalisation : la vente de Télérama - dont la valeur est selon eux supérieure à celle  du prêt de la BNP de 25 millions - permettait au groupe Le Monde à la fois de se désendetter et de gagner du temps pour trouver une solution. Les journalistes de Télérama ont depuis plusieurs moins mandaté Athéma, un cabinet spécialisé dans le conseil en opérations de rapprochements et de financements d’entreprise pour imaginer une solution de sortie de Télérama de l'orbite du groupe Le Monde. Cette solution existe, avec un tour de table qui pourrait être opérationnel très vite.

De leur côté, la Société des rédacteurs du Monde leur aurait fait savoir qu'en tout état de cause ils respecteraient leurs choix de vote dans les épreuves à venir. Bref, les personnels du groupe Télérama, qui a subi plusieurs opérations de dépeçage depuis son rachat par Le Monde (vente de l'immeuble historique, de la société informatique de gestion des abonnements, mobilisation de la trésorerie de l'hebdomadaire, soit 550 000 abonnés) sont aujourd'hui convaincus que leur avenir se situe en dehors du groupe Le Monde.

Mais on voit mal les dirigeants du Monde accéder pour le moment, à leur plan, qui ne résoudrait qu'une partie des problèmes du groupe.

Un autre acteur est pour le moment tout aussi muet : l'Etat. Il est pourtant concerné à trois niveaux par le destin du Monde :

1) Industriel : le financement du plan de départ des ouvriers du Livre du Monde Imprimerie implique une prise en charge des pré-retraites.

2) L'Etat peut-il laisser le premier quotidien de référence français passer sous pavillon étranger, d'autant que le fonds qui détient Prisa, seul repreneur recensé,  n'est plus espagnol mais américain ?

3) La situation, elle aussi délicate de Presstaliss (ex-NMPP) exige aussi un plan de redressement qui concerne l'état actionnaire et le groupe Lagardère, qui dirige la société.

Certains journalistes du Monde craignent par dessus tout le rôle que pourrait jouer Alain Minc dans les choix de l'Etat et dans le destin du Monde : « il a une revanche à prendre », dit un journaliste qui suppose sans doute à raison, que le consultant a gardé des relations au sein du conseil de surveillance du Monde, notamment parmi les actionnaires extérieurs.

Pour leur malheur, les journalistes du Monde ont souvent laissé le temps jouer en leur défaveur. Et ce n'est qu'in extremis devant des échéances financières que tous les sauvetages ont été organisés. Cette fois-ci ne fait pas exception. Mais Le Monde lui même n'est plus une exception. C'est un journal en crise, comme à peu près tous ceux qui sont publiés partout sur la planète. C'est aussi - et c'est sans doute la dimension la plus tragique - une entreprise sans boussole, sans projet, dont les dirigeants tout en  sachant pertinemment que son modèle économique est moribond, ne sont pas capables de dessiner les contours d'un plan de redéploiement du Monde. Le Monde doit-il toujours ambitionner d'être un groupe de presse, comme l'avaient imaginé Colombani et Plenel ? Comment l'édition papier et le web pourraient-ils réellement se compléter ? Le Monde doit-il garder la même périodicité ? Doit-il passer du quotidien de « référence » au quotidien de « préférence », comme l'a déclaré Eric Fottorino ? Ces questions ne sont visiblement pas tranchées. Et les dernières initiatives éditoriales n'ont guère suscité d'enthousiasme. Une nouvelle formule telle qu'on aurait pu l'imaginer voici dix ans, avec une page 2 zapping sans hiérarchie, une manchette de une inconfortable pour la«  titraille » du journal, un mensuel de recension bien parti mais dont l'apport en recettes sera forcément marginal.

Dès lors, l'option gestionnaire, une fois de plus risque de s'imposer au futur actionnaire qui aura, pour la première fois, les mains libres : l'entreprise Le Monde compte 100 à 150 salariés « de trop » pour parvenir à l'équilibre, à recettes constantes. Si ses dirigeants ne savent pas davantage vers quelle stratégie orienter l'entreprise, il ne leur restera plus qu'à jouer les coupeurs de têtes. Mais un modèle « comptable » n'est pas un modèle économique, et encore moins un projet de quotidien du XXI° siècle.

Pour les journalistes et les salariés du Monde, le compte à rebours a commencé. Et bien malin qui pourrait deviner qui seront leurs patrons à l'issue de l'été.


(1) Parmi lesquels Publicis, Crédit Mutuel, Méderic, Saint Gobain, BNP, Valeo, etc.


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