Des apaches aux casseurs : un siècle de trouille anti-jeunes

Rue89. 28 octobre 2009 par Chloé Leprince

La peur du « jeune » est-elle de retour dans les chaumières frissonnantes ? Les médias font en tous cas un usage intensif du terme -en général plutôt pour annoncer une décision judiciaire, des violences ou un attroupement.

Exemple : mardi soir, la dépêche AFP sur les peines de prison prononcées après les heurts en marge du match OM-PSG annulé est titrée « Trois jeunes condamnés à trois mois ferme pour violences ».

Nouveau jugement ce mercredi, cette fois après les affrontements entre fonctionnaires de police et « jeunes des quartiers », le week-end dernier, à Fréjus (Var). Six mois ferme et 1 500 euros d'amende en comparution immédiate pour le prévenu, âgé de 24 ans. Un autre interpellé, âgé de 16 ans, a été déféré devant le juge des enfants, comme la mineure de 14 ans poursuivie pour « rébellion » après les heurts du 10 octobre à Poitiers.

Cette série de condamnations témoigne de la fermeté du juge envers cette tranche d'âge, même si sociologues et gouvernants s'affrontent quant à une réelle progression de sa délinquance.

En 1907 déjà, les « apaches » « pullulent et foisonnent » à Paris et font peur

Mais la prose et les commentaires journalistiques qui l'accompagnent sont plus saisissants encore. Notamment parce qu'on agite assez promptement les vieilles lunes d'une jeunesse ingérable, délinquante et créatrice de conflits.

Or ce discours n'est pas nouveau, comme le montrent par exemple Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou, respectivement sociologue et philosophe, qui publient justement « La violence des jeunes en question ». Dans un premier chapitre édifiant, ils ont exhumé le discours médiatique sur le sujet à plusieurs périodes.

Voici par exemple ce que disait en 1907 Le Petit Journal au sujet des « apaches », dont l'état-civil tournerait entre 16 et 25 ans :

« Leur nombre croît sans cesse. Ils pullulent, ils foisonnent ; leurs bandes sont partout, du centre à la périphérie ; et Paris est, à présent, aux mains d'une vaste organisation criminelle. »

En 1960, brrrr, les blousons noirs débarquent

Cinquante ans plus tard, c'est autour de ce qu'on a appelé le phénomène des « blousons noirs » que s'articulait le gros du discours sécuritaire anti-jeunes. En images d'archives, voilà à quoi ressemblait les casseurs en 1960. (Voir la vidéo)

Quelque temps plus tard, le débat sur la loi anti-casseurs, précurseur de notre arsenal anti-bandes actuel, gagnait la sphère politique. François Mitterrand, leader de l'opposition dénonçait alors le miroir déformant qu'on tendait vers la jeunesse à des fins sécuritaires. Pour lui, il n'y avait alors, en 1970, « rien de nouveau sous le soleil ». (Voir la vidéo)

Dans cette interview télé, François Mitterrand fustige « la mauvaise foi » du gouvernement Pompidou. C'est-à-dire exactement ce que dénoncent aujourd'hui ceux qui soupçonnent pouvoirs judiciaire et politique de surfer sur un climat médiatique anxiogène pour mieux épingler « sauvageons » ou « racailles ».

En 2008, « ces 222 bandes qui défient la loi » dans Le Figaro

Pour mémoire, c'est la recrudescence du phénomène des bandes, qu'on présente un peu vite comme inédite, qui a justifié la préparation d'une loi sur les bandes et la publication au Journal Officiel d'un décret avalisant le fichage des mineurs dès 13 ans.

Petit rappel au passage : à l'époque où l'Elysée et la direction des affaires criminelles et des grâces planchaient sur la création d'un nouveau délit dit d'« appartenance à un groupement » (passible de trois ans de prison) pour des jeunes dès lors qu'ils appartiendraient à une « bande », un fait divers d'importance toute relative venait déjà de se produire.

C'était en mars 2008 et il s'agissait à l'origine d'une bagarre dans le lycée de Gagny (Seine-Saint-Denis), qui avait fait douze blessés légers.

A la même période, le Figaro faisait état de « ces 222 bandes qui défient la loi dans les banlieues ». On attend avec impatience le grand come back du terme « apaches »…

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