Affaire Karachi : Je suis pris dans une affaire d’Etat

Source :Médiapart, site Vérité-attentat Karachi.  6 juillet 2009 Par Fabrice Arfi, Fabrice Lhomme

En exclusivité pour Mediapart, l’un des hommes-clés de «l’affaire de Karachi» s’exprime pour la première fois. Ancien agent de la DST, Claude Thévenet est l’auteur des fameux rapports «Nautilus» révélant que l’attentat de mai 2002 contre des employés de la Direction des constructions navales (DCN) à Karachi, qui coûta la vie à onze Français, pourrait avoir eu pour cause le blocage de commissions, sur fond de guerre Chirac/Balladur.

 Quel a été votre parcours au sein des services de renseignements français ?
Mon premier contact avec ce monde date de mon service national, comme officier de renseignement de l’Escadron de chasse 2/30 Normandie-Niemen. Je souhaitais intégrer l’armée de l’air comme pilote. A la suite d’un accident, j’ai été jugé inapte “chasse” et j’ai opté pour une carrière à la Direction de la surveillance du territoire, où un ancien camarade de faculté m’avait dit pouvoir me coopter. Après l’Ecole de police, en 1976, j’ai été affecté à une division de la DST chargée de lutter contre l’ingérence et le terrorisme.

 Pourquoi avez-vous quitté la DST en 1991 ?
Pour des raisons personnelles. Je pensais avoir fait le tour de cette institution, certes estimable, et qui m’a beaucoup appris et apporté. Mais c’est un petit monde, un microcosme, qui a tendance à vivre de façon autistique. De plus, à l’époque, on ressentait une nette politisation de nos activités. Un ami, ancien numéro 2 du SDECE [Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE], m’a offert de travailler pour un grand groupe et m’a encouragé à créer mon cabinet d’intelligence économique.

 Comment en êtes-vous venu à travailler pour le compte de la Direction des constructions navales (DCN) sur l’attentat de Karachi, commis le 8 mai 2002?
Je travaillais déjà pour la DCNI, filiale commerciale de la DCN, depuis 1994/95. Mon contact régulier au sein de la DCNI, le directeur administratif et financier, m’a demandé, peu après l’attentat, s’il était possible de vérifier où en était l’enquête au Pakistan. Il souhaitait juste un aperçu, pas quelque chose de fouillé. Ce qui explique que je ne me sois pas rendu dans ce pays, que je connais bien par ailleurs.

 Pourquoi la DCN vous a-t-elle confié des investigations «parallèles» alors que des services officiels comme la DST, la DGSE, mais aussi les justices française et pakistanaise, enquêtaient déjà sur l’attentat ?
Avec mon commanditaire, les choses n’étaient jamais très claires, mais j’ai cru comprendre que sa hiérarchie avait des doutes quant aux informations qu’elle recevait des services officiels. Elle craignait que, pour des raisons que j’ignore, elles ne soient déformées ou tronquées. A la réflexion, aujourd’hui, je me demande si mon interlocuteur, ou sa hiérarchie, n’était pas conscient des véritables causes du drame.

 Combien de temps a duré votre enquête et quelle a été votre rémunération ?
De mémoire, elle a dû s’étaler de la mi-mai 2002 jusqu’au mois de septembre ou octobre, mais pas de façon continue. Concernant ma rémunération, je ne m’en souviens plus.

«La piste d’un règlement de comptes anti-français»

 Etiez-vous habilité «secret défense» lorsque vous travailliez pour la DCN ?
J’étais habilité au «secret défense» ainsi que mon cabinet, TPM International, par le haut fonctionnaire de défense du ministère de la recherche, dans le cadre de mes activités pour le Centre national d’études spatiales (CNES). Je n’avais pas d’habilitation spécifique pour la DCNI, mais c’était rassurant pour elle de savoir que j’avais tous les «sacrements».

 Etes-vous allé au Pakistan pour mener à bien votre mission baptisée «Nautilus», et si oui, combien de temps, et quelles ont été vos sources ?
Non, je ne m’y suis pas rendu. Comme je l’ai dit, cela n’a pas été nécessaire. Par contre, j’ai eu, grâce à des amis journalistes libanais, des connexions au Pakistan, que je n’ai d’ailleurs pas toutes utilisées.

 Avez-vous enquêté pour «Nautilus» comme vous l’auriez fait pour la DST – où vous avez travaillé de 1976 à 1991 –, ou était-ce différent ?
C’est difficile de comparer. Dans mon ancien service, tout était morcelé. Nous travaillions généralement sur une partie seulement d’un dossier. Mais, globalement, les techniques d’investigation, le modus operandi, sont les mêmes.

 Quelles ont été vos sources, à l’origine de vos différents rapports «Nautilus»?
Sur Nautilus, il a fallu d’abord trouver une (ou plusieurs) source(s) capable(s) de répondre à ces deux questions : qui est derrière l’attentat, que savent les autorités pakistanaises ? J’ai approché un ami, ancien officier du SAS (Special Air Service, unité antiterroriste britannique) qui avait fait ses classes avec le président pakistanais (de 1999 à 2008) Pervez Musharraf. Mais nous ne nous sommes pas entendus sur le règlement de ses prestations, notamment parce qu’il souhaitait se rendre à Karachi et à Islamabad et qu’il avait de grosses prétentions budgétaires. Je me suis rabattu sur un ex-agent du MI6 [l'équivalent anglais de la DGSE] que m’avait présenté, bien longtemps avant, un ancien du cabinet d’investigation anglo-saxon Kroll.

 Que s’est-il passé alors?
Je l’ai rencontré une première fois à Paris, fin mai ou début juin 2002, dans les salons d’un hôtel, pour lui soumettre ma problématique et lui remettre une avance. Je l’ai revu peu après, en Belgique cette fois, pour qu’il me remette ses premières conclusions. Ce sont celles qui figurent dans le premier rapport «Nautilus», de septembre 2002. J’ai été troublé, et c’est là que j’ai contacté un journaliste pakistanais, que je savais proche de l’ISI [les services secrets pakistanais], qui m’a confirmé que la piste d’un règlement de comptes anti-français, non imputable à la mouvance islamiste, était la piste la plus vraisemblable.

 Requestionné, l’ex-agent britannique du MI6 m’a affirmé qu’un membre du service de sécurité de l’ONU, qu’il avait rencontré, lui avait tenu les mêmes propos. Restait à savoir le pourquoi de cette attaque contre les intérêts français.

 D’après nos informations, vous avez indiqué au juge Marc Trévidic qu’un journaliste français, Guillaume Dasquié, avait aussi fait partie de vos sources. Pourquoi un ancien agent de la DST comme vous a-t-il eu recours aux services d’un journaliste ?
D’abord, c’est un ami. Ensuite, c’est un excellent connaisseur de la mouvance terroriste, notamment d’Al-Qaida et de ses circuits de financement. Depuis mon départ de la DST, en 1991, je n’avais plus eu à m’occuper de ce genre d’enquête touchant au terrorisme : c’était plus la déstabilisation de groupes ou de produits à l’étranger, la concurrence déloyale ou les problèmes propres à la DCNI – dossiers pour lesquels je suis mis en examen. L’univers du terrorisme, Guillaume Dasquié semblait baigner dedans et y être à l’aise. C’est tout naturellement que je lui ai parlé du dossier. Il a pris connaissance de mes notes et nous avons beaucoup échangé à leur sujet.

«La DGSE a envoyé une équipe du Service action»

 Concernant Guillaume Dasquié, à quelle période exactement avez-vous eu recours à ses services ?
Je le connais depuis 1994 ou 1995. Nous avons souvent collaboré. Nous avons même été, lui et moi, récupérer, bénévolement, une jeune fille tombée dans un réseau de prostitution à Amsterdam. En ce qui concerne «Nautilus», j’ai dû le solliciter dès que j’ai eu les conclusions de l’ex-agent du MI6. Je serais incapable de donner une date exacte.

 A-t-il été rémunéré pour ce travail ?
Non. Guillaume et moi avons eu une relation commerciale, via ma société TPM International, en 2003/2004, essentiellement pour des études à caractère financier. A cette époque, je vous rappelle que Guillaume n’était plus journaliste. Il était notamment directeur de recherche sur le terrorisme à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

 Est-il l’inspirateur principal des rapports «Nautilus» ?
Non, pas du tout. A partir de l’hypothèse de base (ce n’est pas Al-Qaida), il fallait chercher qui et pourquoi. C’est là que nous avons commencé à collaborer et à chercher des pistes.

 Hormis celui de Guillaume Dasquié, avez-vous livré le nom d’autres sources à la justice ?
M’attendant au battage médiatique qui allait suivre ma déposition devant le juge antiterroriste, je n’ai pas souhaité citer de nom sur procès-verbal.

 En quoi les hypothèses que vous avancez dans «Nautilus» sont-elles crédibles, selon vous ?
Quant à l’attentat lui-même et à ses instigateurs, j’ai toujours été sûr de moi car tout se recoupait avec beaucoup d’autres informations allant dans ce sens, en particulier les prises de position de Randall Bennett [alors responsable du service de sécurité diplomatique de l'ambassade des Etats-Unis à Islamabad], la tentative d’attentat contre la femme d’un diplomate, l’affaire Pearl, etc. Enfin et surtout, ce qui m’a totalement convaincu, c’est le fait que la DGSE ait envoyé au Pakistan une équipe du SA [Service action] pour faire savoir de façon musclée à des responsables militaires pakistanais qu’on ne faisait pas chanter la France…

 Cette information m’a été rapportée par un ancien du Service action, rencontré fortuitement, et qui m’a fait part de cette mission, réalisée à une date non précisée. Pour ce qui est des circuits financiers, mes sources sont essentiellement des hommes d’affaires libanais et des journalistes du Moyen-Orient ainsi que, pour une petite partie, Guillaume Dasquié.

«Je tenais ces informations de sources que je jugeais fiables»

 Pourquoi êtes-vous aussi affirmatif dans les différents rapports «Nautilus» ?
En ce qui concerne l’attentat, ce n’est pas la peine d’y revenir. Mais pour ce qui est des circuits financiers, si j’étais d’accord dans les grandes lignes avec ce que me disaient mes différentes sources, j’étais cependant sceptique sur les détails. J’en ai fait part à M. Trévidic, qui m’a laissé entendre que je ne me trompais probablement pas lorsque j’évoquais la piste des rétro-commissions, et qu’il détenait d’autres éléments allant dans ce sens…

 Gérard-Philippe Menayas, ancien directeur financier de la DCN, a indiqué lors de son audition devant le juge antiterroriste Marc Trévidic, à propos d’une note «Nautilus» dans laquelle vous concluiez qu’«après de nombreux contacts, tant en Europe qu’au Pakistan, nous parvenons à la conclusion que l’attentat de Karachi du 8 mai 2002 a été réalisé grâce à des complicités au sein de l’armée et au sein des bureaux de soutien à la guérilla islamiste de l’ISI» : «S’il a écrit cela, il devait être certain de ce qu’il avançait. Il n’était pas du genre à écrire cela s’il avait des doutes. S’il avait des doutes, il aurait dit qu’il avait des doutes.» Est-ce exact ?
Avoir eu pour client pendant dix ans (1994/2004) la DCNI, institution qui n’est pas connue pour son philanthropisme, prouve que ses dirigeants appréciaient mon travail et le jugeaient de qualité. Je n’ai sûrement pas réussi tout ce qui m’a été demandé à 100%, mais j’ai toujours fait mon travail honnêtement, consciencieusement, en n’hésitant pas à faire part de mes doutes quand j’en avais.

 Dans l’un de vos rapports, daté du 7 novembre 2002, vous évoquez des notes de la DGSE concernant les activités d’un intermédiaire libanais, Abdulrahman El-Assir, et de ses «relations financières» supposées avec l’ancien premier ministre Edouard Balladur. Vous rappelez-vous dans quelles circonstances vous avez pu consulter ces notes ?
Très sincèrement, je n’en ai aucun souvenir. Mais il ne fait pas de doute que si je l’ai écrit, c’est que je tenais ces informations de sources que je jugeais fiables.

 Avez-vous le sentiment que l’affaire de Karachi touche aujourd’hui à la raison d’Etat ?
J’en ai bien peur, hélas. Je suis pris, à mon corps défendant, dans une affaire d’Etat. Et c’est d’autant plus triste que ces notes, qui n’étaient pas destinées à être publiées, font du tort à ma mouvance politique. Ce n’est un secret pour personne que je suis un ancien “jeune RPR”, et aujourd’hui adhérent à l’UMP.

 Et en 1995, vous étiez pro-Balladur ou pro-Chirac ?
Si vous voulez le savoir, j’ai voté Chirac…

«J’ai toujours refusé de travailler pour des hommes politiques»

 Personnellement, avez-vous aujourd’hui toujours la conviction que l’attentat de Karachi, loin d’être l’œuvre d’islamistes fanatiques, fut en fait la vengeance de militaires pakistanais furieux que Jacques Chirac ait stoppé le versement de commissions, dont il soupçonnait qu’une partie était destinée à son rival de 1995 Edouard Balladur ?
Vous savez, je ne suis pas un brillant intellectuel capable de pondre des théories sur tout. Je me suis borné à lister un certain nombre de faits et à laisser mon client faire de mes notes ce que bon lui semblait. Ce que je crois, c’est que la vérité est plus complexe qu’on l’imagine. Je ne suis pas en mesure, aujourd’hui, de dire s’il y avait des avenants ou des clauses cachées dans les différents contrats de la DCNI. Laissons la justice faire son travail. Je crois que l’arrivée de M. Trévidic est une très bonne chose pour faire avancer la vérité, quelle qu’elle soit.

 Posons la question autrement : la thèse d’un règlement de comptes politico-financier sur fond de guerre Chirac/Balladur que vous présentiez dans vos rapports «Nautilus» voilà sept ans vous semble-t-elle aujourd’hui moins, davantage, ou autant crédible ?
Je vous l’ai dit, je me suis borné à relater ce que j’ai trouvé et j’en assume l’entière responsabilité. Je ne recherche pas le scoop et la lumière, bien au contraire. Aujourd’hui, la tentative de déstabilisation dont je suis l’objet et le fait que M. Trévidic m’ait fait comprendre qu’il avait dans son dossier d’autres éléments allant dans le même sens confortent mon hypothèse de travail de base.

 Est-il exact que vous êtes proche d’Yves Bertrand, l’ancien directeur central des renseignements généraux?
Déjà, quand on connaît la rivalité qui existait entre la DST et les RG, on a dû mal à l’imaginer ! Mais je peux vous affirmer que je ne connais pas personnellement M. Yves Bertrand et que je n’ai jamais eu le moindre contact, sous quelque forme que ce soit, avec lui. Je ne comprends pas l’intérêt de propager une telle rumeur.

 Le but paraît clair : laisser croire que vous êtes manipulé par les chiraquiens, dont M. Bertrand était proche, pour nuire à Nicolas Sarkozy, qui était directeur de la campagne d’Edouard Balladur en 1995…
Si c’est le cas, c’est mal me connaître car j’ai toujours refusé de travailler pour des hommes politiques, même si c’était bien payé. J’ai toujours œuvré pour des entreprises franco-françaises ou pour la défense d’intérêts nationaux. Je ne suis manipulé par personne, je trouve cela insultant de laisser entendre le contraire.

 Pourquoi sortez-vous du silence aujourd’hui ?
Ce n’est pas de gaieté de cœur, mais je souhaite mettre fin à une campagne de rumeurs et de calomnies qui me fait beaucoup de mal. Après cette mise au point, je désire retourner là où j’aurais aimé rester : dans l’ombre, et me consacrer définitivement à l’écriture.

 

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