Drones, la mort qui vient du ciel

Le Monde Diplo. 27 mai 2010 par Laurent Checola et Edouard Pflimlin

Tandis que l’armée pakistanaise poursuit son offensive dans le Waziristan (lire « Le Pakistan fabrique ses propres ennemis »), les combats s’intensifient à la frontière avec l’Afghanistan. Dans leur traque des talibans et des cadres d’Al-Qaida, les Etats-Unis multiplient l’usage de drones, des avions sans pilotes. « Armes du futur », dirigés à partir d’une base dans le Nevada, ces engins provoquent de nombreuses pertes civiles. Pourtant, leur usage déborde les champs de bataille pour servir à des fins sécuritaires jusque dans les banlieues européennes.

Le 5 août 2009, vers 1 h 30 du matin, deux missiles Hellfire (« feu de l’enfer ») tirés par un drone américain s’abattent à Laddah, un village reculé du Waziristan sud (Pakistan). La maison visée appartient à un responsable religieux qui soutient les talibans, le maulana Ikram-ud-Din. Parmi les douze victimes de l’assaut figure Baitullah Mehsud, le charismatique chef des talibans pakistanais.

Le 22 juillet 2009, la mort d’un des fils de M. Oussama Ben Laden, Saad, a été annoncée par des responsables américains, sans être confirmée depuis. Le 1er janvier, celle d’Osama Al-Kini, chef des opérations extérieures d’Al-Qaida, et recherché pour sa responsabilité dans les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, avait également suscité la satisfaction des autorités américaines. « Les drones ont un impact important sur Al-Qaida, éliminant ses personnages-clés, poussant ses membres hors des zones tribales et compromettant leurs capacités opérationnelles », souligne Mme Christine Fair, de la Rand Corporation et spécialiste de la région.

Les attaques par des avions sans pilote (UAV en anglais, pour unmanned aerial vehicle) se sont intensifiées ces derniers mois dans les zones tribales du Pakistan. Militants d’Al-Qaida, talibans afghans ou pakistanais... les drones mènent, à moindre coût, une guerre permanente à tous les insurgés. Et la disparition de l’ennemi numéro un pakistanais serait l’exemple le plus flagrant de la réussite de cette stratégie, qui a aussi atteint plusieurs cibles de « haute valeur ».

Toutefois, le relatif succès de ces attaques ciblées, qui ont commencé en 2004 au Pakistan, s’est accompagné de nombreux dommages collatéraux. L’intensité accrue des raids — une attaque par semaine —, depuis le début de l’année, aurait fait quatre cent trente-deux morts (bilan au 30 septembre 2009) incluant civils, insurgés et responsables de la nébuleuse terroriste. Rien qu’en juin-juillet 2009 — période la plus sanglante —, cent cinquante-cinq personnes ont été tuées, alors qu’en 2008 trente-six attaques avaient fait trois cent dix-sept morts. Première visée par les drones, la région montagneuse du Waziristan sud, dans l’ouest du Pakistan, dominée par le mollah Nazir, Mehsud et le réseau Haqqani, du nom d’un ancien commandant afghan.

Transformer la CIA
en force aérienne

A plusieurs milliers de kilomètres de là, depuis la base de Creech, dans le Nevada (Etats-Unis), la Central Intelligence Agency (CIA) contrôle les drones. Un espace clos rempli d’écrans avec chacun un clavier et un joystick (manette de jeux vidéo)... C’est dans un univers aseptisé et sans risque pour les pilotes que sont conduits ces engins. Avec leur long et fin fuselage bombé à l’avant pour accueillir une antenne satellite, leurs ailes étroites et leurs dérives arrière inclinées, ces appareils ressemblent à d’inquiétants insectes.

Cette guerre à distance pose problème. « Elle change radicalement l’“acte final” du combattant, à savoir donner la mort (...). La guerre avec le drone est-elle devenue une banale activité de bureau, voire un jeu vidéo ? Afin d’éviter tout risque de créer des comportements irresponsables, le Pentagone envoie régulièrement les pilotes sur le terrain, durant quatre à six semaines (1). » Mais ce risque d’irresponsabilité passe au second plan, derrière les enjeux économiques : la formation d’un pilote de chasse américain coûte 2,6 millions de dollars, celle d’un pilote de drone est estimée à seulement 135 000 dollars (2). Mais ce n’est pas le seul problème.

« A partir de l’été 2008, l’administration Bush avait pris la décision de transformer la CIA en force aérienne de contre-insurrection en faveur du gouvernement du Pakistan », souligne le politologue Micah Zenko, du Council on Foreign Relations. « Les attaques de la CIA sont secrètes, excluant la possibilité d’un vrai débat public sur leur efficacité », poursuit-il. Il semblerait d’ailleurs que la société militaire privée américaine Blackwater, impliquée dans plusieurs scandales en Irak, et depuis rebaptisée Xe, assure certaines tâches liées aux drones, en parfaite opacité et illégalité (3).

L’avantage des drones tient à leur autonomie. Les plus utilisés sont des Predator dits MALE (en français, moyenne altitude longue endurance) construits par la firme General Atomics. Un drone MQ-1 Predator A peut rester plus de vingt-quatre heures en l’air, beaucoup plus qu’un avion de combat, et suivre ainsi les déplacements de l’ennemi. Il est progressivement épaulé par son successeur, le MQ-9 Reaper (« la faucheuse, la mort »), deux fois plus gros, quatre fois plus lourd (4,7 tonnes), et avec une capacité d’emport d’armements multipliée par dix. A 8 millions de dollars l’unité, il reste beaucoup moins cher qu’un avion de combat. Grâce à son réacteur, le dernier-né, le Predator C Avenger (« le vengeur »), affiche, lui, une vitesse de 740 km/h, contre 400 km/h pour le Reaper.

En quelques années, les autorités américaines sont ainsi devenues boulimiques d’avions sans pilotes. Entre 2002 et 2008, leur flotte de drones est passée de cent soixante-sept appareils à plus de six mille. Si cette inflation s’explique d’abord par l’explosion du nombre de modèles légers, servant à la reconnaissance, les lanceurs de missiles ont également augmenté. En 2008, on compte cent neuf Predator, contre vingt-deux en 2002, auxquels s’ajoutent vingt-six Reaper. Selon un état des lieux dressé en janvier 2009, le nombre d’heures de vol effectuées par tous les appareils atteint quatre cent mille en 2008, plus du double de 2007.

Les Etats-Unis y consacrent de plus en plus de moyens. Pour l’année fiscale 2010, l’administration de M. Barack Obama a prévu 3,8 milliards de dollars pour le développement et l’acquisition de drones, notamment l’achat de vingt-quatre Reaper pour l’US Air Force et celui de cinq Global Hawk. Cette montée en puissance s’inscrit dans un contexte de forte hausse du budget militaire : il a progressé de 74 % entre 2002 et 2008, atteignant 515 milliards de dollars. Et surtout, chaque année depuis 2001, les sommes allouées aux robots militaires ont presque doublé, permettant l’émergence d’une industrie robotique militaire importante (lire Un quasi-monopole américain).

Les Predator sont déployés sur l’énorme base de Kandahar, dans le sud de l’Afghanistan. On suspecte aussi Washington d’opérer à partir de bases pakistanaises, depuis un accord tacite passé entre M. George W. Bush et M. Pervez Moucharraf, l’ancien président paki-stanais. « Avec la mort de Mehsud, les talibans sont plus discrédités, et il existe une coopération entre les Etats-Unis et le Pakistan », commente M. Imtiaz Gul, responsable du Center for Research and Security Studies d’Islamabad. « L’armée pakistanaise a demandé des drones et la possibilité d’appuyer sur la détente, ajoute Mme Fair. Les Pakistanais ne s’opposent plus, sur le principe, aux attaques de drones, comme ils le faisaient dans le passé. »

Trois jours seulement après son investiture, le 23 janvier 2009, le tout récent Prix Nobel de la paix a ordonné des attaques dans les zones tribales du Pakistan (4). Huit personnes sont mortes lors d’un premier raid, dans le Waziristan nord, puis sept, quelques heures plus tard, dans le Waziristan sud. Au 30 septembre, trente-neuf attaques avaient frappé le Pakistan, contre trente-six pour toute l’année 2008. « Bush était prudent concernant le Pakistan. Pour Obama et son équipe, le problème est plus global. Il y a une forme de radicalisation en termes de puissance de feu : on fait du “rechercher et détruire” et on recherche une espèce de “droit de poursuites” », souligne le spécialiste Joseph Henrotin (5).

A partir de 2008, le pouvoir américain a tenté de justifier l’utilisation généralisée des drones par l’impossibilité d’intervenir directement sur le territoire pakistanais. Excédé par le manque de volonté ou l’incapacité des autorités du pays à maîtriser les zones tribales, le président Bush avait autorisé les forces spéciales à opérer au Pakistan. En septembre 2008, une équipe des Navy Seals, basée en Afghanistan, passait la frontière et tuait une vingtaine de personnes, femmes et enfants compris. Les responsables pakistanais ont fermement condamné l’attaque, laissant entendre qu’une autre intrusion ne serait plus tolérée. Et le président Obama y aurait effectivement renoncé.

Le drone s’intègre donc pleinement dans les plans futurs de l’armée américaine. Il devient un « auxiliaire du soldat », indique Henrotin, mais « il ne se substitue pas à lui ». Selon un rapport de l’US Air Force (USAF) présenté le 23 juillet 2009, les forces aériennes « doivent être positionnées pour exploiter des systèmes de drones de plus en plus autonomes, modulaires et viables qui rendent les forces plus adaptables et mieux dimensionnées, permettant de maximiser l’efficacité des forces aériennes au XXIe siècle ». Le rapport précise que « les drones sont considérés comme une alternative à une série de missions traditionnellement menées par l’homme ».

Même pour protéger...
Benoît XVI

Ira-t-on jusqu’à remplacer les pilotes de chasse ? C’est possible. Le document de l’USAF souligne que « les drones remodèleront le champ de bataille de demain ». Avec plusieurs conséquences envisageables qui dépassent très largement le conflit afghan car, dans l’avenir, ces drones pourraient emporter des charges nucléaires (6).

Plusieurs pays ont également lancé des programmes de drones de combat ou UCAV (unmanned combat aerial vehicle), conçus spécialement pour des frappes au sol et le bombardement, voire l’affrontement aérien. Là encore, les Etats-Unis sont en avance, notamment avec le projet de bombardier X-47 B de Northrop Grumman.

L’extension de l’utilisation des drones à d’autres fonctions « sécuritaires », comme la lutte contre le trafic de drogue, ou les immigrants clandestins, est enfin envisagée très sérieusement. En France, des drones ont déjà été utilisés pour des opérations de surveillance : par exemple pour assurer la sécurité du voyage officiel du pape Benoît XVI à Lourdes, les 13 et 14 septembre 2008. Plus récemment, un petit drone Elsa a survolé Strasbourg lors du sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). En attendant le développement des drones civils (7).

Pour l’heure, le bilan de ces appareils mérite réflexion, aussi bien d’un point de vue opérationnel que stratégique. Les attaques ciblées sont-elles vraiment efficaces ? Chez les insurgés, au Pakistan et en Afghanistan, elles ne font que renforcer le sentiment de fierté, face à un ennemi incapable d’envoyer des soldats verser leur sang. Et, après la mort de Mehsud, l’infrastructure terroriste tout comme les conditions économiques et sociales de la radicalisation demeurent en place dans les vingt-sept mille kilomètres carrés des zones tribales (8). D’autre part, ces attaques nourrissent le ressentiment de la population pakistanaise. Accusant déjà les gouvernants de corruption, l’opinion y voit une atteinte à la légitimité du pouvoir national. Et, alors que la grande majorité des pays du monde accorde un plus large crédit aux Etats-Unis de M. Obama, au Pakistan, l’opinion favorable au nouveau président dépasse à peine les scores extrêmement bas de M. Bush. « Les drones sont un expédient mais ne règlent pas les causes profondes, qui prendront du temps à être réglées », conclut le politogue Zenko.

(1) Martin Crag, « Le nouveau jeu de la guerre », dans Science & Vie, hors-série « Spécial aviation », Paris, 2009.

(2) Frédéric Lert, « Recherche pilotes désespérément », ibid.

(3) « CIA said to use outsiders to put bombs on drones », The New York Times, 20 août 2009.

(4) Tim Reid, « President Obama “orders Pakistan drone attacks”, Timesonline, 23 janvier 2009.

(5) Jospeh Henrotin, La Technologie militaire en question. Le cas américain, Economica, Paris, 2009.

(6) Nathan Hodge, « Unleash the nuclear-armed robo-bombers », Wired, San Francisco, 3 juin 2009.

(7) Cf., à ce sujet, « Dans l’attente des drones civils », Air & Cosmos, n° 2187, Paris, 25 septembre 2009.

(8) Lire Najam Sethi, « Le Pakistan se retourne contre les talibans », Le Monde diplomatique, juin 2009.

Commentaires (2)

1. Aldo maccione 27/05/2010

Le plus emmerdant avec tout ça, c'est que s'il n'y a plus de pilote dans l'avion, on ne pourra plus se régaler avec de beaux films comme Top Gun avec le dynamique Tom Cruise. Finies les séries américaines comme les Têtes Brûlées avec Robert Conrad dans le rôle de Papy Boyllington!!
On va être obligé de se coltiner les films d'Eric Rohmer ou de Lars von Trier! On va se faire chier!!!

2. la caboche 27/05/2010

Quelle belle phrase qui vient de retenir mon attention: Le Drône devient un auxiliaire du soldat mais ne se substitue pas à lui!
Et oui, fort heureusement il existe encore des tâches que la machine ne peut pas faire aussi bien qu'un humain.La secrétaire de direction a par exemple un ordinateur. L'ordinateur fait des choses que la secrétaire ne peut pas faire ou bien qu'elle mettrait un temps très long à faire.Mais l'ordinateur ne peut pas faire un bon café pour le directeur, impeccablement dosé et servi avec des petits gâteaux et du bon chocolat. L'ordinateur ne peut pas non plus aller ramasser le stylo que Monsieur le directeur a malencontreusement fait tomber sous son bureau et dont il a urgemment besoin pour signer des contrats importants...Autre exemple: Xavier Bertrand ne peut pas faire toutes les choses que fait Nicolas Sarkozy.Cela ne veut pas dire que Xavier Bertrand soit un mauvais drône, mais un drône reste un drône...

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