Barre toi ! ou le licenciement à visage inhumain

Basta mag. 7 mai 2010 par Nolwenn Weiler

En 2007, 208 salariés de l’usine Barre-Thomas à Rennes sont virés comme des malpropres, après 30 ans de boîte pour certains. Une poignée d’entre eux décide de recueillir les témoignages, à vif, de leurs collègues. Deux ans plus tard, ils publient leur livre. Basta ! a rencontré à Rennes ces survivants de la machine à broyer.

« On voulait que les gens sachent  », martèle Denis Jacq, technicien en outillage, qui a passé 34 ans et 7 mois à travailler dans les ateliers rennais de l’équipementier automobile Barre-Thomas, avant d’être licencié en mai 2007. « Qu’ils sachent comment, à notre époque, on licencie des gens qui ont fait 30 ans de boîte. » François Macquaire, juriste à la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens), et co-auteur du livre Barre-toi ! (édité fin 2009) poursuit : « C’est important de savoir comment peuvent se passer concrètement les licenciements, à une époque très virtuelle, avec des patrons virtuels comme les actionnaires. »

Virée en 30 minutes

Cela donne des récits comme celui de Chantal, qui se souvient : « Le chef est venu me chercher à 9h20. Et à 9h30, il fallait être sorti de l’usine. Ce 26 octobre 2007, comme tous les matins, je conditionnais des pièces. Les chef d’atelier est venu me dire « Bonjour ! Vous pouvez me suivre. » Puis il a ajouté : « Vous partez ! Je ne suis pas un chien, je vous laisse 30 minutes. » Il m’a emmenée directement au bureau sans rien dire, comme si j’allais à l’abattoir. Les gens des machines se sont tous arrêtés pour me regarder. Les collègues pleuraient pour moi. (...) J’ai été licenciée comme une chienne. »

« Toutes les personnes que nous avons rencontrées ont eu cette même impression d’un manque total de respect, poursuit Denis Jacq. Ils ont ressenti beaucoup de brutalité dans la façon de leur annoncer leur licenciement. Ce qui m’a marqué aussi, c’est la santé de certaines personnes. Beaucoup de celles et ceux que nous avons interrogés pour le bouquin étaient très stressés, très marqués physiquement.  » A licenciement expéditif, effets négatifs immédiats. « Avec la dureté et la soudaineté des licenciements, les effets ne se sont pas fait attendre, reprend François Macquaire. Les gens se sont retrouvés du jour au lendemain, seuls, chez eux, avec leurs interrogations : pourquoi moi, où j’ai déconné ? Il y a une culpabilité terrible, du fait que rien ne leur a été expliqué, ni annoncé. Ils pensent qu’ils ont mal fait leur travail. Ils cherchent absolument une raison personnelle. Alors, qu’en fait, il n’y en a simplement pas.  »

Ouvriers devenus écrivains

« Être ensemble pour faire les recueils, cela nous a motivés, raconte Denis Jacq. On pourrait même dire cela nous changeait les idées ! On sentait que les gens étaient heureux de parler, de s’exprimer. Il y avait comme un soulagement. Ils évacuaient des sentiments enfermés. »

« Parfois, c’était dur », ajoute François Macquaire, qui se souvient de récits emprunts de douleur et de tristesse. « D’ailleurs, celui par qui le livre a été déclenché, s’est assez vite retiré du projet. Il trouvait ça trop difficile de digérer son propre licenciement en même temps qu’il écoutait, et réécoutait les histoires des collègues. » A ces difficultés de fond, se sont ajoutés les soucis de forme. « C’était un travail énorme. Nous étions dans l’artisanat avec un grand A. Les corrections, la mise en page, les séances de dédicaces, les rencontres, tout cela était parfaitement nouveau pour nous. Nous avons appris en faisant.  » Il y a aussi eu quelques pressions, les enjoignant de stopper leur projet. Un coup de fil par ci, une pression sur les collègues toujours en poste par là. Finalement, rien n’est venu à bout de la volonté de ces auteurs nouveaux-nés, dont l’ouvrage, préfacé par Edmond Hervé, ancien maire de Rennes et sénateur d’Ille-et-Vilaine, est intelligemment illustré de dessins de BD.

Un autre rapport au travail ?

Depuis la sortie de l’ouvrage, les auteurs n’ont pas chômé. Ils sont très sollicités pour des dédicaces et rencontres avec les lecteurs. Ils ont même eu l’honneur, et le bonheur, d’échanger avec Florence Aubenas (auteure d’un livre sur les travailleurs précaires) à propos des travers du monde du travail lors d’une table ronde récemment organisée à Rennes. « Nous aimerions que ce livre soit un support pour la discussion, un lanceur de conversations et de prises de consciences, espère François Macquaire. Nous ne nous opposons pas au principe du licenciement. Simplement, nous pensons qu’il y a des façons de faire qui ne sont pas tolérables. Il faut rester humain. On peut licencier sans détruire. Et en respectant le droit. »

En même temps que la genèse du livre, les salariés de Barre-Thomas ont intenté une action en justice contre leur ancien employeur. Et ils ont gagné. Le 12 février 2009, le tribunal de Grande instance de Rennes déclarait nul le plan social. Cette décision était confirmée le 24 septembre 2009 par la Cour d’appel de Rennes. « Cette victoire, ça nous a fait plaisir !  » sourit Denis Jacq. Chaque licencié va recevoir une indemnité de 30.000 euros brut.

S’il ne vise pas la révolution, ni le grand soir, le bouquin Barre toi ! est l’occasion d’interroger le rapport des hommes à leur travail. Jean-Luc, l’un des auteurs, parle du bonheur de « reprendre en main sa vie, de ne plus dépendre de la société, de se réapproprier son destin et, donc, de faire des choix. » Denis, lui, admet ne pas si mal vivre la perte de son travail... puisqu’il a découvert voici plus de 20 ans, « qu’il y a des choses plus importantes que le travail dans la vie  ». Mais ça, c’est une autre histoire... et, peut être, un autre livre.

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