Des étrangers et nos frères pourtant. Un film de Robert Guédiguian.

Source : L'Humanité. 17 mai 2009
Hors compétition. Robert Guédiguian ressuscite dans son film présenté à Cannes dimanche (hors compétition) les membres du groupe Manouchian, ceux de « l’Affiche rouge ».
Une fresque historique servie par des acteurs magnifiques.

Cannes, Envoyé spécial.

Le film assez avancé, l’un de ses jeunes résistants dira le sens de son engagement armé : il se situe « du côté de la vie ». Appliqués à l’Armée du crime, ces mots décrivent à quel niveau s’est placé, dès le premier plan, Robert Guédiguian, avec Serge Le Péron au scénario, pour retracer l’histoire de celles et ceux qui vont former le groupe Manouchian entre 1941 et le 21 février 1944. La caméra, elle, se pose dans le bas Belleville parisien de ces années-là, refuge des juifs fuyant les pogroms, puis des émigrés persécutés. Un quartier populaire, avec ses ateliers dans les cours des immeubles où, à seize ans, on a l’âge des premières amours, celui de héler depuis la cour son pote du second étage d’un « Krasu » tonitruant, du dépassement de soi par le sport, la piscine devenant le lieu idéal pour ces trois pôles d’une vie qui déborde d’énergie. Ou, lorsqu’on est devenu poète arménien et communiste après avoir fui enfant le premier génocide du siècle, vivre autant qu’il est possible son amour avec sa jeune femme. Ou encore, étudiant, dessiner des faucilles et des marteaux à la craie sur les murs du lycée, avant de casser la gueule au petit fasciste qui vous demande de les effacer en vous traitant de « sale youpin ».

« Du côté de la vie », c’est-à-dire du côté d’êtres qui ont leurs propres engagements, ne sont pas sourds à la tempête en cours, mais dont la collision des deux va s’inscrire au plus profond d’eux-mêmes. Lorsque votre père est des premiers à disparaître vers les camps de la mort, tuer un soldat allemand qui vous demande du feu dans un parc n’est pas un acte de haine, mais un premier de ces actes de résistance. Ou, lorsque votre parti vous demande de constituer le premier noyau clandestin d’auteurs d’attentats, être le premier à lancer sa première grenade sur des uniformes ou à mettre par-dessus tout la sécurité de ceux qui vous accompagnent en constituent d’autres. Ou choisir un exemplaire du Capital pour y loger la bombe qui dévastera une librairie collabo.

Ainsi filmée à hauteur d’homme, nous sommes bien loin de la pseudo-fidélité figée dans le sépia. On peut mesurer ici la force du « réalisme social » et du réalisme tout court d’un auteur décidant d’infiltrer à son seizième film le genre historique. Lumière et décors naturels, pas de dialogues édifiants, ni de musique envahissante, mais des corps de suppliciés sous la torture comme des cadavres de soldats saisis avec une véracité interdisant la fascination : tout concourt ici au refus militant de « l’héroïsme ». Et de cette intelligence sensible qui respecte sujet et spectateurs jaillit l’émotion. Les lignes du cinéma comme du monde ont bien bougé depuis 1976 et la brechtienne Affiche rouge de Frank Cassenti. Autre forme de résistance, donc, pour celui qui indique à la fin de son film avoir voulu « une légende d’aujourd’hui ».

Et puis, il y a celles et ceux qui prêtent leur corps à ce travail de résurrection. Simon Abkarian, dont la taille n’a rien de celle de Missak Manouchian, peu importe puisqu’il l’incarne avec ses doutes, ses scrupules et ses résolutions. Robinson Stévenin, lui, est un Marcel Rayman des plus impressionnants de vitalité, de force brute d’animal blessé, en chien fou de cette résistance communiste immigrée. Grégoire Leprince-Ringuet en Thomas Elek, jeune intellectuel rouge pétri d’humour. Virginie Ledoyen en Mélinée capable d’aller affronter l’ennemi pour retrouver son mari. Adrien Jolivet en Henri Krasucki, jeune communiste adolescent et vite rodé à la clandestinité… On en oublie. On retiendra, parfaits dans leurs rôles de salauds, Jean-Pierre Darroussin aux côtés d’un Yann Trégouët, son jeune chef à la tête des brigades spéciales des renseignements généraux de la police de Vichy. Deux cents flics en plus de l’occupant contre ce groupe d’à peine cinquante, « la traque de l’affiche rouge » pour reprendre le titre du documentaire de Denis Peschanski (2007) ne pouvait qu’être à force inégale. D’un hors-champ, le tumulte de la guerre, et de ce qui deviendra l’histoire, va progressivement s’insinuer dans la vie de chacun, au double rythme de leurs actions et de la chasse menée dans l’ombre jusqu’à l’assassinat final, sans « suspense » là non plus puisque annoncé dès le début. On ne devient héros que mort quand les actes, eux, étaient d’une vie qui ne demandait qu’à s’épanouir. Michel Guilloux

Sortie en salles le 16 septembre 2009

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