Alger - Ain Bessem : chroniques algériennes

Article XI. 7 novembre 2011 par Thomas Serres, mis en ligne par Bluboux

Octobre 1988, le printemps algérien - bien avant les autres pays arabes et dans l’indifférence générale. Une révolte populaire qui paraît désormais lointaine, tant les promesses de la contestation n’ont pas porté leurs fruits. N’en restent que les souvenirs. Et aussi : l’ennui, la pauvreté et l’autocratisme. Familier de l’Algérie, Thomas Serres revient ici sur la morne situation d’un pays (presque) sous cloche.

algerie-octobre-88-1.jpg« Mais pourquoi avez-vous choisi l’Algérie ?
Parce que c’est un pays compliqué, il y a beaucoup de choses à comprendre.
Ah oui, c’est un pays compliqué. Très compliqué... »

Voici le dialogue classique qui suit le moment où je révèle à mon interlocuteur la raison de ma présence dans son pays.

Un pays compliqué ? C’est peu de le dire. L’Algérie a été soumise depuis le début de la lutte pour l’indépendance à une série de discours politiques et religieux sacralisant une unité qui ne correspond en rien à sa réalité. Populisme, nationalisme, islamisme..., je pourrais multiplier les « ismes » à l’envie mais je crains d’ennuyer le lecteur. L’idée est qu’à force de répéter que le peuple (chaab) est uni, unique et indivisible, les gouvernants civils et militaires qui accaparent le pouvoir depuis bientôt cinq décennies n’ont jamais rien fait d’autre que d’ignorer la complexité de leur pays. La tragédie des années 1990 n’a pas été réglée. Les inégalités économiques, les conflits sociaux et culturels persistent, attisés à l’occasion par un régime uniquement préoccupé par le partage des bénéfices entre les clans disparates qui le composent et la perpétuation de son pouvoir. Last but not least, les innombrables richesses historiques et géographiques de l’Algérie sont méprisées. Précision : ceci n’est pas un diagnostic exhaustif, mais un résumé schématique1.

Donc, oui : le pays est compliqué à comprendre. Il est grand, aussi. Très grand. Fractionné en conséquence, à la mesure des milliers de kilomètres, des différentes représentations subjectives, cultures et langues qui séparent ses citoyens.

Pour évoquer cette Algérie, deux lieux distants d’à peine deux cents kilomètres, deux contextes différents : la capitale Alger et la ville d’Ain Bessem, dans la wilaya de Bouira.

Alger

Le métro d’Alger sera bientôt inauguré. La bonne blague. Depuis le temps... À chaque fois que j’atterris à Houari Boumédiène, ma première question au chauffeur du taxi qui me ramène vers la ville est : «  Le métro, il en est où ?  » Bah, ça y est. Il est fin prêt. Et le tramway circule aussi, merci pour lui. Il faut bien que les grands travaux se finissent un jour.

Nous sommes le 5 octobre 2011, vingt-trois ans déjà que l’Algérie a commencé son printemps - bien avant tout le monde arabe et dans l’indifférence générale. Un discours incendiaire de Chadli Bendjedid, des émeutes, une répression sanglante, une ouverture à marche forcée débouchant sur une victoire des islamistes aux législatives, un coup d’état militaire au nom de la sauvegarde de la nation, une décennie noire et sanglante, enfin. C’est tout cela, octobre 1988, mais c’est surtout le sursaut d’une jeunesse écoeurée par les passe-droits, le mépris (hogra), les luttes de clans, quand elle-même peinait à se nourrir.

Un rassemblement commémorant les événements a été annoncé au dernier moment par le Rassemblement Action Jeunesse (RAJ)2. Rendez-vous fixé à 11 h 30, devant le Théâtre national algérien, à quelques pas de la « Bourse » où des dizaines de « courtiers » se livrent en toute liberté et en plein-air au trafic de devises. Ici, l’euro ne connaît pas la crise, et les agents de l’État se fichent éperdument que l’on se livre à une activité théoriquement illégale.

À peine descendu du bus, Place des martyrs, la nouvelle tombe : les responsables chargés de lire la déclaration ont été arrêté de manière préventive. À l’algérienne, serait-on tenté de dire. Ils sont dans un commissariat, mais lequel ? La petite trentaine d’enragés (tels qu’on les surnomme) réunis pour participer à la démonstration se trouvent démunis. Plus de déclaration, plus de direction, plus de stratégie. La paranoïa est palpable, à juste titre. L’État algérien a un goût prononcé pour la flicaille en civil. Sale habitude héritée d’une génération formée à la moscovite (et à la française). Les militants se répartissent en groupe de deux ou trois, se croisent et se saluent à peine. Bouger tout en se concertant, ne pas laisser le régime l’emporter avant même que le match ne soit joué.
Où aller ? Que faire ?
Après quelques atermoiements place de l’Emir Abdelkader, la décision est prise de se rassembler tout même devant le TNA. Là se trouvent déjà quelques camarades/concurrents d’autres mouvements de gauche, membres du PST, du comité de défense des chômeurs, de la Ligue des droits de l’homme, ainsi que quelques anarchistes. J’ai beau savoir que ces derniers existent, je me demande s’il peut y avoir quelque chose de plus marginal que des anarchistes en Algérie. À moins que ce ne soit le contraire.

Là commence une manifestation réunissant un peu plus de cinquante personnes, devant lesquelles sont déployés une vingtaine de stylos bleus, les policiers en uniforme. M’éloignant un moment du groupe, je suis instantanément arrêté par un moustachu en costard. «  Vous êtes journaliste ? » Non, touriste, mon cher Monsieur. C’est vrai, d’une certaine manière. J’ai prévu d’aller voir le M’zab3.
Vingt stylos bleus, mais combien de policiers en civil ? C’est difficile à dire tant on finit par avoir l’impression que la place entière n’est peuplée que de flics affublés de polos et de jeans. Un gros type me demande ce qui se passe. Je lui répond que je ne sais pas exactement, mais qu’il doit s’agir de l’anniversaire d’octobre 1988. On finit tous par être paranos dans ces conditions. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a plus de flics en civils que d’uniformes.

Des slogans sont scandés, des pancartes brandies, une déclaration lue. Après une première évacuation rythmée par les « Aya les jeunes, c’est fini » des policiers, la petite troupe retourne s’installer sur les marches du TNA. Les enragés restent une petite demi-heure, dans la relative indifférence d’une population algéroise qui, il faut bien l’avouer, ne se sent pas vraiment concernée. Avec la circulation complètement congestionnée et l’inflation, la vie est déjà assez galère à Alger sans en rajouter. Ça ne veut pas dire que le politique n’est pas présent dans les conversations. L’injustice sociale et économique, la corruption, l’incompétence des gouvernants sont connues et évoquées sans far. Mais tout ce qui prend un tour plus politicien est synonyme de méfiance, voire de défiance.

algerie-octobre-88-2.jpgNous retournons finalement vers la rue Didouche Mourad pour nous restaurer, escortés à bon port par des grands gars en polo et jeans semblant au fond peu préoccupés par cette cinquantaine de jeunes à l’esprit frondeur. On se demande quand même quelle menace font planer les manifestants pour que le régime déploie ainsi, de manière préventive, ses moyens de coercition.
La réponse - ironique - de ce dernier intervient un peu plus tard dans la journée. Les interpellés du matin, relâchés une fois le rassemblement dispersé, nous la livrent, non sans en rire tant elle semble indécente. Selon un officier de police du commissariat où ils ont été retenus, ils auraient été privés de liberté pour leur propre bien. Après des violences dans les quartiers de Bab el-Oued et de la Casbah, non loin du lieu de rassemblement, il s’agissait de les protéger des voyous. Ben voyons... L’État algérien, ou quand le cynisme rencontre le paternalisme.

Ain Bessem

Ain Bessem est située dans la wilaya de Bouira, à quelques deux cents kilomètres d’Alger. C’est une ville de taille modeste, dont est notamment originaire Khalida Toumi, la ministre de la Culture du pays depuis une dizaine d’années.
Il faudrait qu’elle fasse quelque chose pour sa ville, Khalida, parce qu’on s’y ennuie sévère. À Ain Bessem, il n’y a pas de cinéma, pas de théâtre, pas de salle de concert. L’offre culturelle, comme quasiment partout en Algérie, fait cruellement défaut. Même s’il faut souligner l’effort notable de la Maison des jeunes, qui organise un stage de théâtre auquel des adolescents participent avec assiduité.

Les jeunes hommes dont je partage le quotidien quelques jours s’ennuient. Ils chiquent, fument, boivent des cafés, discutent et jouent aux dominos, chiquent, fument, font un tour en voiture, et refument devant un café. Une forme d’oisiveté, certes, mais qui n’a rien d’agréable. Elle est d’autant plus oppressante que la perspective de la fuite est toujours présente. Fuite vers l’ailleurs relayé par les chaînes satellites. Je n’ai jamais autant aimé la France qu’en Algérie : à force d’entendre des fantasmes, je finirais presque par y croire...

algerie-octobre-88-3.jpgParfois, un plus vieux tempête contre ces jeunes, ces fainéant qui ne veulent pas travailler, qui ne font rien et se plaignent. La plupart d’entre eux sont pourtant étudiants et travaillent en même temps. L’un exerce un petit job pour son père, au souk, en surveillant l’étal de lunettes de soleil. Un autre est pointeur. C’est-à-dire qu’il surveille l’ordre dans lequel les minibus arrivés de Bouira embarquent leurs passagers. Salaire : trente dinars par bus. Même pas vingt-cinq centimes d’euros. Il faut faire le compte à la fin de la journée, mais selon A., cela ne représente pas grand chose. Et c’est ennuyeux. Le véritable problème se pose quand on a fini de travailler : que faire ? Quand on est issu d’une société de loisir comme la mienne, la question semble dérisoire. Ici, il n’en est rien.

La ville est recouverte d’un manteau de béton et de briques. Le plan quinquennal en court prévoit la construction de centaines de milliers de logements sociaux. Depuis que je la fréquente, l’Algérie n’a jamais cessé de ressembler à un gigantesque chantier. Des immeubles en construction, partout. Des populations migrant vers les villes, avec les désordres occasionnels afférents. Selon mon ami kabyle, les Arabes sont venus de la région de M’sila et ils ont d’abord habités des bidonvilles. Pour lui, il s’agit d’une invasion planifiée par l’État. C’est une idée commune en Algérie. Les mozabites de Ghardaïa partagent cette appréciation à l’égard de leurs « arabes ». La vérité est que l’exode rural fait écho à la misère des campagnes. Depuis la fin de la Guerre d’indépendance, le pays a vu le déplacement massif d’un sous-prolétariat paysan n’ayant jamais été épargné, que ce soit par les colons, par l’armée française, par les révolutionnaires, par l’État socialiste devenu État démantelé. D’expropriation en déracinement.

Souvent, il y a des émeutes. Les raisons sont multiples : querelles entre communauté, griefs contre les pouvoirs publics, demandes de logements ou d’allocations. C’est le lot de l’Algérie, probablement détentrice d’un record mondial en ce domaine.
Un jour, un jeune m’a dit, à Alger : «  Quand on est pas un khobziste4, ce qu’on réclame à cet État, il faut le réclamer avec des pierres. »
Un après-midi, les gars d’Ain Bessem m’emmènent au barrage situé non loin de la ville. La vue est fantastique, à condition de ne pas regarder à ses pieds. Des pneus sont enfouis dans la boue. Des sacs plastiques, des bouteilles, tout et n’importe quoi. Un type a même jeté un sac d’éponges sur le sol. Je fais remarquer le symbole, acide. On rit jaune. On fait quelque ricochets. On jette des pierres les uns vers les autres. Puis on fait des paris sur celui qui enverra sa caillasse le plus loin. « Entraînement à l’émeute », me dit-on en riant

Il est temps de repartir. Il paraît que le samedi (deuxième jour du week-end après le vendredi, jour saint), le retour vers Alger est cauchemardesque. Il paraît aussi que les habitants de la région sont les pires conducteurs du pays. Fact  : j’ai cru mourir cent fois en retournant vers Bouira. Le seul moment où j’ai oublié les folies du pilote, c’est quand nous avons croisé une flopée de « camions-moustache », les véhicules anti-émeute de la police, fonçant à toute berzingue en sens inverse. Selon mon voisin, il y avait une émeute en cours dans une ville voisine. Ben tiens.



1 Si de plus amples développements intéressent quelqu’un, j’ai une thèse en cours sur le sujet.

2 Créé durant les années 1990, le RAJ est un mouvement étudiant proche du Front des Forces Socialistes. Ce dernier est un vieux parti d’opposition, né du premier maquis contestant le régime né de l’indépendance, en 1963.

3 Le M’zab est une région située à six cents kilomètres au sud de la capitale. C’est la terre des mozabites, un peuple berbère pratiquant un islam hétérodoxe. Ceux-ci sont parfois qualifiés de « protestants de l’islam » voir de « juifs de l’islam » en raison de la cohésion de leur communauté, de leur rigorisme religieux et de leur activité commerçante.

4 Dérivant de khobz, le pain, ce terme désigne ceux qui profitent du système, ont accès à la rente et aux différentes sources de revenus générées par la corruption.

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