Comment l'expulsion d'un sans-papiers a été mise en échec

Rue89.13 avril 2010 par Laurent Burlet et Virginie Coutière

Guilherme Hauka Azanga le jeudi 12 avril (Flore Giraud/DR)

Lyon  Capitale

Avions spécialement affrétés, escortes policières, hélicoptères… L'Etat français a mis les grands moyens pour tenter d'expulser par quatre fois l'Angolais Guilherme Hauka Azanga. En vain. Retour sur les raisons d'un échec (ou le succès d'une mobilisation).

La préfecture du Rhône a renoncé à expulser le père de famille angolais, constatant « l'impossibilité matérielle de faire procéder à la reconduite à la frontière ». Le communiqué de la préfecture, envoyé à la presse le jeudi 8 avril à 21 heures, fait suite à quatre tentatives d'expulsion en deux mois et une semaine, dont les deux dernières en moins de 24 heures.

Dimanche, Guilherme Hauka Azanga est retourné chez lui auprès de sa compagne et de ses quatre enfants. Mais il reste toujours sous le coup d'une obligation de quitter le territoire (OQTF). Ce qui signifie qu'il reste expulsable à tout moment même si, compte tenu de la mobilisation exceptionnelle, il est peu probable que la préfecture du Rhône tente une nouvelle fois de le mettre dans un avion.

Et pour bien signifier cette « protection », les quatre enfants de Guilherme et Florence, sa compagne, ont été parrainés « républicainement » samedi dernier, notamment par les députés (PS) Pierre-Alain Muet et Jean-Louis Touraine.

Désormais libre, le père angolais va continuer à se battre pour obtenir des papiers.

Lyon Capitale revient en dix points sur les ressorts de cette mobilisation exceptionnelle qui a abouti, pour Guilherme, à une première victoire.

1La volonté de Guilherme, la détresse de Florence

Devenu un personnage médiatique, Guilherme Hauka Azanga s'est surtout distingué pour son obstination à refuser son expulsion. Le 31 janvier, alors qu'il doit être embarqué pour la première fois dans un avion, il s'enduit le corps d'excréments. Guilherme explique aujourd'hui son geste :

« J'étais sous le choc de l'annonce de mon retour en Angola et je ne voulais pas faire de mal aux policiers. »

Les parents d'élèves de l'école ont alors très vite compris sa volonté de rester auprès de ses enfants et de sa compagne Florence, malade de la thyroïde.

Tout au long des semaines de rétention de Guilherme, amis et parents s'inquiétaient de l'état de santé de cette dernière, jugé préoccupant. « Elle a perdu 10 kg », affirme Sylvie, une de ses amies. Néanmoins, Florence tenait à être présente durant toutes les manifestations organisées par le comité de soutien.

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L'« acharnement » du préfet

Deux arrestations, deux appels contre des décisions remettant en liberté Guilherme, quatre tentatives d'expulsions… Les soutiens de Guilherme décrivent un véritable « acharnement » de la préfecture du Rhône. Sans compter l'imposant dispositif policier mis en place à chaque déplacement du sans-papiers et l'utilisation d'un bâillon et d'une camisole de force, selon Guilherme, lors de sa troisième expulsion.

Laurent Sabatier, son avocat, dénonce la disproportion des moyens :

« C'est comme s'il sortait de Guantanamo. Or, il n'a pas commis de crime hormis celui de ne pas vouloir embarquer. »

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De l'amateurisme à l'activisme des parents d'élèves

Les parents d'élèves de l'école Gilbert Dru n'ont appris que Guilherme était en situation irrégulière que quelques jours après sa première mise en rétention. Aucun parent n'avait déjà participé à une mobilisation sur la question des sans-papiers. Une poignée a improvisé une pétition, des messages aux politiques, relayés par le Réseau éducation sans frontières (RESF).

Sandrine Narrat commente :

« Au début on était gentils. On demandait à être reçus par le préfet. Et puis c'est monté crescendo. »

« L'électrochoc », comme disent les parents, a été la deuxième arrestation du père de famille, le 25 janvier. Le noyau dur est alors passé de 15 à 30 personnes. Des manifestations quasi quotidiennes ont été organisées, réunissant jusqu'à 500 personnes.

Surtout, pendant dix jours, plus de 70 personnes se sont relayées pour occuper l'école nuit et jour. De mémoire de militants de RESF, on n'avait jamais vu une occupation aussi longue.

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La blogosphère, Facebook et Twitter

Comme souvent, Internet a permis de démultiplier les actions. Une mention particulière toutefois au blog Gmain.fr. C'est un illustrateur jeunesse de l'Ouest de la France qui l'a créé au début de la mobilisation après avoir eu connaissance, via RESF, de la situation du père de famille.

Même loin de Lyon, il a été d'un appui précieux pour les parents.

Son compte Twitter a relayé minute par minute les rebondissements des 7 et 8 avril où Guilherme a failli être expulsé par deux fois. Le site était régulièrement alimenté par les actions menées pour empêcher l'expulsion, comme l'envoi d'e-mails à Air France et puis aux syndicats de pilote portugais et allemand pour qu'ils refusent « le vol de la honte ».

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L'effet quartier

L'occupation de l'école Gilbert Dru, ancrée au cœur de la Guillotière, quartier cosmopolite du VIIe arrondissement de Lyon, a permis d'ouvrir la mobilisation aux habitants. Beaucoup passaient un moment en début de soirée et certains dormaient dans l'école.

Guilherme Hauka Azanga le jeudi 12 avril (Flore Giraud/DR)

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Les politiques de gauche se mouillent

Dès le début de la mobilisation, les députés Pierre-Alain Muet et Jean-Louis Touraine ont été contactés par les parents. Ceux-ci ont appelé le préfet pour demander un réexamen du cas de Guilherme en arguant que de nouveaux éléments du dossier montraient que sa vie était en France et non en Angola.

L'ancien conseiller de Jospin, Pierre-Alain Muet, a été particulièrement actif dans les derniers jours, en « transmettant le dossier de Guilherme », comme il nous l'a dit, au ministre de l'Immigration, Eric Besson. Et surtout en rappelant la préfecture et la police aux frontières.

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Le buzz médiatique

Ce n'est vraiment qu'à partir de la seconde arrestation de Guilherme, le 25 mars, que les médias nationaux se sont intéressés à l'histoire singulière de ce sans-papiers.

Une arrestation musclée, une école occupée, des manifs de 500 personnes pour un père de famille ont emballé la machine médiatique. Jusqu'au point culminant, les 7 et 8 avril, lorsque Guilherme échappe à deux expulsions.

Un scénario digne d'un film d'action à l'américaine qui a conquis les rédactions : transfert en avion vers Paris, refus du pilote d'Air France de décoller avec une personne bâillonnée, nouvelle tentative le lendemain qui se termine quand, selon Guilherme, l'avion militaire dans lequel il a pris place doit faire demi-tour car le Portugal refuse le survol de son territoire.

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Perfectionnement de RESF et implication de la FCPE

« Nous avons bénéficié d'une grande synergie entre les parents d'élèves et RESF », analyse Catherine Tourier, l'une des animatrices lyonnaises du réseau :

« On connaît de plus en plus de monde et de personnalités que l'on peut mobiliser en cas de situations très tendues. »

A Paris, les réalisateurs Bertrand Tavernier et Laurent Cantet ont apporté leur soutien tout comme le leader du NPA, Olivier Besancenot. La conférence de presse a été organisée au siège national de la fédération des parents d'élèves FCPE, à Paris comme à Lyon.

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Des appuis internationaux ?

Annabelle Billaud raconte son périple à Paris pour tenter d'arrêter son expulsion :

« C'était un vrai coup de bluff. Alors que nous étions en train d'alerter les passagers sur la situation, nous avons rencontré une personne proche du consul d'Angola qui l'a appelé devant nous. On a été au bon endroit au bon moment. »

Le consul d'Angola a été convoqué le lendemain à la préfecture du Rhône.

Il semblerait également que les autorités portugaises n'aient pas voulu de l'avion qui devait expulser Guilherme pour la quatrième fois. Selon lui, l'avion n'a pas été autorisé à survoler le Portugal et a dû faire demi-tour.

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Les cas de conscience des pilotes

Enfin, la résistance de Guilherme n'aurait sans doute pas suffi sans le refus de deux pilotes de l'embarquer.

La première fois à Francfort le 18 mars : le pilote du vol pour l'Angola avait renoncé à le prendre à son bord, « car j'étais menotté », raconte Guilherme.

Ensuite à Roissy, le 7 avril, où Guilherme avait été, selon ses dires, « bâillonné » et « muselé » : le pilote de l'avion Air France pour Luanda (la capitale de l'Angola) a expliqué, selon Guilherme, que sa conscience lui interdisait de l'embarquer.

Photos : Guilherme Hauka Azanga le jeudi 12 avril (Flore Giraud/DR)

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