Education nationale : un recteur avoue ! Source : Agoravox

 

14 février 2009, sur le plateau de l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché (France 2), Eric Zemmour débattait avec Jack Lang de l’état du système éducatif. L’ancien ministre de l’Education nationale a bien évidemment prétendu que ce dernier était encore l’un des meilleurs du Monde, appuyant ses dires sur la cote des écoles françaises à l’étranger et sur les fameux « 80 % d’une classe d’âge au Bac ». Le chroniqueur lui a alors opposé que les chiffres étaient biaisés, puisque tout était mis en oeuvre sur le terrain pour inciter les correcteurs à surévaluer le travail des candidats.

Depuis la publication d’ouvrages tels que ceux de Maurice T. Maschino, Jean-Paul Brighelli ou Natacha Polony, on sait que les résultats présentés par l’institution scolaire doivent être pris avec... circonspection. Quand des élèves, après quinze ans de scolarité, ne maîtrisent pas plus de trois cents mots, ne soupçonnent pas ce qui a pu se passer avant leur date de naissance, ou ignorent tout bonnement le sens du mot « démocratie », alors que certains sont en âge de voter, il existe effectivement un problème.
Aussi André Moreau peut-il constater, dans mes Dernières nouvelles du front* :
 
« Les programmes officiels affirmaient, à la suite d’une longue tradition héritée des Lumières, que le français et l’histoire-géographie en Lycée Professionnel avaient pour but de former un citoyen disposant du bagage suffisant pour s’intégrer dans la Cité et pour appréhender les enjeux du monde dans lequel il vivait. Mais les notes distribuées lors des matinées de juin ne garantissaient en rien que de tels objectifs avaient été atteints. Elles ne servaient qu’à maintenir les illusions chères à une société qui préférait définitivement la fiction à la réalité.
Comme dans le conte d’Andersen, le correcteur n’en finissait pas de s’extasier sur les merveilleuses étoffes qui habillaient des copies vides. [...] » (Dernières nouvelles du front, pp. 205-206.)
 
Et voilà qu’un recteur avoue !
Il faut replacer les choses dans leur contexte. L’académie de Corse se trouve dans la tourmente depuis l’automne dernier. Cinq personnes (dont le secrétaire général de l’académie et deux enseignants) sont mises en examen dans le cadre d’une enquête sur une affaire de fraude au concours de recrutement des professeurs des écoles en 2007, à laquelle est venu s’ajouter un soupçon sur le Bac 2008. Les écoutes téléphoniques dont le rectorat a fait l’objet plusieurs mois durant révèleraient que des notes auraient été remontées sur commande, afin de privilégier certaines familles. Clanisme ? Clientélisme ? Une accusation que les syndicats d’enseignants insulaires, qui soutiennent leurs collègues mis en cause, rejettent catégoriquement. Pour eux, la seconde affaire devrait être dissociée de la première, et ne relèverait que d’une méprise quant à une banale procédure d’harmonisation des notes. Le 15 avril, avec l’appui d’associations de parents d’élèves, ils ont dès lors appelé les correcteurs, afin d’éviter tout malentendu et risque de poursuite, à ne pas harmoniser les notes cette année. D’où l’embarras des autorités académiques. Et cet article paru dans Corse-Matin le 18 avril, dans lequel Michel Barat, recteur de l’académie de Corse, affirme :
 
« Le risque, c’est une baisse significative du nombre de reçus, en fonction d’une note brute qui n’aura pas été harmonisée en fonction du livret scolaire. Peut-être 20 %, peut-être plus. »
 
Sans une retouche des résultats, pour le moins douteuse, le nombre des diplômés serait donc bien moins important. Et il ajoute aussitôt :
 
« Et dans ce cas, comment pourra-t-on gérer la prochaine rentrée scolaire ? Des difficultés pratiques se poseront. Où va-t-on inscrire tous les recalés ? »
 
Ce qui est une manière à peine voilée d’admettre que, dans un enseignement de masse, qui voit le système fonctionner comme une immense gare de triage, le but n’est pas tant de vérifier si les savoirs sont transmis, mais plus prosaïquement de gérer des effectifs. C’est ce qu’a pressenti Michel Foucault dès les années 70, notamment dans son Surveiller et punir. La raison d’être du système, bien plus que l’instruction, est de savoir en permanence où se trouvent les jeunes en âge d’être scolarisés. Pour ce faire, il faut classer, discriminer, mettre chacun à sa place. A l’issue du collège dit « unique », on envoie ainsi les élèves des classes moyennes dans les lycées généraux, tandis que les élèves issus des milieux populaires, le plus souvent en situation d’échec scolaire, se retrouvent dans les Lycées Professionnels. Ces derniers, quoi qu’on affirme pour les valoriser, demeurent des voies de garage où l’on canalise les éléments dits « difficiles » en attendant qu’ils rejoignent tant bien que mal le monde du travail, l’ANPE ou… la prison. Dans les établissements de ce type tout particulièrement, on n’attend pas de l’enseignant qu’il enseigne, mais qu’il garde.
 
La formation du citoyen ? Le socle commun des connaissances ? Ils cèdent la place à une simple préoccupation comptable. Les récents incidents de Bastia sont pourtant venus rappeler combien le coût pour la société pouvait être élevé lorsque l’instruction n’était pas assurée ; parce que lorsque l’on ne possède pas les mots, on recourt aux maux.
 
L’Education nationale n’est qu’une machinerie administrative qui fait illusion en vendant régulièrement à l’opinion le chiffre magique des 80 % ; car derrière lui, il faut comprendre « 80 % d’obtention d’un diplôme à 40 vitesses ». Le correcteur subit tellement de pressions pour baisser son niveau d’exigences qu’un élève de Bac Pro. peut fort bien l’avoir en étant incapable de situer le texte sur lequel il a travaillé à l’épreuve de français ou avoir compris le sens du mot « laïcité », terme pourtant essentiel pour saisir certains débats qui traversent aujourd’hui la société française.
 
80 % ? Voilà le mur qu’il faut faire tomber afin que Jack Lang, Philippe Meirieu et assimilés ne puissent plus servir leurs boniments à des heures de grande écoute. Les enseignants, et pas seulement en Corse, devraient aller plus loin : noter les copies pour ce qu’elles valent vraiment, quitte à faire tomber le taux de réussite à 20 ou 30 %. L’ampleur de la catastrophe scolaire pourrait alors être constatée par tous, et on pourrait se remettre à parler sérieusement d’école.
 
Ironie du sort, Michel Barat avait publié en 1999 La Fin des Lumières**, ouvrage incendiaire dans lequel il stigmatisait la dérive pédagogiste de « l’élève au centre du système ». Il est regrettable qu’il soit lui-même devenu entre temps l’un des auteurs de cette fin des Lumières qu’il prétendait dénoncer.
 
Daniel Arnaud
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