Complètement Tocqué ce mec là !!

Le Lot en Action. Article inédit, par le Lutin qui lutte

Mon cher rédacteur en chef m’a demandé d’écrire un texte pour le premier numéro de l’année 2010. J’aurais du m’en douter : Ces capitaines d’industrie, ces fers de lance, ces hommes d’action à la poigne intraitable, ces toujours sur la brèche, ne connaissent ni le repos, ni la quiétude de l’esprit détendu dans un corps confortablement alangui, pendant une longue et soyeuse soirée d’hiver qui crépite près du chat angora. Fi de la trêve hivernale à laquelle nos héros footballeurs ont décemment droit, bien qu’ils perçoivent des salaires supérieurs au PIB du Portugal, fi de la trêve des confiseurs, chère à nos hommes politiques, malgré leurs émoluments, certes bien inférieurs aux traitements des ténors du ballon rond, mais néanmoins assez substantiels pour leur donner le goût de se représenter devant le suffrage du peuple.

Ainsi amis forçats, qui vous aussi ployez sous le joug de capitalistes sans scrupules, je me force à reprendre la plume, dans le seul but de vous apporter réconfort et soutien en ces périodes difficiles de crise financière et sociale, si prégnante et si ardue que même le foie gras, les huitres et le saumon, auxquels vous n’avez pas sacrifiés, et c’est votre droit le plus strict et tout à votre honneur d’êtres humains libres, conscients et responsables, ont toutefois eu un arrière goût indéfinissable, généré par le sentiment de sacrifier à un rituel immuable, cérémonie annuelle vouée au culte de la recherche du bien être et du plaisir des sens, apanage de nos sociétés démocratiques, et celui, plus pénible,  que ces agapes princières furent peut être les dernières.                                                                                                         

Ouh la la ! J’en vois certains qui commencent à s’affoler et à se tortiller sur leurs chaises. « Mais c’est que c’est pas drôle du tout ce qu’il est en train de nous pondre là ! ça pourrait même être beaucoup plus sérieux qu’on ne croyait ! Pourtant c’est pas faute d’avoir eu une actualité chargée : Johnny à l’hôpital, les grévistes de luxe de la RATP, les conneries à Nadine et à Rachida, Copenhague et le grand Noir que tout le monde adulait et qui s’est comporté comme un pantin, Berlusconi et son goût immodéré pour les vieilles pierres, etc, etc… »

Oui je le concède, j’aurais pu en remettre une couche, un bon coup de râpe, comme le dit si bien notre cher administrateur Gillou le Hibou. Mais la période de Noël n’est elle pas un moment propice au recueillement  à l’introspection et à la réflexion sur notre condition humaine ?

Bon trêve de plaisanterie et rentrons dans le vif du sujet, comme disaient Ravaillac, Charlotte Corday et plus récemment Rocco Siffredi. Mon estimé rédacteur en chef, non content de me faire travailler pendant les vacances, m’a imposé un exercice de style en adéquation avec la ligne éditoriale du dernier numéro, à savoir une rétrospective des dix dernières années écoulées et ce qui a changé dans nos vies quotidiennes. J’ai la chance ou la malchance d’avoir une fille de 17 ans qui est en Terminale et qui étudie, attention le mot va être dur à supporter, la Philosophie.

Les adolescents ont toujours cette fâcheuse manie de vous poser des questions embarrassantes à des moments inopportuns, pendant que vous vous empiffrez de petit salé aux lentilles, ou pendant une action lumineuse de Thierry Henry, ou pendant que vous montez une étagère IKEA. Néanmoins, afin de ne pas lui déplaire, ni passer pour un demeuré aux yeux de cette génération ingrate, sans toutefois avoir omis de prononcer la phrase protectrice  « C’est pas faux, je vais y réfléchir ! », je profite de son séjour prolongé sur facebook, qui renforce le contrôle, certes bienveillant et discret, mais cependant fermement présent, de L’institution étatique sur sa petite personne, pour ouvrir son  manuel scolaire de philo et de lire des extraits de textes des grands auteurs ainsi que les commentaires qui en découlent.

Et c’est ainsi que je suis tombé sur Alexis de Tocqueville, 1805-1859, qui a écrit Démocratie en Amérique, étude qui peut s’appliquer à toutes les sociétés démocratiques et qui reste d’une brûlante actualité, en 2010. Je vais tenter de résumer succinctement sa pensée et m’en excuse par avance auprès des puristes, mais mon typographe gueule comme un putois que c’est toujours trop long. Tocqueville considère que tous les hommes ont comme attribut  la liberté naturelle et donc la potentialité d’agir librement. Donc  la tendance inévitable des hommes est la Démocratie. La première condition des sociétés démocratiques est l’égalité des conditions, ce qui implique l’absence de castes et de classes, mais qui n’exclut pas la hiérarchie sociale. Ainsi l’ordre social n’est plus préétabli. La SD est évolutive et la condition sociale suit la même courbe. Les positions sociales sont constamment redistribuées. L’égalité des conditions se redéfinit  sans cesse et dépend de la dynamique sociale. La liberté dans la SD se traduit par l’égalité des droits civils et civiques.

L’homme a la liberté de ne pas être obligé à faire telle ou telle chose, mais aussi celle de prendre part à la vie publique, ce qui renvoie à la citoyenneté. La SD est mobile et matérialiste. La possibilité de s’enrichir se présente à tous. Il n’existe plus aucun obstacle juridique et culturel au changement de position sociale. La mobilité sociale, ascendante ou descendante devient la règle. Les traits culturels des classes, propres aux anciennes sociétés aristocratiques s’estompent au profit d’un goût commun pour le Bien être matériel. (Vous commencez à voir le rapport avec le saumon et le foie gras du début de texte ?...) Ce matérialisme s’affirme lorsque l’accès à la richesse devient possible pour les pauvres et que l’appauvrissement menace les riches. (Ca y est, on y est, on a mis le doigt dessus, mais voyons la suite…)

C’est là qu’intervient le grand paradoxe de la SD, pour laquelle l’égalité est un principe, un but à atteindre, et qui n’est pourtant jamais atteint. Pour Tocq, deux raisons à cela : Les hommes sont naturellement inégaux et le fonctionnement de la SD est lui-même à l’origine de mouvements inégalitaires. Les individus possèdent certaines aptitudes physiques ou intellectuelles. Dans une SD, c’est l’intelligence qui est la première source de différences sociales. (Bien sûr vous pourrez objecter que nos Dieux footballeurs connaissent la réussite sociale alors qu’ils n’ont que leurs aptitudes physiques. Mais sachez qu’ils ne décident rien, leurs agents le font pour eux.)  Ainsi, en raison de ces inégalités certains réussissent mieux que d’autres. Si les membres de la SD cherchent à s’enrichir, c’est pour se différencier socialement. Il y a donc conjonction de deux mouvements. Une aspiration égalitaire (conscience collective), et une aspiration inégalitaire (conscience individuelle).  Ah, vous commencez à comprendre le malaise qui nous ronge tous : Le cul entre deux chaises, le cœur à gauche et le portefeuille à droite, une pensée émue pour les SDF qui meurent de froid, mais Touche pas à ma Langouste de Noël ! Je traduis en langage sérieux.

La SD est traversée par des forces divergentes : Un mouvement idéologique irréversible qui pousse vers toujours plus d’égalité, face à des tendances socio économiques qui font que les inégalités se reconstituent sans cesse. Pour Tocq, la SD engendre la tyrannie de la Majorité, par le vote du plus grand nombre, axe fondateur de la SD, le conformisme des opinions à cause de la moyennisation de la société, l’absence d’indépendance d’esprit et de liberté de discussion. C’est donc l’opinion du plus grand nombre qui prévaut, ce qui représente la voie ouverte pour le despotisme démocratique.  Les hommes, nous l’avons vu, ont deux passions : L’égalité et le bien être. Pour satisfaire l’un et l’autre, ils sont prêts à s’abandonner au Pouvoir, même au prix de l’abandon de la Liberté, et trouvent plus simple de s’en remettre à l’Etat.

Ce dernier peut donc progressivement mettre les individus à l’écart des affaires publiques. Les règles et les lois qui entourent la vie sociale sont multipliées et complexifiées. Le despotisme prend la forme du contrôle permanent,(merci facebook ! A force, vous me connaissez, j’aime bien comme les chats retomber sur mes pattes), aidé en cela que, la SD a fait émerger des individus autonomes, dont la tendance est le repli sur soi, ce qui implique la fragilisation, voire la coupure du lien social. En effet, l’élévation du bien être a permis à chaque individu de ne pas à avoir à compter sur autrui, et de se conforter dans l’isolement  personnel, de la famille, de la tribu, du clan. Mais en s’isolant de la sorte, l’homme renonce à ses prérogatives de citoyen et s’exclut de la vie publique. Il n’est donc plus en mesure de décider par lui-même et rentre ainsi en dépendance de l’Etat despote démocratique. Si  l’homme doit choisir entre la Liberté et l’égalité, il choisira en général  la seconde, même au prix de la coercition, du moment que la puissance publique assure le minimum requis de niveau de vie et de Sécurité. Voilà, on touche au but !  Vous avez saisi le sens de la démonstration ?  Vous croyez encore que Monsieur Sarkozy et ses éminents conseillers ne pensent qu’au bling bling, et qu’ils n’ont pas lu Tocqueville ? Ils ont aussi lu Kant (réponse à la question : Qu’est ce que le s Lumières). Ils ont surtout lu Machiavel. Ainsi, ils connaissent parfaitement  les penchants naturels des petits humains  et s’empressent bien de ne pas dévoiler les solutions envisagées par ces mêmes auteurs  pour sortir de ces travers qui depuis des millénaires réduisent l’humanité en esclavage.

Donc, si vous vous posez encore des questions sur ce qui a bien pu nous arriver durant ces dix dernières années et pourquoi nous en sommes arrivés à ce stade, sachez que cela est complètement normal et découle d’un processus purement naturel, tant que nous ne chercherons pas à nous élever au dessus de notre condition organique, si je peux m’exprimer ainsi. Ouais, je sais, je vous entends marmonner : « Putain le chieur, quelle mouche l’a piqué ? Il ne nous avait pas habitués à ça ! Il va nous pourrir le début d’année avec ses conneries !  D’autres, plus circonspects, déjà fourbissent leurs  arguments et s’insurgent : Il existe des individus qui ne réagissent pas de la sorte, et dont le nombre peut constituer une masse critique susceptible de faire évoluer positivement la situation…etc, etc…Mais mes petits agneaux, c’est tout ce qu’on attend de vous ! Que vous vous manifestiez sur le sujet et qu’on discute, qu’on débatte, qu’on polémique, la vraie vie quoi !!! C’est mon rédacteur qui va être content, obligé de se transformer en modérateur de commentaires. Pour conclure, je laisserai la parole à celui qui a inspiré ma diatribe, Monsieur Alexis de Tocqueville. Je signale que toute ressemblance avec des faits existants à notre époque, est absolument fortuite et ne saurait engager la responsabilité de l’auteur. Allez, bonne année, bonne santé, bonne gastro en janvier, et à bientôt de vous lire !!!! 


  Big bisous du Lutin qui lutte…


«  Je ne vois rien dans le monde politique qui doive préoccuper davantage le législateur que ces deux nouveaux axiomes de la science industrielle. (...) A mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde. D'un autre côté, à mesure qu'il se découvre plus manifestement que les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus grand, des hommes très riches et très éclairés se présentent pour exploiter des industries qui, jusque-là, avaient été livrées à des artisans ignorants ou malaisés. La grandeur des efforts nécessaires et l'immensité des résultats à obtenir les attirent. Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse sans cesse la classe des ouvriers, elle élève celle des maîtres. (...) Qu'est-ce ceci, sinon de l'aristocratie ? (...) Ainsi, à mesure que la masse de la nation tourne à la démocratie, la classe particulière qui s'occupe d'industrie devient plus aristocratique. Les hommes se montrent de plus en plus semblables dans l'une et de plus en plus différents dans l'autre, et l'inégalité augmente dans la petite société en proportion qu'elle décroît dans la grande. (...) Mais cette aristocratie-là ne ressemble point à celles qui l'ont précédée. (...) Non seulement les riches ne sont pas unis solidement entre eux, mais on peut dire qu'il n'y a pas de lien véritable entre le pauvre et le riche. (...) L'aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les moeurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l'aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui précède. Entre l'ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents, mais il n'y a pas d'association véritable. (...) c'est de ce côté que les amis de la démocratie doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards; car, si jamais l'inégalité permanente des conditions et l'aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront par cette porte. »

« Les gouvernements de nos jours ne sauraient faire que dans le sein de la nation les conditions ne soient pas égales. Mais il dépend d’eux que l’égalité conduise leurs citoyens à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou à la misère. »

  Alexis de Tocqueville. De la démocratie en Amérique.     

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