Flash Mob, Smart Mob : Foules intelligentes

Le Lot en Action mag n°9. 28 janvier 2010 par Natacha Quester-Séméon


"Rendez-vous ce soir à 19h, apportez vos parapluies" un signal (e-mail ou sms) vous informe d'un rendez-vous pour le moins étrange. C'est nouveau ça vient de sortir ! C'est un "flash mob" c'est-à-dire une mobilisation éclair. Des personnes qui ne se connaissent pas se rencontrent pendant quelques minutes pour des actes absurdes "les mobs projects" : à New York une petite foule rentre dans une boutique rapidement et en sort, à Rome, sur une place, un groupe mime des visiteurs d'une librairie imaginaire. À Paris, une centaine de personnes sous la pyramide du Louvre se couche par terre, pendant quelques secondes. Aux Etats-Unis, et maintenant des capitales de toute la planète, des gens se lancent des invitations aussi fulgurantes que farfelues. Des appels indépendants, ludiques, initiés et réalisés dans l'anonymat, incontrôlés, à l'image d'une nuée de papillons.


À Paris, le flashmobbing a démarré par des actions bon enfant, très boboïde, la plupart habitant au cœur de Paris. Le 2 septembre, c'était le 2e "flash mob" dans la capitale, devant le Centre Pompidou. Le principe : les participants tournent autour du pot, symbolique très post-moderne d'une société égarée vénérant le pot d'or (lointaine évocation du veau d'or ?). Les photographes venus en masse se pressent, certains participants prennent même la pause en pleine rue. Les médias en parlent sans doute, parce que ce n'est rien, cela ne promeut rien, bref ça ne rime à rien. On reste un peu sur sa faim. Tout ça, pour ça ?
Le phénomène ne serait pas aussi futile qu'il y paraît, si on en croit Howard Rheingold personnalité fameuse du monde cyber (l'un des éditeurs de Wired), auteur de "Smart Mobs - The Next Social Revolution", lui parle de "foules intelligentes" (smart mob). Rheingold s'intéresse plus particulièrement aux implications sociales des technologies. C'est à Tokyo en 2000 qu'il découvre le phénomène du "texting", ces utilisateurs de téléphone qui communiquent par SMS, "signe avant-coureur de changements plus profonds dans les dix prochaines années", écrit-il. D'après lui, c'est la prochaine révolution sociale !


Certes, le principe de performance n'est pas nouveau, on pense aux happenings artistiques nés dans les années 50/60, œuvres d'art vivantes et éphémères. Mais les technologies renouvellent le genre apportant l'instantanéité : e-mails, SMS, messagerie instantanée, blogs, wiki (1), chats. Les mobbers se réapproprient l'espace publique. Urbains et très branchés, les "sans fils" s'amusent en inventant le bouche à oreille électronique (les "off line" sont par définition exclus). En quelques minutes, des appels peuvent rebondir de téléphone mobile à téléphone mobile. Cet été, l'industrie du cinéma américaine en a fait les frais. Dès la sortie des salles, les ados cassaient plus vite que leur ombre la réputation d'un film avec des SMS assassins : "c nul !". Certaines productions ont vu leur déclin accéléré par ces transmissions instantanées, aux grands dams des studios.


Outre les ados, des activistes étas-uniens utilisaient déjà les SMS, à Seattle en 1999, des militants anti-OMC ont organisé des rassemblements via ces petits messages courts. Idem dans les mobilisations contre la guerre en Irak en Amérique, des petits groupes de copains partout se donnaient des rendez-vous pour manifester par textos interposés. Rheingold rapporte d'autres cas de "smart mobs" militants. Par exemple, en 2001 les manifestations pacifiques aux Philippines, coordonnée par SMS, ont fait chuter le gouvernement du président Estrada en 2001. Avec les téléphones mobiles qui se généralisent sur la planète, notamment dans les pays du Sud qui n'ont pas de réseaux traditionnels, on peut imaginer que le mouvement est en marche.

Les actions contestataires peuvent aussi être ludiques ! Convivialité, politique et non-violence sont les mots-clés de cette génération d'activistes en pleine éclosion. Côté happening engagé, citons quelques exemples : contre la télé réalité, un groupe d'humains a lancé un acte de résistance artistique face au mur d'enceinte du premier Loft Story (2001), en scandant des slogans tels que "les humains ne sont pas des rats" et une altiste de la troupe jouant du Bach. Imaginez des musiciens s’organisant un smart mob ? Et des cyclistes se regroupant pour militer pour l'écologie ? Depuis dix ans en Californie puis dans l'ensemble des Etats-Unis, des militants écolos ont lancé le mouvement Reclairn the Streets (RTS) ou "Critical Mass", afin de reconquérir les rues, des cyclistes se rassemblent en masse en opposition aux voitures.

Pour délivrer un message de paix, il y a quelques mois a eu lieu un "lâché de livres". Au cours du dernier salon du Livre à Paris, des Italiens et des Français ont lancé des ballons dans les airs transportant des livres offerts avec la mention "Passe Livre, à faire circuler". L'opération s'intitulait "10 000 livres pour la paix, zéro balle pour la guerre" et mettait en circulation des ouvrages dont les textes avaient été cédés par des lecteurs et éditeurs : c'est ce qu'on appelle le "Book Crossing" (ou "passe-livre").

Ces jours derniers (août 2003), un appel circule par e-mail : "11 septembre, commettez un attentat poétique". Ce matin-là, nous sommes invités à "sortir muni d'un livre, important pour vous, un livre qui a changé votre regard sur le monde, écrivez-y une dédicace et libérez-le sur la voie publique, sur un banc, dans le métro, dans un café à la merci d'un lecteur inconnu". Des commandos d'écrivains et de lecteurs de plusieurs pays vont disperser des livres dans les rues, le jeudi 11 septembre à 14h46 à Paris, Bruxelles, Florence, San Francisco et Avignon. "Le 11 septembre ne restera pas un anniversaire funèbre si nous transformons cette date, ensemble, en un acte créateur et généreux". Toutes ces nouvelles formes de mobilisations s'appuient sur un usage avisé des nouvelles technos. Le smart mob découle d'un certain état d'esprit très Internet, et peut-être aussi d'un besoin de se voir et d'agir dans le monde réel, même si comme sur la toile c'est pour se croiser seulement pendant quelques instants. Tout reste à inventer et pourquoi pas un "Global Mob" ? Selon Pierre Lévy : "Le futur Web exprimera l'intelligence collective de l'humanité mondialisée interconnectée dans le cyberespace."

(1)    Un wiki est un logiciel de la famille des systèmes de gestion de contenu de site web rendant les pages web modifiables par tous les visiteurs y étant autorisés. Il facilite l'écriture collaborative de documents avec un minimum de contraintes.
Le mot « wiki » vient du redoublement hawaiien wiki wiki, qui signifie « rapide » ou « vite, vite ». Les wikis ont été inventés en 1995 par Ward Cunningham pour réaliser la section d'un site sur la programmation informatique, qu'il a appelé WikiWikiWeb. Au milieu des années 2000, les wikis ont atteint un bon niveau de maturité. Ils sont depuis lors associés à ce qui est dénommé Web 2.0. Créé en 2001, Wikipédia est devenu peu à peu le plus visité des sites web écrits avec un wiki.

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