Décryptage de la propagande gouvernementale

Le Lot en Action mag n°10. 11 février 2010 par Bluboux



Nos lecteurs savent maintenant combien j’apprécie la finesse d’esprit de notre ami Brice Hortefeux (le mentor de Super Préfet), son humour si délicat et son verbe ciselé. Cette semaine c’est donc notre ami Brice qui s’est collé à la propagande  gouvernementale. Et la méthode de Sarkozy est bien rodée : dès qu’un fait divers particulièrement frappant attire l’attention des médias, et donc de l’opinion publique, on en remet une couche sur l’insécurité endémique et on promet de pondre une loi pour effrayer la racaille. Loi qui sera inapplicable (comme la plupart des lois prises depuis le début du mandat du petit), retoquée par le Conseil Constitutionnel ou encore jetée aux oubliettes, c'est-à-dire sans décret d’application.


Petit retour donc sur l’actu : Un double meurtre, manifestement commis dans des circonstances horribles, a été découvert le 29 janvier. Les victimes étaient deux septuagénaires. Le mobile de ce crime, d’après la Procureur de la République, reste pour l’heure ignoré. Une au 20h de TF1. Voilà donc une belle opportunité pour notre équipe au gouvernement, et Brice monte au créneau : invité à s’exprimer au journal de 20 h de TF1, le lendemain, le sinistre de l’Intérieur a indiqué que trois mesures allaient incessamment être instaurées en vue de protéger les personnes âgées : une "opération tranquillité seniors", impliquant une surveillance accrue des retraités isolés ou inquiets, le signalement auprès des services enquêteurs de la libération et des coordonnées des délinquants agresseurs de personnes âgées, et l’aggravation des sanctions pénales encourues par les auteurs d’infractions commises à leur encontre.


Regardons d’un peu plus près ces trois mesures : Pour la première, l’opération « tranquillité séniors », pas grand-chose à dire. Si une personne âgée signale au commissariat ou à la gendarmerie qu’elle craint pour sa sécurité, il semble logique qu’elle puisse bénéficier d’une surveillance accrue. Le seul bémol réside dans la diminution annoncée pour 2010 des effectifs des forces de l’ordre, et là, il faudra nous expliquer comment notre ami Brice compte réussir à appliquer cette belle intention.
Sur le second point, le signalement des délinquants agresseurs, on voit immédiatement arriver l’annonce d’un fichier supplémentaire. A force de ficher les citoyens, les délinquants, les élèves, les manifestants, les chats et chiens errants et les gallinacés males trop bruyant le matin, les flics vont finir par ne plus s’y retrouver.


Mais le troisième point, l’aggravation des sanctions pénales,  doit particulièrement attirer notre attention. Elle est déjà prévue par le code pénal ! Cet ouvrage fort intéressant, dont on se prend fréquemment à souhaiter que ceux qui ont le pouvoir et la tentation de le modifier à l’envi le lisent parfois avant de décider de l’alourdir, comprend notamment, en son livre II intitulé "Des crimes et délits contre les personnes", la liste des circonstances aggravantes susceptibles de s’appliquer aux dits crimes et délits. Sur ce sujet, lisons Maitre Eolas (célèbre avocat blogueur) :
« L’une d’entre elles prévoit justement l’aggravation des sanctions encourues lorsque l’infraction est commise "sur une personne dont la particulière vulnérabilité due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse est apparente ou connue de son auteur". En l’occurrence, pour reprendre l’exemple de la tragédie dont le ministre de l’Intérieur s’est (à juste titre) ému, l’auteur de ce double meurtre encourt, du fait de la particulière vulnérabilité de ses victimes, qu’il ne pouvait ignorer s’agissant de deux septuagénaires, la réclusion criminelle à perpétuité (le meurtre étant à lui seul puni de trente ans de réclusion criminelle). La seule « aggravation possible » consisterait ainsi à élever le quantum de la période de sûreté envisageable. Bof. Oui mais, pourrait-on me répondre, toutes les agressions ne constituent pas des meurtres. Certes, mais le législateur me paraît avoir tout prévu : la même circonstance aggravante est susceptible d’affecter les crimes d’empoisonnement, de tortures et actes de barbarie, de coups mortels, le crime/délit de violences habituelles (ces faits revêtant une qualification criminelle ou délictuelle selon le "résultat" qu’ils ont entraîné), les délits de violences ayant entraîné une mutilation ou infirmité permanente (lequel, par le jeu de cette circonstance, devient un crime), de violences volontaires ayant entraîné une incapacité totale de travail pendant plus de huit jours, la contravention de violences volontaires ayant entraîné une incapacité totale de travail inférieure à huit jours (laquelle devient ainsi un délit) …

Oui mais, pourrait-on me répondre encore, toutes les infractions commises à l’encontre des personnes âgées ne sont pas nécessairement des atteintes à la personne, et le ministre a justement précisé qu’il devait être considéré comme plus grave de cambrioler une personne de 85 ans qu’un quadragénaire. Qu’à cela ne tienne, le Code, toujours lui, attend de pied ferme les malfaiteurs qui se risqueraient à attenter aux biens des personnes âgées : ainsi la même circonstance aggravante est-elle susceptible de s’appliquer aux délits de vol, d’extorsion, d’escroquerie, d‘abus de confiance, de dégradations volontaires, et je vais arrêter là cette litanie qui commence à devenir pénible. »
CQFD ! Nous sommes en plein dans la méthode de com sarkozienne : de l’effet d’annonce, du bling bling à deux balles, renforcer l’impression d’insécurité, occuper la scène médiatique par des débats inutiles qui masque soigneusement l’essentiel… Un citoyen averti en vaut deux !

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