Comment je me suis fait jeter par Rachida Dati

Libération. 27 janvier 2010 par Jean Quatremer

Récit d'une rencontre très furtive avec l'ex-Garde des Sceaux tombée en disgrâce et envoyée en exil au Parlement européen...

Rachida Dati le 11 janvier 2010 à Bruxelles.

Rachida Dati le 11 janvier 2010 à Bruxelles. (© AFP John Thys)

Grandeurs et misères du journalisme. Le journal envisageait de faire un papier sur les multiples activités de Rachida Dati, ex-Garde des Sceaux tombée en disgrâce et envoyée en exil au Parlement européen. Sa prestation de serment, comme avocate, prévue demain, était l'occasion de faire un point sur celle qui ne cache guère qu'elle siège à Bruxelles à contrecoeur. J'avais déjà collecté pas mal d'éléments sur ses activités (en un mot, il y a eu pire comme député européen et elle apprend) et un rendez-vous s'imposait pour lui soumettre les faits que j'avais recueillis. La rencontre au sommet a eu lieu mardi matin, au bar du troisième étage du Parlement européen de Bruxelles, à 12h20. Et elle s'est terminée à 12h22'30'' très précises par un départ en fanfare de la dame, sous l'oeil rigolard de diplomates et de fonctionnaires de mes connaissances qui assistaient de loin à la scène...

Quelques minutes avant le début de l'entretien, Pascal Virot, chef adjoint du service politique de mon journal, m'appelle pour me lire une dépêche qui vient de tomber: la prestation de serment de Rachida Dati est reportée sine die, le Conseil de l'ordre considérant que la société de conseil qu'elle a fondée en juillet 2009, «La Bourdonnais consultants», doit d'abord être totalement dissoute, ce qui est en cours, car un avocat ne peut en même temps diriger une société. Le papier est donc reporté, mais l'enquête continue. Après avoir salué la députée UMP tout juste débarquée de son Thalys et nous être installés autour d'une table, je l'interroge sur cette nouvelle.

Elle se crispe immédiatement et me répond en évitant soigneusement mon regard: «je ne suis pas au courant». Moi, surpris: «vous ne savez que votre prestation de serment est reportée»? Elle: «non et de toute façon je ne suis pas là pour parler de cela, mais de mes activités européennes». Je lui fais remarquer que c'est lié. Je précise: toutes ces activités, est-ce bien compatible? Avocate, députée européenne, maire du 7ème arrondissement de Paris, cela fait beaucoup pour une seule personne, non? Elle, de plus en plus glaciale (c'est possible, je l'ai vu): «je ne suis pas là pour parler de cela. Et votre consoeur parisienne (qui enquête sur ses activités en France) m'a déjà posé ces questions». J'apprendrais quelques minutes plus tard que ma consoeur s'est aussi fait proprement envoyer aux pelotes, ce qu'hélas je ne savais pas avant l'entretien.

Pour détendre l'atmosphère, je lance: «je ne sais pas comment vous faites pour faire tout ça: moi qui suis les activités européennes depuis 20 ans, je suis encore débordé». Elle me lance, agressive: «c'est votre vie, pas la mienne». Ben justement, j'insiste lourdement, comment fait-elle, quel est son secret? «Je n'ai pas à vous répondre». Moi, étonné: «je peux vous poser des questions, non?». «Sur mes activités ici». Bon, très bien, car au fond, je ne suis pas un mauvais garçon: «combien de jours par semaine passez-vous à Bruxelles?» Elle de plus en plus agacée par cet emmerdeur, même pas en costume-cravate: «vous n'avez qu'à consulter les listes de présence». Estomaqué, je m'étonne de cette réponse. Elle, se levant, me regardant comme on regarde un insecte déplaisant: «j'ai un autre rendez-vous qui m'attend et je n'ai pas que ça à faire. Au revoir». Et elle me plante là, comme un malpropre...

C'est bien la première fois, dans ma déjà longue carrière, que je me fais ainsi jeter par un politique. Pourtant, je vous assure que j'ai été poli, que j'étais propre sur moi et que mon déodorant n'a pas lâché en plein entretien. Même Edith Cresson, à qui j'ai fait de sacrées misères, en 1998-1999 lorsqu'elle était commissaire européenne, au point qu'elle a dû démissionner, ne s'est jamais comportée avec une telle arrogance et un tel mépris et dieu sait si elle en est capable. Au plus fort de l'affaire, l'ancienne première ministre française répondait à mes questions, même si le dialogue était sans concession et proche de l'engueulade. Mais au moins, il y avait dialogue et Cresson savait qu'un politique doit répondre de son action, même si c'est déplaisant. Là, il n'y avait que de l'arrogance, une arrogance extrême, cassante, coupante, glaçante. J'avais déjà eu la puce à l'oreille lorsque j'ai écrit mes post sur l'affaire M6 et son départ après 1h30 lors de l'audition de Michel Barnier: au lieu de m'appeler directement, comme le font tous les politiques qui contestent un de mes papiers, elle m'a envoyé son assistante et son directeur de cabinet de Paris, manifestant ainsi qu'elle n'est pas au niveau de la piétaille journalistique.

Dati fait ainsi une nouvelle fois la preuve de ses limites politiques: si elle refuse de répondre à des questions simples sur son activité et de possibles conflits d'intérêts entre ses mandats publics et son activité privée, elle doit changer de métier. Surtout quand on a manifestement un gros, un très gros problème avec la liberté de la presse.

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