Enquête sur les esclaves du nucléaire

mardi 12 mai 2009. Agoravox

Dans RAS : nucléaire rien à signaler, documentaire d’Alain de Halleux diffusé le mardi 12 mai à 22h50 sur Arte, des ouvriers du nucléaire sortent de l’ombre pour dresser un tableau inquiétant de leurs conditions de travail et de sécurité.

Disons-le d’emblée, RAS : Nucléaire rien à signaler, documentaire d’Alain de Halleux diffusé ce soir sur Arte, n’est pas un film contre ni pour l’industrie nucléaire.
 
Ceci afin de désamorcer l’inévitable débat qui ne manquera pas, malgré ces préventions, d’avoir lieu sur un sujet nullement abordé dans le film. Le combat anti-nucléaire existe certes, mais, pour l’auteur de ce documentaire, à l’instar du journaliste Eric Ouzounian (auteur de Vers un Tchernobyl français ?) que les RDV de l’agora avait reçu en septembre 2008, il est d’abord question de la souffrance qu’endurent les ouvriers chargés de réparer, entretenir, garder en bon état de fonctionnement ces centrales qui produisent notre électricité quotidienne.

Il existe 440 centrales nucléaires dans le monde. La moitié en Europe. La France possède 58 réacteurs répartis sur 18 sites. Leur maintenance est assurée par des ouvriers qui travaillent pour des sous-traitants. En France, précise ce documentaire, la maintenance des centrales est à 80% aux mains de ces sous-traitants, « des groupes, fustige Alain de Halleux, qui s’entendent entre eux. Des ententes organisées et dont les victimes sont les travailleurs. Ces derniers, s’ils perdent un contrat ici et qu’ils sont obligés d’aller travailler à 800 km, cela change leur vie, tandis que pour l’entreprise qui a perdu le contrat c’est juste un transfert de dossier d’une centrale à une autre ».

Par sous-traitance il faut entendre « la sous-traitance des risques » précise un décontaminateur, viré pour avoir signalé un dysfonctionnement dans une centrale. « Nous sommes les prochains cancers de l’amiante » poursuit-il.
 
« On est à un moment où il faut dépasser les positions idéologiques et il faut regarder la réalité, explique Alain de Halleux. Beaucoup de responsables du nucléaire ne sont pas au courant de la réalité tangible de ce que vivent les travailleurs ».

Ce réalisateur, à la suite d’autres documentaristes comme Catherine Pozzo Di Borgo ou Jean-Philippe Desborde, a donc suivi ces ouvriers qu’on appelle les nomades du nucléaire : « ils interviennent pendant les arrêts de tranche. 40% d’entre eux vivent en déplacement. Ils effectuent 45 000 kilomètres par an et gagnent entre 1200 et 1500 euros par mois. Ils ne voient pas leur famille, sont précarisés, démotivés, exsangues.
 
« Il y a nécessairement des progrès technologiques réalisés, souligne Alain de Halleux, mais le problème c’est qu’au niveau des responsables on ne voit que l‘aspect technologique. Or dans les centrales il y a des humains. J’ai assisté à une réunion de sous-traitants. Ils en avaient tellement marre parce que des collègues à eux s’étaient suicidés ou avaient divorcé parce qu’ils étaient en dépression que ne sachant plus comment s’exprimer ils disaient que si ça continuait comme ça ils allaient s’attaquer à la machine. Cela signifie qu’il y a ce fantasme chez les travailleurs qu’il y ait un accident quelque part pour qu’enfin on les entende. Il y a de grandes chances pour que ça n’arrive pas parce qu’ils aiment leur machine, mais ils fantasment ça ».

Après ça on peut toujours finasser sur les dangers ou les avantages du nucléaire. Sauf que l’heure n’est plus à ces querelles byzantines grotesques. « Les ingénieurs estiment qu’il y a un risque d’accident grave sur 100 000 ans, mais sur quoi se basent-ils ? Ils n’ont jamais pris en compte le facteur humain. Ils ont pris des données de pression, de résistance de matériau, de probabilités de pannes, etc., ce calcul, on le mène comme on veut. Ça n’a aucun intérêt. L’important est de savoir si l’on a fait le maximum. Si une centrale pète et qu’on a fait le maximum, personne n’aura dans l’humanité quelque chose à se reprocher. Là on ne peut pas dire qu’on a fait le maximum et c’est ça qui ne va pas », conclue Alain de Halleux.

Ce dernier est l’invité des Rdv de l’Agora. Il répond aux questions d’Olivier Bailly
 
Olivier Bailly : La sûreté en centrale nucléaire est-elle encore une priorité ? C’est la question que vous posez au début de ce documentaire. La réponse, vous allez la chercher du côté des « plus humbles », c’est-à-dire du côté des ouvriers employés par les sous-traitants du nucléaire au prix de leur santé. Est-ce que le tarif à payer pour cette sûreté est la vie de ces travailleurs ?
Alain de Halleux : Si on voulait vraiment mettre la sûreté en numéro un on placerait d’abord la santé humaine. Pendant des années, et encore maintenant, les travailleurs ont aimé et aiment leurs machines. Ça c’est la garantie de notre sûreté. Le problème c’est que les conditions sociales et les conditions de vie de ces travailleurs sont tellement incroyables que fatalement, de plus en plus, tout est fait pour qu’ils n’aiment plus leurs machines. C’est très inquiétant.
 
Et ce n’est pas typique au nucléaire. Si les gens se demandent où en est l’ambiance dans les centrales il suffit qu’ils regardent l’ambiance dans leur propre lieu de travail. C’est généralisé. Sauf que l’enjeu dans le nucléaire est très important. Le problème c’est que le nucléaire nous concerne tous ! Un bon employeur cherche à ce que ses employés s’épanouissent au sein de la société. Parce que, s’épanouissant, ils vont bien faire leur travail. Et si quelqu’un qui commence dans l’entreprise vingt ans plus tard a le même salaire et effectue exactement le même geste on considère qu’il n’est pas un humain, mais un robot.
 
La plupart de ces sociétés disent qu’elles sont socialement responsables et qu’elles tiennent compte de l’environnement, mais comment est-ce possible si l’on ne tient pas compte de l’environnement premier qui est l’intérieur de l’entreprise. Si l’on ne cherche pas l’épanouissement de la personne c’est impossible. C’est illogique.

Donc même leur but de rentabilité ils ne le remplissent pas puisque les centrales sont de plus en plus en arrêt fortuit, qu’elles s’arrêtent pour des petits incidents pas très graves mais qui obligent l’arrêt du réacteur. Si donc leur but est la rentabilité ils s’y prennent très mal parce que c’est de la rentabilité à court terme et le rendement des centrales est occupé à baisser fortement.

Les directeurs de centrales sont changés tous les trois ans - comme les nomades du nucléaire d’ailleurs, mais pour d’autres raisons - afin qu’ils n’accumulent pas de responsabilités. Le problème c’est qu’un directeur qui arrive cherche à avoir le meilleur taux de rentabilité de sa centrale. Parce qu’il y a une espèce de concours entre centrales pour atteindre le meilleur taux de rentabilité. Donc il fait les arrêts de tranche le plus court possible, etc. Le directeur qui arrive après lui doit encaisser tous ces dégâts, essaye de rattraper le taux de rentabilité en pressurisant encore plus les gens, en raccourcissant encore les arrêts de tranche. C’est un cercle vicieux.

OB : Vous évoquez les programmes assurance-qualité, c’est-à-dire que les centrales se défaussent sur les ouvriers sous-traitants en cas de problème
Oui. Dans les années 80 un directeur de centrale était vraiment quelqu’un de responsable qui avait grandi au sein de l’entreprise et qui la connaissait. Actuellement les responsables de centrales sont parachutés d’en haut et n’ont pour seul but que la rentabilité. La pyramide des responsabilités s’est complètement inversée. Avant, plus l’on montait dans la hiérarchie, plus on était responsable, mais après Tchernobyl et Three Mile Island, c’est une lourde responsabilité à assumer.
 
Il y a donc eu tout un système d’inversion des responsabilités qui fait que plus on monte dans la hiérarchie, moins on est responsable et, in fine, celui qui est réellement décideur, l’actionnaire, est complètement anonyme. Donc, au-dessus des responsables, il n’y a plus personne. A la base il y a le travailleur qui n’a plus de parapluie, qui doit finir l’opération qu’il a commencée et qui est tenu pour responsable légalement. C’est comme si à la guerre il n’y avait que les soldats qui étaient responsables et que les généraux n’y étaient pour rien.

OB : Quand les ouvriers signalent un dysfonctionnement ils peuvent aussi se faire virer, c’est ce que vous montrez dans le film
.
AdH : La plupart des gens qui témoignent dans le film ont eu des problèmes pour avoir seulement tiré la sonnette d’alarme. Mais quand quelqu’un joue le grain de sable et signale un dysfonctionnement la centrale peut s’arrêter plusieurs jours, cela coûte extrêmement cher et les actionnaires ne sont pas contents. Alors « le grain de sable » est considéré comme un fouteur de merde et on le licencie fatalement.

OB : Pourquoi le débat sur le nucléaire est-il toujours passionné ?
AdH : Parce qu’il y a un enjeu colossal. Et financier et environnemental. Dès qu’on dit nucléaire tout le monde saute dans sa tranchée et on se retrouve comme en 14 sur des positions immobiles et au milieu, dans le no man’s land, il y a des tas de soldats qui n’ont rien à voir avec tout ça, dont on ne se préoccupe absolument pas, qui vivent dans la boue, au milieu des rats, qui se prennent des rafales de mitraillettes des deux côtés. Et je me demande finalement qui aime réellement le nucléaire ?
 
Les gens qui bénéficient de ses avantages ne l’aiment pas puisque qu’ils ne cherchent pas à le comprendre et ne respectent pas les travailleurs. Les anti-nucléaires ne l’aiment pas pour des raisons absolument différentes. Ceux qui aiment réellement la machine sont les travailleurs, mais tout est fait pour qu’on les dégoûte. La situation est explosive.



OB : Le problème c’est qu’on ne peut pas se débarrasser du nucléaire...
AdH : Cette question il ne faut même pas l’évoquer. Le nucléaire est là et il faut s’arranger pour qu’il fonctionne au mieux et, pour l’instant, on ne s’en donne pas toutes les chances. Ça, c’est un point de vue de citoyen. Mais d’un point de vue humain, et de justice, c’est inadmissible que nous allumions notre lumière sans même songer un instant que des gens produisent de la radioactivité pour créer cette lumière. Pourquoi les entreprises d’électricité ne mettent pas en avant ces travailleurs ? Pourquoi n’en sont-ils pas fiers ? La centrale n’est pas hors le monde, mais dedans. Il y a vraiment une nécessité à ouvrir les portes. C’est la responsabilité des entreprises et la nôtre également.

OB : Dans votre film on voit une militante qu’on imagine avoir combattu le nucléaire dans les années 70 et qui milite aujourd’hui pour la défense des ouvriers qui travaillent dans le nucléaire. Un parcours emblématique, selon vous ?
AdH : Oui c’est aussi le parcours que provoque le film, maintenant, chez les spectateurs. C’est-à-dire que les anti-nucléaires et les travailleurs et certains citoyens se mettent à défendre les travailleurs. Et ce n’est pas l’industrie du nucléaire qui les aide. On en arrive à un point où les anti-nucléaires défendent les travailleurs du nucléaire. C’est par ce biais que ça peut changer

OB : Est-ce que le passage du public au privé avive le danger dans les centrales ?
AdH : A partir du moment où le but d’une centrale n’est plus de fabriquer de l’électricité, mais de rapporter énormément d’argent - si Suez a racheté ElectraBel en Belgique c’est parce que ça représente une manne incroyable - fatalement les choses changent, donc la libéralisation des marchés entraîne un changement de sens dans le travail.

OB : L’accident de Tchernobyl s’est pourtant produit dans une économie de type planifiée…
AdH : Vous avez raison. Que l’on soit dans un système nationalisé ou privatisé cela peut revenir au même. Mais si l’on analyse la situation, notre système capitaliste à outrance fait qu’on se retrouve dans une conjoncture extrêmement semblable à celle de Tchernobyl. En URSS on était dans un système où la responsabilité s’était complètement diluée dans la bureaucratie. Chez nous elle se dilue dans la recherche du profit et de l’anonymat des actionnaires.
 
Dans les deux cas on frise la crise financière parce qu’avant Tchernobyl, à cause des Américains qui avaient baissé le prix du pétrole, l’URSS n’avait plus de rentrées économiques, ce qui a causé une instabilité. On est exactement dans le même cas aujourd’hui. C’est vrai, ce n’est pas nécessairement le système capitaliste en soi qui est un problème, mais je pense que les choses peuvent changer si les citoyens prennent conscience des enjeux et que les responsables reprennent vraiment leur responsabilité.

OB : Est-ce qu’on peut imaginer un jour des centrales sans humains ?
AdH : Non. L’humain est très important. Il faut perpétuellement interpréter. Naguère il y avait de l’interprétation, il y avait de l’échange dans le travail. On parlait en terme de qualité. Actuellement on demande aux travailleurs de remplir des cases avec des 1 et des 0 et on les empêche finalement de négocier entre eux, de parler de qualité du travail. On a remplacé la maîtrise par le contrôle. La maîtrise cela veut dire que l’on crée une situation où les choses peuvent se développer naturellement dans un cadre et où il y a une possibilité de transmission du travail. Le contrôle met des normes, mais rien ne garantit qu’elles soient respectées, rien ne garantit que les procédures soient suivies et d’ailleurs les travailleurs disent qu’il est impossible de les suivre.
 
Si on les suivait toutes ça serait comme faire une grève du zèle, la centrale ne tournerait pas. Le travailleur est dans une double injonction. D’un côté il a peur de perdre son boulot et de l’autre il a peur de faire quelque chose qui ne serait pas bien pour la sûreté et donc pour sa famille qui habite dans l’environnement de la centrale. Quoi qu’il fasse il a tort. Donc quand quelqu’un dérange on peut toujours trouver une bonne raison de lui mettre la pression. Une des pressions possibles c’est de le déménager d’une centrale à l’autre, de l’éloigner de sa famille. Ou alors de dire à son employeur qu’il est un élément dérangeant et par conséquent l’interdire de site.

OB : Vous affirmez dans votre film que si un accident grave survenait dans la centrale de Cruas, tout le sud-est de la France serait touché et qu’on ne pourrait pas évacuer. Sur quoi vous basez-vous ?
AdH : C’est valable partout. En Belgique, il y a la centrale de Doel proche du port d’Anvers, le deuxième port européen, et près d’une ville de 750 000 habitants où perpétuellement le périphérique est bloqué par les camions qui se rendent au port. Vous êtes ministre de l’intérieur et moi je suis responsable radio-protection de la centrale. Je vous appelle pour vous informer qu’il y a un grave problème sur la centrale qui dégage de la radioactivité. Vous allez me demander si ça se voit, s’il y a de la fumée. Parce que comment imaginer un seul instant pouvoir évacuer une ville de 750 000 habitants et d’abandonner soudainement toutes les usines pétrochimiques ?
 
Donc vous allez évaluer que le risque d’évacuer une ville est plus grand que celui d’avoir un certain nombre de cancers dans X années. On est face à quelque chose de terrible dont on n’a pas conscience. Si une centrale pète en France toute l’économie française est finie. Le nucléaire est l’une des industries les plus fortes, mais ça bousillerait de facto l’industrie du tourisme. Sans compter qu’il faudrait mettre à l’arrêt les autres centrales pour comprendre quel était le problème. Résultat : l’économie française s’écroule du jour au lendemain. Si on prend conscience de ça on chouchoute les gars qui travaillent à l’intérieur. C’est logique !

OB : Ce film a déjà été montré plusieurs fois lors de séances publiques. Quel est son impact ?

AdH : Les débats sont incroyables. On ne parle ni de CO2 ni de déchets nucléaires, mais de la responsabilité, de notre système socio-économique, de notre impuissance à agir sur le monde. Pourtant on réfléchit quand même à des solutions. On s’interroge sur l’avenir, sur la place de l’humain et du travail dans un système qui nous dépasse tous. C’est passionnant. C’était mon rêve que l’on s’intéresse non pas à développer des positions idéologiques, mais à affronter la réalité et à agir dessus. Le nucléaire est une zone de non-droit.
 

Le président français qui replacera l’homme au centre du nucléaire et qui considérera vraiment les enjeux pour sa propre population sera le président français le plus important de l’histoire. Je le dis sérieusement. Sinon il risque d’être pris pour celui qui aura vraiment été le responsable in fine d’une situation qui risque d’arriver.

Crédit image : astrosurf

Commentaires (1)

1. géant vert 12/05/2009

Comment imaginer qu'une industrie qui méprise l'environnement et les générations futures puisse respecter ses travailleurs?
Les centrales sont gérées depuis longtemps comme des centres de profit. L'entretien est une charge qu'il convient de minimiser. La seule vraie question est de savoir quand les travailleurs roumains débarqueront comme intérimaire dans le nucléaire.

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