Denis Robert, de Clearstream au basket en passant par le futur

Rue89. 24 octobre 2009 par Hubert Artus

Le point avec le journaliste écrivain sur ce que la presse, les récits et les fictions peuvent dire des affaires et du réel.

Le journaliste et écrivain Denis Robert (Audrey Cerdan/Rue89).

Qui est Denis Robert ? Un journaliste moderne enferré dans une affaire de Brutus ? Un homme de fiction condamné à être soudé à des faits plus gros que ses propres romans ? Car l'auteur a vu le réel devenir le personnage le plus envahissant de sa vie désormais de zombie. Rencontre post-procès.

Au moment même où s'ouvrait le procès Cleartstream, où il était un des prévenus, paraissait « Dunk », le neuvième roman de Robert. Quelque part, une concordance des faits qui, à elle seule, illustre la gémellité des destins de notre homme.

Etre personnage d'une affaire d'Etat qui le soude au réel et voir son propre roman paraître sans pouvoir pleinement en défendre les personnages (c'est d'ailleurs un choix étrange de l'éditeur, faire paraître ce roman en même temps qu'un tel procès, qui ne laisse pas de place au reste).

Une toile de Denis Robert exposée à la galerie W à Paris en octobre 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

La suite de « Une ville »

Denis Robert en a plus que ras la casquette de toutes ces affaires. Du
coup, il est allé voir d'autres casquettes : celles des basketteurs.
Dans cinquante ans. Comme le titre l'indique, « Dunk » se déroule sur fond de basket-ball, où ledit dunk est un des gestes les plus spectaculaires.

Jaquette de "Dunk" de Denis Robert (DR).Le 29 octobre 2029, Steve Moreira, double-mètre star des « Pils », sort de quatre mois de clinique, et il n'est plus le même. Ça vibre dans sa tête, devenu le centre névralgique d'une expérience neurobiologique. Ces quatre mois représentent tout ce qui est en jeu dans le livre.

Six mois auparavant, Moreira, le pivot avait pourtant fait un match du tonnerre en Ligue Intercontinentale. 59 points, des dunks, des interceptions, des passes décisives. Avant la fin, Moreira est sorti par son entraîneur. Après la fin, il est bastonné. Il aurait dû sacrifier le match car il avait été vendu. Mais il l'ignorait. La mafia locale ne sait pas qu'il ne savait pas et veut en faire un exemple de vengeance. La star cassée fuit la Turquie pour sa ville natale. Cette ville, c'est celle de « Une ville », écrit par Robert en 2003.

On va y retrouver Paul Netter, l'homme fort devenu… un vieillard milliardaire qui refuse de mourir. Et qui en a les moyens. Il cherche à transférer une partie de sa conscience dans celle d'un autre homme. Pour faire galoper l'esprit contre la maladie qui le guette : Alzheimer.

C'est en regardant le match qu'il jette son dévolu sur Moreira. Avec l'aide d'un spécialiste des neurosciences, il va inventer un jeu étrange de mensonges et de non-dits pour faire cohabiter les consciences dans un même corps. Et réfléchir au commencement d'un nouveau monde. Dont lui et Moreira seraient les premiers êtres. Aux deux hommes, ajoutez Erich Mandelberg, un scientifique, et Benjamin Lemeth, un écrivain prolifique, ajoutez le sport comme background, et vous avez le cinq de départ.

Manque de confiance en l'imaginaire

Une histoire qui, abordant le thème éculé du surhomme, a le talent de donner un écho crédible aux légers délires de Robert Redeker l'an passé. (Voir la vidéo)


« Dunk » est un roman porté par une écriture réaliste. Un livre dopé aux infos scientifiques : la neurobiologie a fasciné Robert et le livre couvre deux cents ans de recherche sur le cerveau. Trop chargé : le roman est par moment noyé par la somme de savoir qui lui est nécessaire (volontairement, dit Robert dans notre interview). Cela témoigne néanmoins d'un problème : l'imaginaire baisse ici la garde devant la connaissance, comme si l'auteur ne faisait confiance qu'à ses personnages pour porter ses idées, et pas assez à son propre monde intérieur pour démouler un autre monde. Problème récurrent dans les romans de journalistes.

Entre le monde du sport et celui du livre

Mais Netter va se heurter à un problème : la conscience et la mémoire, ça ne se transfère ni ne s'interchange. Il va falloir forcer les choses. Dans le corps du sportif devront tenir deux consciences. Le combat entre les deux êtres va devenir paroxystique : chacun peut tuer l'autre… mais se tue aussi. Plutôt que de rabâcher ce combat vu et revu en science-fiction, Robert choisit d'expliquer ce qui se passe neurologiquement dans les deux cerveaux. Neurologiquement, pas cérébralement. En fait, « Dunk » un roman médical.

Mais c'est surtout un roman numérique. En évoquant le transfert de cellules et de données dans l'autre cortex, c'est aussi de la dématérialisation de notre conscience que parle Robert. La dématérialisation de notre mémoire. Or, la mémoire d'un homme, c'est sa culture.

Que devient l'homme quand on dématérialise sa culture ? Comment ne pas penser au livre numérique et à ses conséquences sur la lisibilité du contenu ? Une question de conscience/mémoire/culture/civilisation au cœur de « N'espérez pas vous débarrasser des livres », d'Umberto Ecco et Jean-Claude Carrière.

Une toile de Denis Robert exposée à la galerie W à Paris en octobre 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

L'auteur et le réel

Au moment où s'achevait le procès Clearstream, on ressortait l'affaire Grégory, sur laquelle il a aussi travaillé. Le voilà, le problème de Denis Robert, déjà bien anxieux de nature : un fil à la patte le lie au réel. Toujours. A se demander si parfois la réalité n'échange pas sa conscience avec Robert. A se demander lequel est le plus réel, le plus victime, des deux.

Impossible de travailler sereinement dans ces conditions ; d'où le manque d'imaginaire pur, non pas chez Denis Robert, mais dans ses romans. D'où, aussi, le soutien qu'on accorde néanmoins au romancier. Un romancier si pris dans la réalité mérite le soutien car il sait boxer le réel. Et saura en faire LE livre. (Voir la vidéo)


J'ai renconré Robert à la Galerie W, où il expose ses toiles (oui, Robert est aussi peintre), l'avant-dernier jour du procès Clearstream. Hors de question de ne pas lui demander son compte-rendu à lui… où certains confrères sont rhabillés pour l'hiver (on annonçait une interview plus corsée encore, sur la question, dans les Inrocks de la semaine prochaine). (Voir la vidéo)


Dunk - de Denis Robert - Julliard, 240 pp, 20 €.
Exposition « Junk » - Galerie W – 44 rue Lepic à Paris – jusqu'au 30 octobre.

Photos : le journaliste et écrivain Denis Robert en octobre 2009 (Audrey Cerdan/Rue89). Une toile de Denis Robert exposée à la galerie W à Paris (Audrey Cerdan/Rue89).

Commentaires

    • 1. Le 25/10/2009
    C'est bien de le soutenir...

    Quel courage, ce petit homme!

    Michèle

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