D’étranges largesses d’Etat pour le milliardaire belge ami de Sarkozy

Plume de Presse. 12 janvier 2010 par Olivier Bonnet


L’histoire ne fait pas grand bruit en France : il est vrai que l’homme d’affaires Jean-Marie Kuhn a vu sa plainte chez nous "classée en quatre jours à peine !", ce dont il protestait en février 2008 dans une lettre ouverte adressée à Nicolas Sarkozy (relayée par AgoraVox). Il a plus de chance outre-Quiévrain, comme nous l’apprend Eco89 : "En Belgique, un procureur s’est associé la semaine dernière à la plainte d’un Français, en y ajoutant de nouvelles charges. Le Français Jean-Marie Kuhn soupçonne la Caisse des dépôts et consignations (CDC), holding contrôlée par l’Etat français, d’avoir racheté à un ami de Nicolas Sarkozy, le milliardaire belge Albert Frère, la chaîne de restaurants Quick à un prix largement surévalué. L’objectif ? Permettre à Frère de monter au capital de Suez, et peser ainsi sur la fusion de ce groupe avec GDF. (...) le procureur du roi de Charleroi, Christian De Valkeneer, a demandé à la juge d’instruction d’instruire sur les chefs de faux et usage de faux, faux bilans et infractions au code des sociétés. Soit deux chefs nouveaux par rapport à la plainte pour faux, usage de faux, escroquerie et abus de confiance déposée « contre inconnu » par Kuhn en juillet, et instruite depuis par la juge France Baeckeland".
 
Les charges semblent solides : Kuhn "a constaté que Quick, évalué en 2004 par son propre PDG à 300 millions d’euros, a été vendu en octobre 2006 à la CDCCI pour 800 millions environ. Dans sa plainte, qu’il a communiquée à Eco89, il montre que plusieurs montants (chiffres d’affaires et bénéfices 2004, par exemple) changent entre le rapport d’activité de 2004 et celui de 2005 : «  Sur base des éléments produits, on peut donc constater que la valorisation boursière de la société de droit belge SA Quick Restaurants était, au 31 décembre 2005, de l’ordre de 437 millions d’euros et, au début du mois d’octobre 2006, de l’ordre de 550 millions d’euros.  » Kuhn s’interroge sur la raison du « bonus » de quelque 150 millions d’euros accordé à Albert Frère. Il s’interroge par ailleurs sur la vente d’une participation de la Compagnie nationale à portefeuille (CNP, autre société d’Albert Frère) dans le groupe de BTP Eiffage à la même Caisse des dépôts, en décembre 2006, avec là encore une plus-value de 30%. La CDC avait acquis cette participation seulement neuf mois plus tôt, en même temps et pour un montant équivalent qu’une première participation d’Albert Frère. Jean-Marie Kuhn fait un lien avec la montée de Groupe Bruxelles Lambert (GBL), une autre société d’Albert Frère, dans le capital du groupe Suez en janvier 2007 : «  J’ai donc pu constater qu’au travers des trois opérations financières évoquées ci-dessus, dont les deux premières, […] il existait des indices sérieux d’irrégularité visant à privilégier des intérêts économiques particuliers." L’ancien associé de Frère chiffre le cadeau dans sa lettre ouverte précitée  : "le Groupe Albert Frère a réussi à faire débourser à la Caisse des dépôts et consignations 1,25 milliard d’euros au travers d’opérations troublantes concernant Eiffage et Quick. Vous étiez le n° 2 du gouvernement, président du parti majoritaire, et votre influence était telle qu’évidemment ces opérations n’auraient jamais pu se faire sans votre assentiment."
 
Pour Kuhn, l’explication de ces largesses tient aux rapports entretenus par Nicolas Sarkozy et Albert Frère, comme il l’explique en commençant par citer le premier nommé : "Si je suis aujourd’hui président, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais. En 1995... il me disait : il faut que tu t’accroches, tu vas y arriver, il faut que nous bâtissions une stratégie pour toi" (extrait du discours prononcé le 16 février 2008 lors de la remise de la Grand-Croix de la Légion d’honneur à Paul Desmarais). Monsieur le président de la République, de votre propre aveu, vous devez donc - en partie - votre élection à M. Paul Desmarais. Or, la devoir « en partie » c’est la devoir en totalité. Etant donné la personnalité de Paul Desmarais et celle de son associé Albert Frère, on imagine que dans la stratégie qui a été bâtie pour vous rien n’a été laissé au hasard et rien n’aura été hors de prix...Vous dites devoir votre élection... ce devoir a-t-il un prix ? (...) Dans le cadre du préjudice que j’ai subi suite aux agissements d’une société du Groupe Albert Frère, des faits gravissimes m’ont été révélés et je vous en ai tenu informé - ainsi que vos proches collaborateurs et vos avocats - sans que vous agissiez. La seule incidence est d’avoir remis en catimini, loin des fastes que vous aimez, les deux décorations à vos amis. Peut-être ces amitiés deviennent-elles trop lourdes à porter, en ces temps difficiles ?" Kuhn synthétisait sa pensée en mars dernier dans un article de Libération, attaqué en justice par la société Quick finalement déboutée en appel : "tous les avantages accordés à Frère et Desmarais seraient une façon, pour le président, de renvoyer l’ascenseur". La justice française, grâce à un parquet prompt à étouffer l’affaire, n’a rien trouvé à y redire, sans même prendre la peine d’entendre le plaignant. Que soit mis en cause un membre de la bande du Fouquet’s - Frère était des invités à la fameuse sauterie des grands patrons venus festoyer avec celui qui allait servir avec zèle leurs intérêts depuis l’Elysée - et que le chef de l’Etat l’ait en outre décoré de la légion d’honneur n’a sans doute rien à y voir... Souhaitons que l’enquête belge apporte, enfin, quelques réponses.

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