Cadarache : Les experts du nucléaire se sentent morveux

Rue89. 24 octobre 2009 par Sophie Verney-Caillat

Des techniciens à la centrale nucléaire de Cadarache le 16 octobre 2009 (Jean-Paul Pelissier/Reuters).

L'audition menée en urgence à l'Assemblée nationale mercredi a permis de mieux cerner l'incident nucléaire de Cadarache… enfin, plutôt de poser les bonnes questions. Yves Cochet, député (Verts) de Paris, a trouvé « curieux » de ne pas entendre les vrais responsables, à savoir le Commissariat à l'énergie atomique, propriétaire du site de Cadarache (Bouches-du-Rhône) et Areva son opérateur réel.

Au lieu de cela, ont été dépêchés devant les députés les « gendarmes » de l'Autorité de sûreté nucléaire et l'Andra, l'agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs qu'il a trouvé « morveux ».

Yves Cochet a été frappé par des discours « d'une langue de bois et d'une opacité extraordinaires », les hauts fonctionnaires délivrant « une note de trois pages sous la forme littéraire de rapport de gendarmerie » pour vanter le bon fonctionnement du système de contrôle français.

Pas d'accident réel mais une possible réaction en chaîne

N'empêche, on a découvert en octobre qu'Areva avait connaissance dès juin, d'une présence plus importante que prévue de plutonium dans les ateliers de production du Mox à Cadarache, en cours de démantèlement.

Les « boites à gant », ces cubes en verre disposant de gants intégrés pour manipuler le plutonium confiné à l'intérieur, sont en cours de démantèlement depuis six mois. Or, au lieu de contenir 8 kilos par boite comme prévu, le CEA a découvert en juin que l'un deux en contenait 22 kilos, et peut-être jusqu'à 39 kilos. (voir le reportage de France24, commentaire de Lise Barcellini)


Or que signifie plus de 10 kilos de plutonium concentrés au même endroit ? Un « risque de criticité », comme disent les experts du nucléaire, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'accident réel mais le risque de démarrage d'une réaction nucléaire en chaîne, comme celui qui a eu lieu à la centrale de Tokaimura au Japon en 1999 (deux ouvriers tués, 119 irradiés).

Remarque de Yves Cochet :

« C'est la première fois que l'Autorité de Sûreté Nucléaire, qui fait des rapports sans arrêt, qualifie le risque d'incident de “grave et imminent.”

Le député a interrogé les responsables de l'ASN sur la rétention d'information du CEA et d'Areva, qu'ils sont censés contrôler. Il a trouvé que :

“Les experts se sentent un peu morveux car ils ont l'impression de se faire berner. En clair, les gendarmes n'ont rien vu.”

Décision unilatérale ou prise avec l'aval du gouvernement ?

Comme le décrit précisément le rapport de l'IRSN, voici les faits :

“Le 17 juin 2009, lors de l'inventaire des matières nucléaires présentes dans les différents postes comptables, l'exploitant a constaté que la masse totale de matières fissiles récupérées depuis le dernier inventaire (mai 2008) était nettement supérieure à celle prévue. (…) ce qui aurait dû amener l'exploitant à informer plus rapidement l'ASN.”

Ce qui fait dire à Sylvestre Huet, journaliste à Libération sur son blog qu'il y a “manifestement une affaire dans l'affaire, qu'il faudra bien éclaircir” :

“La vraie question serait, me semble t-il de se demander si, fin juin début juillet, la décision d'attendre encore d'avoir de meilleures estimations pour rédiger la déclaration formelle d'incident à l'ASN, donc écrite, fut une initiative isolée, unilatérale et non justifiable du CEA et d'Areva, ou si cette décision fut en réalité prise avec l'accord tacite à un niveau quelconque de l'ASN ou du gouvernement.”

Désormais, que va-t-il se passer à Cadarache ? Le démantèlement de l'atelier de plutonium est interrompu et les installations de l'usine de La Hague vont être surveillées de plus près. L'ASN a déjà dressé un procès-verbal et pourrait prendre des sanctions contre le directeur du site.

En attendant, les Verts et une partie du PS continuent de demander une commission d'enquête sur “le dysfonctionnement du secteur du nucléaire en France”. Des explications sont demandées tant sur Cadarache que sur l'expédition en Russie d'uranium de retraitement (révélée par l'enquête “Déchets, le cauchemar du nucléaire”) que sur les pratiques d'espionnage d'EDF (dont ont été victimes Yannick Jadot et le réseau Sortir du nucléaire). De l'aveu d'Yves Cochet, il y a peu de chances que cette demande aboutisse.

Photo : des techniciens à la centrale nucléaire de Cadarache le 16 octobre 2009 (Jean-Paul Pelissier/Reuters).

Mis à jour le 25/10 après vérification sur l'incident de Tokaimura, 119 irradiés selon une source officielle.

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