Ce G192 questionne le pouvoir perpétuel de quelques-uns

L'Huamnité. 24 juin 2009

Pour Pedro Paez, membre de la commission Stiglitz, la réunion de l’ONU « ouvre une perspective » face aux intérêts des « cercles spéculatifs ».

Ancien ministre des Finances de l’Équateur, Pedro Paez est membre de la commission onusienne présidée par le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz.

Quelles sont les grandes lignes des travaux de la commission Stiglitz présentées au G192 ?

Pedro Paez. Le G192 ouvre une perspective pour contrebalancer les intérêts des pouvoirs économiques qui, jusqu’à présent, ont décidé du sort de 6,5 milliards de personnes aujourd’hui menacées par la destruction rapide du capital productif - l’Organisation internationale du travail calcule une perte de 60 millions d’emplois -, mais aussi parce que nombre d’elles sont déjà en situation de survie. Selon la FAO, près d’un milliard de personnes risquent la famine. Nous parlons donc de vie ou de mort. Cette situation est maîtrisée par les cercles spéculatifs et oligarques liés aux complexes militaro-industriels et au contrôle des ressources naturelles qui sont à l’origine de la crise. Ils sont les principaux responsables et bénéficiaires des politiques néolibérales qui ont dérégulé le marché au point de conduire le monde dans une impasse. Les 192 nations doivent pouvoir reconstruire leur capacité de décision. La majorité d’entre elles, indépendamment de la volonté de leurs gouvernements respectifs, sont confrontées à une situation de restrictions croissantes dans les domaines de l’éducation, de la santé, des investissements publics. La commission avance un plan de mesures macroéconomiques et institutionnelles de régulation et d’aides d’urgences qui pose des limites non seulement à l’agenda des réformes libérales, mais également aux prétendus sauvetages qui, dans les faits, ne bénéficient qu’à des cercles restreints.

D’un point de vue économique, quelles seraient ces mesures ?

Pedro Paez. Nous proposons de rompre avec le monopole excluant des États-Unis pour que la maîtrise des liquidités ne soit plus liée seulement aux intérêts de ces cercles financiers, qui, je le répète, sont à l’origine de la crise. Nous parlons de capacité à déployer des ressources en direction des régions, à travers des mécanismes locaux de crédit, pour la création de politiques économiques. Il s’agirait d’accords monétaires de blocs régionaux, de droits spéciaux de transferts émis au niveau mondial afin que les gouvernements puissent développer des programmes de défense de l’emploi, de réduction de la pauvreté et des politiques contre-cycliques. Il s’agit de rompre avec l’hégémonie unipolaire du dollar, en créant des mécanismes multipolaires avec des balances de paiements au niveau mondial qui tendraient à créer un nouveau système global de réserves, un nouveau système monétaire, et un nouveau crédit qui privilégieraient la création d’emplois et la production.

Et concernant les institutions ?

Pedro Paez. Les institutions ont besoin d’être réformées, comme le Fonds monétaire international (FMI). Des pays du G20 lui ont offert de nouvelles réserves financières. Le G192 pourrait créer, au sein du FMI, un directoire alternatif. Avec ces nouvelles ressources, il pourrait financer, sans conditions, des plans d’urgence. Le chantage traditionnel du FMI contraint nos pays à des politiques d’ajustement qui approfondissent la situation de crise. Il faut au contraire donner aux gouvernements les possibilités réelles de défendre l’emploi et les investissements. Il y a également urgence à réaliser des audits de la dette des pays du tiers-monde. Ils permettraient de mettre en place des plans de restructuration contre les abus. La création de moratoires, durant la crise, pourrait desserrer la pression fiscale des pays du tiers-monde en vue de relancer les investissements productifs, éviter les tendances dépressives au sein des économies nationales et redynamiser le commerce mondial. Des mesures d’urgence, comme l’interdiction universelle et immédiate pour empêcher les spéculateurs de s’attaquer aux monnaies nationales, aux actifs productifs, aux prix des produits de première nécessité…Ce sont des mesures minimales qui pourraient ouvrir les portes d’une alliance sociale au niveau planétaire, à partir de laquelle des réformes structurelles plus profondes pourraient être impulsées.

Parmi les critiques formulées à l’égard de vos travaux, il y a justement le manque d’une réelle réforme du FMI…

Pedro Paez. Non seulement le FMI reste hors de contrôle, mais son pouvoir de chantage augmente. Rien qu’en novembre et décembre 2008, il a plus prêté que ces cinq dernières années. Le G192 peut être crucial pour avancer vers une réforme structurelle. Il y a le programme immédiat, dans le cadre actuel des négociations, et les conditions d’une discussion à plus long terme de restructuration de l’institution monétaire mondiale autour d’un nouveau système de stabilité du type de changes et de réserves pour redynamiser le commerce et l’emploi. En soi, ce G192 questionne le pouvoir perpétuel de quelques-uns. La crise empire. Ses acteurs et ses facteurs compromettent davantage de géographies, de secteurs sociaux et productifs. Sortir de là implique un changement structurel dans les modèles de distribution de richesses, tant au niveau domestique que dans la division internationale du travail. Et pour cela, il faut une volonté politique de concertation et d’engagement entre le Nord et le Sud.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe

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