Bonus et primes le résistible chantage des compétents

A supposer qu’on veuille bien lui accorder d’être davantage qu’une simple rationalisation des intérêts des dominants, la pensée libérale, qui ne veut connaître que des individus séparés, manque tout de la vie sociale dont elle prétend parler, et notamment qu’elle est… sociale ! Aussi la préservation du schème méritologique exige-t-elle de faire oublier en permanence le caractère intrinsèquement combiné des actes productifs et la fréquente impossibilité de les décomposer pour mesurer exactement les contributions individuelles. Dissimulée derrière la fiction de la « séparabilité » et de la « mesurabilité » – fiction à laquelle la théorie économique néoclassique a apporté son constant renfort sous l’énoncé de « la rémunération des facteurs à leur productivité marginale » – la vérité à refouler impérativement, c’est que la fixation des salaires est un processus politique. Nulle part il n’y a de maître-étalon objectif du mérite, qu’il soit moral ou « contributiviste », mais seulement des processus de pouvoir qui règlent des partages inégaux. Par un paradoxe que l’histoire de la pensée réserve parfois, la théorie économique qui, se réclamant d’Adam Smith, aurait dû poser le fait premier de la division du travail, donc de l’inextricable combinaison des travaux, aura été la moins capable d’en tirer les véritables conséquences.

Et si vraiment on voulait garder les bonus… Retour à la table des matières

La discussion ne s’arrête pas là. Car rien n’a été dit encore à propos des termes de « succès » ou de « réussite », jusqu’ici volontairement laissés dans le vague de guillemets opportuns. Or c’est peu dire que ces termes admettent de multiples définitions, et qu’en retenir une plutôt qu’une autre fait de belles différences. Là aussi, c’est un problème qu’il était préférable de ne pas soulever, car la préférence de certains pour une définition particulière demandait à ce que fût effacée la possibilité même de définitions latérales. Rien n’est moins neutre que l’idée du « succès », sauf à ce qu’elle ait préalablement reçu une définition très précise. Mais qui peut le dire en économie ? Les actionnaires ont dit leur mot en cette matière et ils ont tout fait pour qu’il soit définitif : le « succès » sera mesuré par le cours de Bourse, alias « la création de valeur » [31].

L’enrichissement du capital-actions est devenu l’étalon. Elle admet des variantes et des définitions intermédiaires, mais toutes ne font que décliner l’exclusif point de vue des actionnaires sur l’entreprise, et les formes restreintes dans lesquelles doit entrer sa « réussite ». Voilà défini le mérite patronal – et les façons de le « récompenser » qui s’ensuivent logiquement : indexation des bonus sur les profits et stock-options. Plus d’une décennie de ce régime a maintenant amplement montré ce qui résultait pour les salariés de cette définition-là du « mérite », et du parfait alignement subséquent des intérêts patronaux sur ceux des actionnaires, c’est-à-dire du non moins parfait déclassement de ceux des salariés. Aussi est-il difficile de résister à l’expérience de pensée qui consisterait à imaginer ce que deviendrait la gestion des entreprises, et la vie des salariés, si la « réussite », et à sa suite le mérite patronal, se trouvaient redéfinis, par exemple, d’après le nombre d’emplois créés, le taux de progression des salaires, ou un indicateur quelconque de satisfaction des employés quant à leur vie professionnelle. Si vraiment c’était trop demander que de renoncer, intellectuellement et pratiquement, au schème méritologique, alors que ce soit sous ces formes-là du « mérite », et non pas sous celles qui ont pour effet de systématiquement engendrer de la souffrance pour les écartés des bonus.

Notes

[1] Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF, 1962, p. 81 (rééd. 2004).

[1] Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF, 1962, p. 81 (rééd. 2004).

[2] Koros, le dédain orgueilleux ; hubris, le délire des grandeurs et l’ambition illimitée.

[3] Eris : dans sa version positive l’émulation, dans sa version négative la discorde.

[4] Dusnomia, la perturbation de l’ordre social.

[5] Jean-Pierre Vernant, op. cit., p. 81.

[6] Par opposition à la « répartition primaire » qui indique les parts respectives des salaires et des profits dans la valeur ajoutée, la « répartition secondaire » indique la façon dont le revenu global des ménages est distribué entre les différents groupes sociaux.

[7] Le rapport du revenu moyen du décile supérieur et du revenu moyen du décile inférieur est respectivement de 5,62 %, 5,63 %, 5,69 % pour les années 2003, 2004, 2005, mais passe tout de même de 6,62 % à 6,75 % de 2005 à 2006 (la discontinuité de 2005 s’explique par une nouvelle construction de l’indicateur statistique). Voir France, portrait social, édition 2008, éditions de l’INSEE, p. 119.

[8] Insee Première, n° 1203, juillet 2008.

[9] Camille Landais, « Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des inégalités ? », document de l’Ecole d’Economie de Paris, juin 2007.

[10] Voir note 4 supra.

[11] Ubu Roi, acte II, scène 7.

[12] Voir Robert Boyer, « How to control and reward managers ? The paradox of the 90s. From optimal contract theory to a political economy approach”, document de travail de la Régulation, n° 2005-1.

[13] Pour le public qui n’est pas familier des concepts de la science sociale, il faut rappeler que « positif » ne signifie pas, comme dans le langage courant, « approuvé » ou « valorisé positivement » et, en ce sens, ne s’oppose pas à « négatif », mais à « normatif » : « positif » qualifie ce qui est tel que c’est, par opposition à « normatif » qui parle de « ce qui devrait être ».

[14] A ce sujet, Frédéric Lordon, Et la vertu sauvera le monde… Après la crise financière, le salut par l’« éthique » ?, Raisons d’agir, Paris, 2003.

[15] « Looting stars », The Economist, 31 janvier 2009.

[16] « The bonus racket » , The Economist, 31 janvier 2009.

[17] Voir sur ce blog : « Pour un système socialisé du crédit ».

[18] En fait des contribuables ; belges, luxembourgeois et néerlandais.

[19] « Les banques préservent les bonus de leurs traders », Le Monde, 30 janvier 2009.

[20] Pour un argument plus substantiel sur ce point, voir Frédéric Lordon, « Réguler ou refondre ? Les insuffisances des stratégies prudentielles », texte non publié en cours de soumission à une revue académique, disponible auprès de l’auteur.

[21] La Tribune, 5 février 2009.

[22] Id.

[23] Craig Copetas, « “Out of control” Wall Street Chiefs Spurned Warnings at Davos », Bloomberg, 24 octobre 2008.

[24] Cité par Craig Copetas, art. cit.

[25] « The partying crept in… »

[26] William Browder, fondateur de Hermitage Capital Management Ltd, cité par Craig Copertas, art. cit.

[27] La Tribune, art. cit.

[28] Paul Krugman, L’Amérique que nous voulons, Flammarion, 2008.

[29] L’idée d’abandon demanderait à être en fait sérieusement édulcorée, comme l’atteste la lecture du rapport du Medef-AFEP sur la question, qui ne formule que des souhaits et laisse entièrement aux conseils d’administration, dont la souveraineté est rappelée plus d’une fois, le soin de leur donner la traduction qui leur sied. « Recommandations sur la rémunération des dirigeants mandataires sociaux de sociétés dont les titres sont admis aux négociations sur un marché réglementé », octobre 2008.

[30] Emission Revu et corrigé, France 5, 8 février 2009.

[31] Dans sa définition la plus rudimentaire. Car pour affirmer un point de vue précis, celui des actionnaires, l’idée de « création de valeur » est tout sauf précise : on peut en recenser jusqu’à quatorze définitions, toutes plus variées les unes que les autres, parfois même contradictoires ! Voir à ce propos Frédéric Lordon, « La “création de valeur” comme rhétorique et comme pratique. Généalogie de la valeur actionnariale », L’Année de la Régulation, n° 4, La Découverte, 2000.

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