Fils d'agriculteur

Minorités. 11 avril 2010 par Didier Lestrade

Mon père a quitté l’agriculture, il y a une dizaine d’années. Il est parti affecté, comme si son métier était devenu un sujet d’incompréhension et de colère. Pour bénéficier des aides européennes à l’arrachage des pruniers, le seul moyen afin de payer ses dettes avant la retraite, il a fait comme beaucoup d’agriculteurs : il a arraché tous ses vergers. Il a fallu plusieurs jours pour brûler tous ces arbres et certaines personnes disent avoir vu la fumée depuis Marmande, à 40 kilomètres de notre ferme.

l faut dire que les mêmes pruniers avaient été ceux qu’il avait planté lui-même, chaudement recommandés par l’industrie agricole, par le biais des recherches de l’INRA. On poussait les agriculteurs à planter cette nouvelle variété de pruniers, résultat d’années de sélection et de croisements. Pour réaliser, dix ans plus tard, alors qu’ils étaient arrivés à maturité, que ces pruniers présentaient un défaut majeur : leurs prunes s’abîmaient et pourrissaient très vite lorsqu’elles tombaient à terre. Il fallait changer tous les arbres.

Pendant toute ma jeunesse et mon adolescence, j’ai entendu des histoires de ce genre. Je suis resté à la ferme jusqu’à l’âge de 19 ans et j’étais pressé de partir. Mais j’ai été éduqué dans la crasse de ce métier. Si je faisais tout pour ne pas aider aux champs ou dans les séchoirs à pruneaux, il fallait bien donner un coup de main quand mon père l’exigeait et des fois, je gagnais un peu d’argent.

Mon père a eu quelques années fastes au début des années 80 mais, pendant le reste de sa vie, avant et après, ça a été dur. Il courait après les emprunts. Il m’a expliqué pourquoi les agriculteurs sont presque tous absorbés par le suivisme. Si le voisin fait quelque chose, on fait pareil. Tout le monde se met à faire la même culture, même si on sait, à l’avance, que le prix à la vente va baisser. En l’espace de dix ans, dans les années 80, les fermes ont arrêté d’être polyvalentes et les agriculteurs se sont mis à acheter leur nourriture. Avant, il y avait le potager, les poules. Tout à coup, les fermes ont arrêté les poulaillers et les légumes. Les produits chimiques se déversaient sur le sol, près des tuyaux d’eau qui remplissaient les citernes des tracteurs. Chez nous, ces polluants s’écoulaient directement dans les ruisseaux ou sur le versant qui alimentait la source d’eau que nous utilisions à la maison, pour manger, boire et nous laver. [1] 

 

L'eau était gratuite et les produits chimiques partout

Pendant les décennies, l’eau ne coûtait rien, elle était gratuite, on la puisait directement dans le Lot et toute la vallée la gaspillait, avec des systèmes d’irrigation qui fuyaient, des vannes qu’on oubliait de fermer pendant la nuit. Et on a continué à gaspiller. En termes de consommation, les agriculteurs ne sont pas exemplaires non plus. On pourrait croire qu’ils s’y connaissent en qualité, mais dans les supermarchés, ce sont eux qui achètent les pires produits. Je les regarde depuis des années et des années. Il n’y a pas pire qu’un agriculteur pour acheter le bas de gamme avec plein de trucs chimiques dedans. Et ce n’est pas parce que les agriculteurs sont pauvres. L’agriculteur a toujours de l’argent pour la cuisine, le repas est essentiel. Mais il achète les mauvais produits et ça ne le gêne pas.

Il doit se dire que son bétail est au même régime et que ça ne lui fait pas de mal, ou qu’il a déjà avalé tellement de produits chimiques au cours de sa vie que c’est déjà trop tard. L’agriculteur est toujours tel qu’il a été décrit par Thoreau, quelqu’un qui ne se prend pas la tête dans son métier car il est indépendant, soi-disant, donc il devient idiot. Il regarde les mauvaises chaînes à la télé, il est tout le temps fatigué, il ne traite pas très bien ses animaux, il brûle les pneus quand il est en colère, il s’en branle puisqu’il ne demande qu’une chose : reconduire la PAC, comme les pêcheurs qui veulent pêcher davantage de poissons qui n’existent plus.

Selon l’expression consacrée, « dans ces temps difficiles », l’agriculture nous rappelle qu’elle existe avec des manifestations sur le lait ou un truc de ce genre. Je citais un article de l’année dernière du New York Times où l’on apprenait que les Français continuent d’investir sur la vache à lait. Ils s’entêtent à en acheter alors que les cours du lait chute depuis des années. Il y a trop de vaches en France, le lait ne se vend plus, mais ils continuent à en acheter et se plaignent qu’ils ne peuvent plus vivre de leur travail. Makes you wonder. C’est comme si moi j’écrivais sans arrêter des articles à charge contre Delanoë et que je m’étonnais que personne ne veuille les publier, lol.

 

Chicago prend froid, les paysans toussent

Il y a deux ans, les cours agricoles étaient si élevés que tous les agriculteurs ont retourné la terre de leurs prés pour faire du grain. Parfois, ces près étaient là depuis toujours, la terre n’avait jamais été touchée depuis plus de 10 ans. Ils ont arraché des arbres au passage, ils ont mis du désherbant, puis ils ont semé du maïs la première année (jackpot), puis une autre rotation de blé l’année suivante (jackpot again). Pendant ces deux années, ils se sont rempli les poches, nourris par la spéculation et la demande des pays émergeants. Donc, à chaque fois que vous entendez les agriculteurs se plaindre à la télé, n’oubliez pas qu’ils ont gagné beaucoup d’argent, il y a trois ans.

Forcément, leur revenu a énormément baissé en 2009, car il avait énormément progressé en 2007 et 2008. On a beaucoup parlé de Wall Street depuis le début de la récession, mais je ne cesse de me demander pourquoi les médias ne se tournent pas davantage vers le bordel inimaginable qui se passe à la bourse agricole de Chicago. C’est pourtant elle qui a organisé la flambée des prix de 2008 et qui impose les bio carburants ainsi que le prix des denrées dans les pays en voie de développement. J’ai peut-être raté quelque chose, mais un des  derniers articles vraiment intéressants date de mars 2008, au plus haut de la bulle agricole. Les experts financiers se disaient abasourdis par l’étendue des manipulations du marché. Il faut absolument lire ça.

Trois mois plus tard, le NYT publiait une autre de ses demi-pages fascinantes. « Rise in food prices means bounty for farmers ». C’était avant la crise. Les agriculteurs avaient tellement gagné d’argent avec les récoltes achetées au plus haut niveau que les médias parlaient de la « revanche de l’agriculture ». Les salaires avaient augmenté de 7% en moyenne en une année et dans certains états, comme le Minnesota, le revenu moyen des fermiers en grains avait augmenté de 80%. Tout le monde s’est enrichi et Monsanto a vu ses profits de 2007 atteindre le milliard de dollars, 14 fois plus qu’en 2003.

Je me rappelle être tombé sur un article qui racontait comment les agriculteurs américains frétillaient d’excitation en s’achetant du nouveau matériel. Ils couraient vers les concessionnaires pour acheter des tracteurs dernier cri, immenses, pré-Transformers, avec des capteurs électroniques qui leur permettaient de savoir si leurs plantations ont besoin d’eau, d’apport en engrais ou d’autres produits contre maladies ou les parasites…

Bien sûr, deux ans après, les cours se sont effondrés. Les agriculteurs se trouvent face à une autre crise, avec des consommateurs qui achètent moins de fruits et de légumes et des traites des tracteurs qu’il faut payer. J’en parlais à un voisin qui me montrait sa machine toute neuve avec fierté et il disait : « Ca coûte beaucoup plus cher qu’une voiture… » (mettre toute l’emphase sur les trois point de suspension). On s’adresse à du matériel agricole lourd, avec des roues grosses comme ça et des fourches qui vous transportent des blocs de granit s’il le faut, sans problème. Lors des manifestations agricoles grecques, il y a quelques mois, l’image qui marquait, c’était ces routes bloquées par des rangées de tracteurs immenses, tous identiques. Ils achètent tous le même matériel, même dans un pays en faillite.

Cela fait des années que l’on attend du monde agricole qu’il se renouvelle vraiment et qu’il diversifie ses cultures, mais cela met beaucoup de temps à venir, c’est le moindre que l’on puisse dire. Quand je me suis installé à la campagne, il y a 8 ans, il n’y avait pratiquement aucune entreprise qui faisait de la géothermie. Aujourd’hui, il y a des panneaux publicitaires pour ces nouveaux métiers et artisans tous les dix kilomètres. Beaucoup de gens s’équipent, ça se voit en passant à côté de leurs maisons, surtout à la campagne. On se demande vraiment comment a pu éclore une telle industrie locale, en 8 ans à peine, sortant de nulle part si on peut dire, alors que les agriculteurs sont là depuis toujours.

 

« Je produis plus d'oxygène que vous »

Cette minorité d’agriculteurs, puisque notre pays n’est plus, démographiquement, une nation de cultivateurs, refuse d’évoluer et bénéficie de la plus grande part des aides européennes. C’est l’exemple typique de la minorité qui fait chier. Pour avoir grandi en plein milieu de cette vie rurale, je peux vous garantir que le FN y fait toujours de beaux scores.

Mon père nous disait, à moi et à mes frères : « Vous me critiquez, mais je produis beaucoup plus d’oxygène que vous ». À quoi on lui répondait : « Oui, mais regarde la quantité de produits que tu mets dans tes champs ! Et ça coûte de plus en plus cher, tu le dis toi-même ». Pendant des années, mon père ou ses ouvriers ne se sont pas protégés quand ils « sulfataient ». Après tout, on utilisait encore des poudres insecticides pour chiens qui étaient de la pure chimie atomique. Que nous respirions quand on caressait et jouait avec ces chiens.

L’agriculture pollue. Quand on voit la beauté des paysages créés et entretenus par les agriculteurs, c’est triste de se dire qu’il y a de la pollution partout où l’on regarde et qu’il faut, en plus, continuer à payer au niveau national et européen pour prolonger cette pollution.

Un article du NYT du 11 mars dernier nous apprend que les agriculteurs américains sont furieux car le prix des graines a fait un bond de 33% en un an. Depuis 2001, les graines de maïs ont augmenté de 135% et celles de soja ont augmenté de 108%. Bien sûr, il s’agit des graines d'OGM, majoritairement utilisées aux USA, majoritairement vendues par Monsonto. Les écolos avaient prévenu, le documentaire l’avait expliqué, et voilà les agriculteurs piégés, baisés une fois, baisés deux fois, see you next year aussi et l’année d’après. La graine est vraiment l’élément central de l’activité agricole. Sans graine, il n’y a rien. Et voilà que les industriels font monter les prix de ces graines, comme on l’avait prédit.

Pendant ce temps, Obama reste un fidèle défenseur de l’éthanol, comme ses conseillers dont certains ont des intérêts directs dans cette industrie. Il encourage toujours le maïs, alors que tout le monde sait que la canne à sucre produit plus et moins cher, et que les graminées comme les miscanthus, encore plus solides, seraient de bien meilleures alternatives, y compris pour les agriculteurs. Ailleurs, en Hollande, on tente de réduire les émissions vache par vache, cochon par cochon. Une loi au Danemark impose aux agriculteurs d’injecter le purin sous le sol au lieu de le disperser sur les terres à cultiver, un procédé qui développe son effet fertilisant, réduit les odeurs et empêche les émissions de s’échapper. En Nouvelle-Zélande, le gouvernement investit des dizaines de millions en recherche et projets pour sélectionner des vaches qui émettent moins de gaz ou pour trouver des aliments qui leur font produire moins de méthane. En France, la crise aurait pu provoquer une mise en cause de l’agriculture, mais le gouvernement accepte actuellement n’importe quoi pour ne pas s’aliéner une petite partie de la population. C’est la minorité qui fait chier, je vous dis.

 

Villages de riches, villages d'Arabes

La dernière fois que je suis allé à la ferme, quand mon père l'a vendue, j’ai compris à quel point la vallée dans laquelle j’avais grandi avait été affectée par l’agriculture. Les villes et les villages qui nous entouraient, heureux et dynamiques dans les années 60 et 70, sont devenues des villes qui ont, vraiment, l’air de tomber en ruines. Agen, Villeneuve-sur-Lot, Sainte Livrade-sur-Lot, ce sont des villes abandonnées aux Arabes. On ne fait rien pour eux, car tout l’argent est parti dans la rénovation des dizaines de villages juchés sur les collines du Lot et Garonne, comme Monflanquin, qui sont devenus les cartes postales de ce département. Mais les Anglais adorent, ce sont de très beaux villages.

L’ironie, c’est que dans les années 60, ces villages comme Monclar d’Agenais étaient la résidence des Arabes. Je crois qu’ils vivaient là parce que personne ne voulait vivre dans ces villages, alors en très mauvais état. À vingt kilomètres de distance, on a vu donc un échange de territoires : les Arabes pauvres ont quitté ces villages haut perchés pour s’installer dans la vallée, là où les riches étaient avant. Et ces riches se sont installés sur les coteaux, au-dessus des Arabes qui restent en bas. Et ça, c’est ça aussi l’agriculture mal foutue. Tous ces Marocains qui sont venus pour travailler dans les champs, on les a laissés se débrouiller tout seuls. Après tout, le camp de Bias est juste là. Et les rapatriés d'Indochine aussi.

J'ai grandi là. En plein milieu.

 

Notes

[1] C’est ce qui explique cette légère fluorescence de mon corps la nuit, je suppose lol

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