Cantines américaines, le mauvais exemple de Bruno Le Maire

Rue89. 9 janvier 2009 par Hélène Crié-Wiesner

Selon le ministre de l'Agriculture, les cantines US seraient obligées d'utiliser des produits locaux, soutenant ainsi les producteurs.

uPhoto : un hamburger et des frites (Lovejanine/Flickr)

Info signalée par un internauteLe 17 décembre, au plus fort des manifestations d'agriculteurs, le ministre de l'Agriculture Bruno Le Maire était l'invité de Nicolas Demorand sur France Inter. Pour répondre à un auditeur en larmes, producteur de fruits, il a dit une grosse bêtise :

« Les producteurs sont bien mieux lotis aux Etats-Unis qu'en Europe parce que les cantines scolaires américaines ont l'obligation de s'approvisionner en produits locaux. » (Voir la vidéo)


N'étant pas branchée en permanence sur la radio française, cette énormité ministérielle m'avait échappé. C'est le riverain Vinci qui, après avoir tiqué devant son poste, a fait parvenir l'info à mes oreilles ahuries.

Je me suis demandée si mes gosses s'étaient fichu de moi en réclamant des « lunch-box » maison, sous prétexte que la nourriture servie dans leurs cafétérias scolaires était immonde. Comment des repas, même scolaires, préparés avec des fruits et légumes garantis locaux, donc de saison et tous frais cueillis, pourraient-ils être si mauvais ?

Un repas américain coûte 1,18€ contre 3,66€ en France

Autre source d'étonnement : si les écoles publiques américaines font leurs courses auprès de fermiers et éleveurs locaux, comment s'y prennent-elles pour ne facturer en moyenne que 1,70 dollar (1,18 €) par repas, contre 3,66 € en moyenne en France ? Sans compter qu'un écolier américain sur quatre mange à l'œil, et qu'un sur deux bénéficie de tarifs réduits.

Les fruits et légumes frais ont toujours été très chers aux Etats-Unis. Chers au point que, dans les années 80, le président Ronald Raegan avait tenté de modifier la loi sur la nutrition en milieu scolaire en faisant passer le ketchup pour un légume, histoire d'économiser au budget fédéral le prix des vraies tomates. Il n'a pas réussi.

Dernier doute, enfin. Quand on regarde les menus des cafétérias, on est surpris de l'uniformité des plats dans des régions aux productions différentes. Reviennent ainsi en boucle (avec cependant toujours une option végétarienne) :

  • Sandwich au poulet, poulet pané frit
  • Spaghetti aux boulettes de viande, lasagnes
  • Cheeseburger, sandwich au fromage fondu
  • Sandwich de dinde, pizza à la saucisse
  • Hot-dog, poisson pané frit
  • Pommes de terre au four, frites, et bien sûr « gravy » (une sauce brune et grasse qui peut recouvrir n'importe quoi)

Question : si ces produits viennent de « moins de 50 kilomètres » comme l'assure Bruno Le Maire, on est obligé de supposer que ce n'est pas la production qui est locale, mais le conditionnement ou la transformation des matières premières.

Des carottes au miel et de la mayonnaise au chou

Bien sûr, il y a les « sides », les à-côtés accompagnant les burgers et les pizzas. Les plats principaux ci-dessus étant intangibles, les écoles se distinguent en offrant une variété d'accompagnements plus ou moins nutritifs, plus ou moins transformés.

Du lait (que presque aucun élève ne choisit). Des jus de fruit. Des carottes confites dans le miel (si elles étaient nature, les gosses n'y toucheraient pas). Du coleslaw (à base de choux et de carottes rapés, mais surtout de mayonnaise). Et des desserts (fruits frais ou au sirop dans le meilleur des cas, essentiellement cookies et puddings).

Pour le coup, tout cela peut parfaitement provenir de producteurs locaux. Mais ce n'est pas obligatoire, contrairement à ce qu'a raconté notre ministre français.

Raccourcir les circuits de distribution pour les produits agricoles

Dans le contexte, la phrase de Le Maire partait d'une bonne intention, on ne peut pas lui ôter ça. Il prônait des circuits de distribution plus courts :

« Est-ce qu'il ne serait pas plus intelligent 
de mettre en place des circuits courts qui évitent aux produits agricoles 
de parcourir le chemin qu'ils parcourent aujourd'hui ? Chaque produit agricole 
parcourt en moyenne 2 500 kilomètres. (…)

Aux Etats-Unis, dans toutes les cantines scolaires, les circuits courts sont une obligation. Les 
produits consommés doivent être américains, et ne doivent pas venir de plus de 50 kilomètres. »

Où Le Maire a-t-il pêché ça ? J'ai interrogé son attachée de presse, au ministère de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Pêche. Voici sa réponse :

« C'est l'information que lui ont délivrée les autorités lorsque le ministre s'est rendu aux USA en octobre 2009 ; il avait notamment visité une école appliquant le dispositif, dans le Maryland. »

Les districts scolaires gèrent leurs cantines comme ils veulent

Ce qui se passe en fait au Maryland, considéré comme l'un des Etats américains les plus écolos, est d'un autre ordre. Les fameuses « autorités » ont dû mal s'expliquer.

Au Maryland comme dans n'importe quel autre Etat, les districts scolaires établissent leurs menus et gèrent leurs approvisionnements comme ils l'entendent. Certains ont choisi en effet de s'approvisionner localement, par le biais de programmes spéciaux (et d'origine associative, non pas gouvernementale). Certains seulement.

En plus, les districts ont le choix d'adopter ou non un programme novateur initié par le US Department of Agriculture (le USDA, ministère de l'Agriculture au niveau fédéral).

Ce Fresh fruits and vegetables program (FFVP), initié en 2002 et étendu à tout le territoire américain en 2008, a pour objectif d'augmenter la consommation de fruits et de légumes chez les enfants. Il s'agit de lutter contre l'obésité persistante (et galopante) américaine.

Les fruits et les légumes sont coupés, joliment présentés, et servis en « snacks » pendant la journée d'école, en dehors des heures de repas. Des animations éducatives sont conduites pour expliquer les bases de la nutrition tant aux profs qu'aux enfants et à leurs parents.

Des fruits et légumes pour les élèves défavorisés

Le FFVP cible en priorité les écoles accueillant un fort pourcentage d'élèves pauvres et rembourse aux écoles environ 75 à 80 dollars par an et par élève. Là encore, l'approvisionnement peut être local ou pas.

A côté de ça, plusieurs initiatives d'origine privée visant à améliorer le quotidien des plateaux-repas dans les collectivités en général, ont vu le jour ces dernières années. Toutes visent à rapprocher les producteurs locaux de la restauration collective et, accessoirement, à favoriser la consommation de produits bios.

Les surcoûts engendrés par ces programmes sont financés par des fondations privées, par des dons de particuliers, par des levées de fonds organisées ponctuellement. Presque toujours, ces approvisionnements locaux ne concernent que les à-côtés des plats principaux industriels.

On peut citer l'organisation nationale Farm-to-Cafetaria ou encore le programme Farm-to-School-Lunch qui opère dans 19 Etats et plusieurs centaines de districts scolaires (comme dans le Wisconsin). Et aussi un autre programme fédéral (donc public) du USDA, le Small Farms/School Meals, déjà adopté par 400 districts scolaires dans 32 Etats.

Certaines écoles ont aussi lancé des expériences culinaires éducatives en travaillant avec des cuisiniers connus.

Un mouvement général pour faire évoluer les cafétarias

Dans tous les cas, même si la motivation principale reste la lutte contre l'obésité, de plus en plus d'éducateurs, de militants associatifs et de politiques cherchent à favoriser les productions locales, voire bios lorsque le contexte le permet.

Finalement, peu importe que Bruno Le Maire ait compris de travers, car la situation évolue aux Etats-Unis. Comme en France, apparemment, où un mouvement analogue de réforme des cantines scolaires semble se développer depuis quelque temps.

Photo : un hamburger et des frites (Lovejanine/Flickr)

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