Jeunes agriculteurs: objectif terre

Témoignage Chrétien. 6 mai 2010 par Fanny Stolpner

 

Tandis que des céréaliers manifestaient le 27 avril à Paris pour dénoncer la baisse du prix des céréales et des aides européennes, des milliers de jeunes agriculteurs n’arrivent même pas à s’installer. Entre la raréfaction des terres, la flambée des prix et la concentration des exploitations, ils vivent un vrai parcours du combattant.

Paul J.(1) a baissé les bras. En 2010, il sera technicien dans un jardin de Cocagne d’Ile-de-France : après deux ans de déboires, il a décidé de mettre entre parenthèses sa recher­che de terres à acheter ou de ferme à reprendre.

Sa formation d’exploitant agricole, qui lui a permis d’acquérir les techniques du métier, ne lui a pour autant pas ouvert les portes du milieu. Ou plus précisément, celles des exploitations dans lesquelles il se serait bien vu démarrer une activité d’éleveur bovin lait. Originaire de la banlieue lyonnaise, ses parents, infirmière et plombier, n’ont guère de ferme ou de pâtures à lui léguer. Il part donc de zéro, en quelque sorte, comme plusieurs milliers de jeunes attirés par ce métier.

Si l’agriculture française s’est longtemps développée sur un modèle familial, depuis quelques décennies l’arrivée de jeunes agriculteurs d’autres horizons a changé la donne : les « hors cadres familiaux » (HCF) représentent aujourd’hui près du tiers des dix-mille installations annuelles d’agriculteurs de moins de 40 ans.(2)

Jeunes diplômés d’un établissement d’enseignement agricole, salariés agricoles ou personnes en reconversion professionnelle tendent vers un même but, préalable au démarrage de leur activité : l’accès au foncier. Or celui-ci se révèle de plus en plus difficile. La ruée vers l’or brun que constituent désormais les terres arables met les HCF en concurrence avec des agriculteurs « traditionnels », mais aussi avec des promoteurs immobiliers ou de simples citadins en quête d’une maison de campagne.

Marché rural

André Thévenot, président de la FNSAFER ( Fédération nationale des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural ), n’hésite pas à parler de « préservation nécessaire des espaces agricoles ». Cette fédération regroupe dans toute la France 27 sociétés spécialisées dans la vente de bien fonciers ruraux. Contrôlées par l’État, elles informent le public sur les ventes de biens fonciers et immobiliers, jouent les intermédiaires entre vendeur et acquéreur et observent le marché.

Dans son rapport de 2008 sur le marché immobilier rural (3), la FNSAFER constate que le prix des terres libres a augmenté de 5,6 %, sur un an, pour atteindre 5 170 euros l’hectare. Celui des terres louées (4) atteint 3 870 euros l’hectare, en hausse de 4,1 %. Sur dix ans, l’évolution du prix de la terre libre a connu une ascension vertigineuse : + 63 % entre 1998 et  2008.
 
« L’urbanisation et l’acquisition des terres agricoles par les citadins pour leurs loisirs ont fortement perturbé le marché, analyse André Thévenot. C’est un des facteurs les plus déstabilisants pour l’avenir de l’agriculture. »

L’urbanisation grignote effet aux terres agri­coles l’équivalent d’un département de taille moyenne tous les dix ans. « On consomme une denrée limitée à un rythme effréné », commente André Thévenot. En 2008, 45 000 hectares de surfaces agricoles ont été transformés en zones d’activités commerciales, industrielles, logements et infrastructures diverses.

Une surface dont la valeur, chiffrée à 4,5 milliards d’euros, dépasse légèrement les 4,1 milliards d’euros, valeur estimée des 371 000 hectares vendus la même année et restés dans le domaine agricole. De quoi susciter les convoitises des promoteurs immobiliers et contribuer à diminuer l’écart entre le prix payé par les agriculteurs et les non-agriculteurs pour accéder à la terre.

Concentration

Parallèlement à cette tendance, le nombre d’exploitations agricoles est passé de plus d’un million en 1988 à 545 000 en 2006 (aujourd’hui, les agriculteurs ne représentent plus que 3 % de la population active, contre 7 % en 1988). Mais leur taille augmente de façon significative : 60 % des exploitations françaises de moins de 20 hectares ont disparu entre 1967 et 1997, tan­dis que le nombre de cel­les de plus de 50 hecta­res a quasiment doublé.

Entre 1992 et 2003, les réformes successives de la Politique agricole commune (PAC) ont favorisé, en mettant en place un mécanisme de soutien financier proportionnel à la surface, puis au type de production, l’agrandissement des exploitations ( c’est-à-dire la revente des terres d’un agriculteur partant à la retraite à un agriculteur déjà installé ) plutôt que leur transmission à des jeunes. Un agriculteur faisant des céréales sur de grosses surfaces reçoit ainsi beaucoup plus d’aides qu’un éleveur extensif nourrissant ses bêtes avec son herbe.

« Le fait de toucher les aides permet ensuite d’investir, et éventuellement de spéculer sur de la terre, explique Alexandre Gohin, directeur de recherches à l’INRA ( Institut national de recherche agronomique ). Si j’anticipe le fait que les aides directes vont durer vingt ans, je peux acheter une terre plus cher en me disant que j’ai vingt ans pour la payer. »
 
La PAC évolue lentement. « Nous réfléchissons à un système de couplage d’aides avec le service rendu à l’environnement, c’est-à-dire la préservation de l’environnement ou les méthodes de production. Mais l’évaluation et la quantification de cette notion suscitent des débats », rapporte le chercheur.
 
En attendant, plus de la moitié des terres libérées par les départs à la retraite va à l’agrandissement. « Aujourd’hui les ADASEA (Association départementale pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles) ont en­viron 15 000 demandes d’ins­tallation, mais nous n’installons que 6 000 à 10 000 personnes chaque année. Il n’y a pas suffisamment d’exploitations pour les jeunes qui souhaitent venir dans notre secteur d’activité », dénonce André Thévenot.

Enjeux de pouvoir

Dans ce contexte, difficile pour les agriculteurs hors cadre familial d’acquérir une exploitation. « À ces difficultés s’ajoutent la méfiance des agriculteurs de voir arriver des étrangers pour reprendre leurs terres, et l’obligation qui leur est parfois faite d’acheter une terre plutôt que de la louer à un propriétaire », précise François Lefebvre, responsable des étu­des à l’Agence de services et de paiement (ASP) (5) qui a réalisé, en 2006, une étude sur les HCF. « Ces nouveaux agriculteurs peuvent aussi essuyer des refus auprès des banques, qui rechignent à sortir 300 000 ou 400 000 euros pour démarrer des activités de moyenne envergure. Les HCF optent donc pour de petites surfaces et une forte valeur ajoutée : le bio ou la transformation de produits. »

Les pouvoirs publics ont tardé à prendre conscience de l’enjeu des dispositifs d’accompagnement des HCF. De leur côté, les principaux syndicats ( FNSEA-JA et Confédération Paysanne principalement ), très présents dans le monde agricole, sont focalisés sur les enjeux de pouvoirs. Ce qui laisse de l’espace à une multitude d’initiatives originales, alternatives ou complémentaires au dispositif d’aide national à l’installation qui se sont développées un peu partout en France ces dernières années.

À côté des ADASEA qui assurent le suivi des transmissions d’exploitations agricoles de cédant à repreneur, se sont progressivement tissés des réseaux de collectifs d’associations, issues pour la plupart de l’économie sociale et solidaire. Présentes dans toute la France, les AFIP ( Association de formation et d’information pour le développement d’initiatives rurales ) et les CIVAM ( Centres d’initiative pour valoriser l’agriculture et le milieu rural ) constituent les principales associations d’accompagnement de porteurs de projet en milieu rural. Elles apportent une aide spécialisée, un soutien et un suivi aux porteurs de projets, en promouvant souvent une agriculture paysanne et durable, respectueuse des sols et de la biodiversité.

Culture bio
 
En Bretagne, la Fédération nationale des Civam a accompagné l’installation d’Olivier H. (6), non issu du milieu agricole, qui souhaitait s’installer en bovin viande et faire du pain biologique. « Les banques n’ont pas voulu me suivre, le montant était soi-disant trop important pour ce type de projet », rapporte Olivier.

Une déception d’autant plus grande que dans sa région, le Répertoire départemental à l’installation ( qui recense les fermes disponibles ) compte une ferme pour trois porteurs de projets. La fédération l’a alors mis en contact avec un groupement de consommateurs, créé à l’initiative d’une association de protection de l’environnement, qui recherchait des produits bios. « Les Paniers de St-Gilles ont appuyé mon dossier auprès de la banque en assurant l’achat de pain et sous forme de caution solidaire à mon projet. Mon installation a été rendue possible par les consommateurs », explique Olivier.

En Gironde, le collectif Cata33 a pris l’initiative de monter une société civile immobilière pour installer un jeune maraîcher : après deux ans de travail, 374 associés ont pu acheter 10 hectares le long de la Dordogne. Julien Bonnet, agriculteur de 27 ans, loue et cultive les terres pour 1 200 euros par an.

Autre démarche originale, à l’initiative de l’association Terre de Liens : l’outil d’investissement la Foncière Terre de Liens. Constatant les difficultés croissantes d’accès à la terre et la nécessité de développer une autre agriculture, Terre de Liens s’est associée à la Nef, société de crédit coopératif, afin de récolter de l’épargne solidaire auprès de particuliers ou d’institutions financières. Elle acquiert ensuite des biens immobiliers en milieu rural, qu’elle loue à des agriculteurs ou éleveurs bio.

En mai 2009, un an après son premier appel public à l’épargne, la Foncière avait investi 1,3 million d’euros dans 14 lieux situés sur tout le territoire, permettant d’installer ou de pérenniser les activités de 25 agriculteurs. Vingt autres projets sont actuellement en cours d’instruction pour un investissement total de 4,8 millions d’euros. Une cinquantaine d’agriculteurs devraient pouvoir en bénéficier.

1. La personne interrogée a souhaité garder l’anonymat

2. On appelle HCF toute installation ne se réalisant pas dans le cadre familial au-delà du troisième degré de parenté avec le cédant.

3. Le marché immobilier rural en 2008, rapport de la FNSafer Terres d’Europe-Scafr.

4. La pratique de l’affermage, qui consiste pour un agriculteur à exploiter une terre et à en tirer sa rémunération, tout en versant un loyer au propriétaire est très courante.

5. Office agricole sous tutelle du ministère de l’Agriculture.

6. La personne interrogée a souhaité garder l’anonymat

7. Association pour le maintien d’une agriculture paysanne.

8. Fédération Associative pour le Développement de l’Emploi Agricole et Rural, créé par des membres de la Confédération paysanne, accompagne les porteurs de projets en milieu rural.

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