L'Auberge des retoqués : Cafétéria

Minorité. 24 janvier 2010 par Peggy Pierrot

Quand j'étais petite, pour les grandes occasions, quand ma mère en avait vraiment ras le bol de cuisiner ou que mon père voulait nous faire plaisir, on allait manger à la cafétéria du supermarché. Et on fêtait nos anniversaires au Flunch.

Aller au restaurant comme on va manger un kebab est une habitude qui m'est venue sur le tard, quand je suis arrivée dans une rédaction parisienne. Mes premiers déjeuners de boulot avec des tickets restau furent une des plus grandes expériences de décalage de ma vie, et dieu sait que ma vie est faite de décalages. Croiser, dans une maison où j'ai vécu en colocation, un banquier en queue de pie dans le salon, au petit déjeuner, ça m'a paru beaucoup moins bizarre que mes premiers déjeuners au restaurant. 

Rien de sombre ni de dramatique, juste un instantané de solitude. À l’époque, je reprends mes études, un DESS, après une expérience éprouvante dans l'animation socioculturelle. Le projet est alléchant, il y a un stage de six mois à la clef si on s'accroche. Une façon d'entrer dans une entreprise, de faire mes preuves. J'ai déjà fait des pieds et des mains pour trouver du boulot, en plus de missions intérimaires débiles : cours du soir d'informatique, de luxembourgeois, d'allemand, un ordinateur payable en 4 fois sans frais. Quoi, des cours de luxembourgeois ? Mais pourtant je sais que je veux à tout prix éviter ce cauchemar aseptisé qui pend au nez de bien des Lorrains : bosser au Luxembourg. Quelle horreur.

Le Luxembourg, quand on habite dans ce coin, c'est le seul endroit où il y a vraiment du travail, même quand on n'est pas qualifié. Les salaires sont plus hauts qu'en France, tout le monde a des histoires de femmes de ménage super bien payées au Luxembourg. Des histoires de diplômé-es caissières de supermarché au Lux à 1800 euros par mois. Évidemment, entre le mythe et la réalité, il y a l'ennui et l'esprit philistin parvenu des Luxembourgeois, la déprime au bout des aller-retours sur une des autoroutes les plus dangereuses de France. 

Je saisis une opportunité de repousser l'échéance luxembourgeoise: un stage dans un journal parisien sur les nouvelles technologies. Non, je ne suis pas obligée d'aller mourir d'ennui tout de suite au Luxembourg. Et peut-être que je peux faire autre chose que compter des boîtes dans un supermarché. Je postule, on me prend pour le stage. Pour la première fois de ma vie, je suis choisie sur base de que ce je suis vraiment, je peux parler des choses qui m'intéressent, je ne dois pas les taire, au contraire. 

Je prends pas mal de risques personnels : indemnité de 2000 frs par mois, loyer du même montant, je fais un prêt pour pouvoir faire mon stage – j'entre en mode payer pour travailler. Début assez dur même si ça reste ma meilleure expérience de boulot à ce jour: j'y ai appris mon métier et j'étais respectée par mes collègues.

L'entreprise grossit vite, trop vite, c'est l'époque start-up, on passe en deux mois d'un bureau dans une pépinière d'entreprise dans le 20e à un immense plateau métro Sentier. Finis les sandwiches devant l'écran, on a des tickets restau, on est 50 quand deux mois avant on était 12 ou 14. 

On est donc dans les nouveaux locaux, les gens essayent de se rencontrer, et le mieux pour ça c'est de profiter de la pause déjeuner. Les horaires sont libres, on peut prendre le temps. Dans la presse, on déjeune, longtemps, souvent. D'une certaine manière, ça fait partie du boulot. J'accepte une invitation. J'ai une grande gueule timide, on est dans un restau de la rue Montorgueil, pas vraiment le quartier que je préfère. Rue Montorgueil, tu trouves des magasins de fringues d'occase plus chères que du neuf et des boutiques qui vendent de l'huile d'olive ou de la lavande "authentique du midià des prix pas possibles. Des snacks suédois pour gens malpolis, c'est une rue fashion un peu naze, tout près de la Bourse et du quartier des Halles.

Dans le néo-restau rétro-bistrot, de faux style sympa, avec des serveurs et serveuses recrutées sur leur apparence, la carte contient essentiellement des trucs que je n'ai jamais mangé de ma vie. Les filles mangent chiche, des tomates mozzarella, avec du vinaigre noir dessus, les garçons c'est plutôt bière tartiflette ou des grosses viandes. Mon collègue, Alex, qui deviendra un bon pote, commande un tartare. Cette carte me semble chère (11 euros, ça fait 70 francs le plat, sans café et sans dessert), je ne connais pas la moitié des mets, des noms de morceaux de viande, ou des noms curieux avec des formules alambiquées pour dire le nom de la sauce. Je suis mal  à l'aise, mais je finis par commander un truc comme une omelette - c'est toujours bien une omelette. Je sais, cette gêne c'est naze, j'ai déjà 26 ans en plus, je me sens super handicapée et pas vraiment à ma place. Arrive le tartare d'Alex.

De la viande crue. Franchement, je n'avais JAMAIS vu ça de ma vie, quelqu'un qui mange de la viande crue dans un restau, avec un oeuf cru dedans en plus. Alex sent que je bloque et commence à raconter des conneries pour que je me détende.

Au début, à Paris, je suis comme ça tous les jours, perdue, loin du Flunch. 

Évidemment, je m'habitue peu à peu, mais ce que je préfère plus que tout, c'est aller manger des hamburgers frites avec Julien, un autre collègue qui s'habille été comme hiver en short et en t-shirt, et qui n'aime pas les chichis. 

Parce que les chichis, c'est ce qui fait qu'encore aujourd'hui, il y a toujours un moment ou au restau quelque chose me dérange.

Tous les discours sur la malbouffe passent à côté des raisons pour lesquelles le Mac Do, les cafètes de supermarché, les kebabs et les cantines resteront imbattables. Des arguments qui n'ont rien à voir avec ce que tu manges, ni avec le prix. Je ne parle même pas ici du goût et de l'éducation des papilles et tous ces trucs d'analyse sociologique de la bouffe, même si c'est dans la même lignée que les divisions haute cuisine/basse cuisine.

Je crois que le plus gros truc c'est la question du service. Je déteste que les gens me servent. Ça m'horripile. Qu'on te serve au café, ça va encore, c'est sans façon, on te pose ta consommation sur la table et c'est fini. Mais qu'on remplisse ton verre d'eau ou de coca en imprimant une rotation savante à la bouteille comme si tu allais déguster un truc spécial, ça me défrise. Déjà, l'idée même de service me dérange. Un peu comme si j'avais une servante. Pas possible. Ça sent trop l'arnaque du service à la personne: un truc utile quand tu es malade, vieux, dépressif ou débordé de travail, mais qui s'adresse de chaque côté du manche à balai aux catégories qu'on sait, et qui dénote surtout d'autres anomalies sociales, liées au soin, au temps, au travail, aux classes, à la place qu'on fait à la maladie ou la vieillesse. Comme les femmes de ménage: rien que le nom tu sais que quelque chose ne va pas.

Au Flunch ou à la cafétéria, pour ceux qui n'ont jamais été — pas de regards étonnés, ça existe, je connais des gens comme ça maintenant — déjà, ce que tu manges, tu le vois avant de choisir, il n'y a pas de surprise. Pas besoin de faire tout un cinéma, attendre des plombes, répondre à des questions comme « Je vous sers un apéritif ? », «Et comme vin, vous prendrez ?». Pressé de questions par des gens qui ne font que leur boulot, difficile de répondre: « De l'eau… du robinet » sans passer pour un cloporte ingrat. Au Flunch, tu prends une carafe en pyrex et tu la remplis au robinet. Le service est minimal, c'est presque toi qui fait tout, comme ça tu es tranquille. Comme dirait mon frère, «Pas d'embarras, ici, c'est toi qui débarrasse.»

À fréquenter des gens issus de la bourgeoisie intellectuelle (ou les wanna be), j'ai compris qu'ils détestaient faire la file parce qu'il faut attendre, mais patienter longtemps au restaurant avant de manger ça va, parce que c'est assez princier pour eux. Après ils peuvent râler que le service est pas assez ceci ou cela et faire des réclamations débiles qui me donnent envie de me cacher sous la table. Faire chier les serviteurs c'est dans l'ordre des choses.

Je sais bien qu'au Mac Do ou dans les cafètes, les gens travaillent comme des chiens, j'ai fait, je connais, mais la restauration c'est pas mieux, alors cet argument il tient pas, merci. Le Mac Do reste imbattable sur beaucoup de choses, même si je préfère les cafétérias, histoire de génération. Dans les Mac Do, cafètes et autres, tu peux rester des heures, y patienter juste pour rester un peu au chaud, personne ne te dira rien sauf si tu retournes tout en groupe en faisant l'imbécile ou si tu as l'air de vivre dans la rue. Essayez dans un restaurant. Vous franchissez la porte, on vous tombe dessus direct. 

À Paris, au Mac Do, le café est moins cher et tout aussi dégueulasse qu'ailleurs, et maintenant qu'il y a le wi-fi aux heures creuses c'est un super endroit pour travailler ou consulter ses mails. Les jeunes cadres ou commerciaux arabo-noirs-blancs «issus des banlieues»,  beaux comme pas possible, tous fringués comme des milords, viennent y faire des pauses ou retrouver leurs rendez-vous de boulot. 

Dans ces restaus de supermarché, il y a des familles, des femmes seules, des vieux qui se donnent rendez-vous pour le thé. Les mères filent faire les courses, parce qu'elles vont plus vite toute seules sans le mari pas très efficace et les gamins qui réclament. Le paternel reste goûter avec les gamins. Tu as des verres comme à la cantine[1], en regardant au fond tu as un numéro qui te dit ton âge ou pas, tu le compares avec tes frères et tu rigoles. C'est pas pédant, pas cultivé, pas maniéré, normal. Ça sent la bouffe. C'est pas stressant, tu peux être content.

Manger c'est spécial, pas possible de ne pas être à l'aise. Avec les plats, avec le cadre, avec la façon de se tenir à table.

Un pote de Seine Saint-Denis m'a dit un jour, pour bien signifier qu'il était proche de l'ami dont il parlait dans la conversation : « Tu sais, on en a partagé des kebabs ».  J'ai adoré cette phrase, j'ai su tout de suite ce qu'il voulait dire. Ces repas entre quotidien et exception, balisent ta vie. Quand tu es ado et que tu comptes tes pièces à deux ou trois pour partager une frite. Quand tu travailles et que tu as la flemme de cuisiner le soir et que tu veux te faire plaisir. Et quand tu es petit, tout ça est vraiment extraordinaire et vraiment super chouette, comme dévaler un champ en glissant dans un sac plastique.

Quand on allait au Flunch, c’était la fête. On devait rester tranquille, mais on avait quand même le droit de se lever pour aller chercher un verre ou des couverts oubliés près de la caisse. On pouvait boire des trucs comme des sodas qui étaient bannis à la maison, ou manger des pâtisseries qui brillent comme des tartelettes à la fraise avec de la crème anglaise et de la Chantilly industrielle dessus.  Quand je raconte que je suis fascinée par les supermarchés, les zones commerciales et surtout leurs cafétérias, la moitié des gens que je connais de Paris ou qui aspirent à être cultivés, ou prétendent l'être, ne comprennent pas vraiment de quoi je parle car en général ils détestent ces « endroits de consommation de masse ». Les zones commerciales, ça fait trop culture de prolos et de classes moyennes basses de merde. Cette conversation, je l'ai eu mille fois avec mes collègues journalistes. Supermarché = beaufs = F.N. ou au mieux fantasmes de classe ouvrière, l'endroit ou Le Monde lâche ses pigistes paumés, qui ont jamais pris le R.E.R. quand ils veulent parler du peuple. Et quand Le Pen est passé au deuxième tour, ces commentaires ça a été encore pire.

Le problème, c'est que même si je les aime bien, la plupart de ces journalistes, ils ne savent juste pas de quoi ni de qui ils parlent. Ou alors ils font semblant parce qu'ils ont fait leur métamorphose en Parisien. Ce que je veux dire par là, c'est que les mecs et les nana en jogging au supermarché, ça m'a toujours énervé d'en entendre parler comme d'une race exotique, ce mépris ça m'a toujours blessé. Cette condescendance pour les prolos blancs, je la prends pour moi. 

Et ça, vous n'y comprenez rien du tout. Déjà parce que vous pensez que j'ai grandi en banlieue, en H.L.M.    

Parce que je suis noire.

Mais chez moi c'était pas comme ça du tout. Chez moi, c'est résidentiel, le cauchemar «pour ceux qui ont du goût» : des maisons neuves, des Claude Rizon et des autres des années 70, des petits appartements en résidences. Ici les H.L.M font quatre, cinq étages max et souvent ce sont des petits pavillons, qui font pas dans le développement durable. Dans mon quartier, quand j'étais petite, il y avait des gens très riches et des autres normaux, des familles nombreuses de maçons italiens et des directeurs de service hospitaliers. Dans la même rue et dans la même école. J'avais un pote dont le père dirigeait tous les garages Peugeot de la ville et un autre dont le père était mécano dans l'un des garages en question. Mon père se levait le matin pour prendre le bus Sollac [2] comme beaucoup d'autres. Simplement, une fois à l’usine, certains allaient dans les bureaux, des autres à la direction et les autres vers les laminoirs…

Les prolos, on s'en sert tout le temps pour des mauvaises raisons, pour les stigmatiser ou pour faire semblant de les défendre, et ça aussi ça m'énerve. Ces prolos que vous aimez dénigrer et qui servent aujourd'hui d'alibi au droitissement du pays, à la haine construite des Arabes. Ces mecs, vous les connaissez même pas. Vous ne les avez jamais croisés à la cafétéria ou au Flunch, vous n'avez pas fait de batailles rangées dans la forêt avec eux, ni des courses à vélo. Ils ne vous ont pas coursé, vous ne les avez pas coursés. Pas de souvenirs impérissables d'expéditions à vélo. Vous avez pas rigolé avec eux à vous faire péter le bide, ni passé du temps à piquer des mirabelles, des fraises et des pommes dans les champs. Moi, oui.

Ce serait mentir de penser que ces souvenirs puissent défiler comme si de rien n'était. Je sais aussi dans ma chair pourquoi c'est aussi facile et tentant de les haïr autant.

À un moment donné, j'ai détesté aller au Flunch. En fait, je détestais aller partout où je pouvais croiser des gens de mon quartier, des mecs des logements sociaux du bas de la rue, ces connards qui me traitaient de petit Larousse, de noiraude ou de Bocandé.

Mes parents n'ont jamais compris pourquoi un jour je n'ai plus voulu plus aller au Flunch ou à la caféte, alors que j'adorais ça. Même pour un goûter, un soda pâtisserie plastique sur assiette blanche. À cause de deux choses. Déjà un peu la honte, parce qu'au collège, mes potes à lunettes dont les parents lisaient Télérama (les fils de prof), en plus de se foutre de ma gueule parce que je voulais aller voir « Le Flic de Beverly Hills », trouvaient pas ça franchement trippant le steak frites.

Mais le problème principal, c'était que je ne voulais pas dire à mes parents que j'avais des problèmes avec des cons racistes. Un jour, au Flunch, celui de la rue Serpenoise pour les connaisseurs, je vais remplir ma carafe d'eau. Un des gars de la rue en bas de chez moi, un relou du quatuor infernal de buveurs de bières par la fenêtre qui sifflent et insultent tous ceux qui passent, commence à me faire chier. En mode mixte, raciste/sexiste - pour les amateurs de déconstruction. Le mec me dit un truc comme « négresse vient me sucer », son pote s’y met aussi et ils me balancent des vannes de cul racistes. Ils sont grands, ce sont des hommes adultes, et moi, j'ai 12 ans max et peut-être même que je suis plus jeune que ça. J'arrive à esquiver et je file à ma place, terrorisée, mais aussi en colère de ne pas avoir eu la bonne répartie, tu vois le truc cinglant que tu trouves juste après quand l'altercation est finie.

Après ça, les pizzas et les haricots verts frites, les carbonara à volonté et les gâteaux happy birthday ont pris une couleur parano sueurs froides dans le dos. Ma hantise était de les croiser. Dans le même temps, j’avais aussi la trouille que mes potes Télérama me voient là. C'était injuste pour mes frères et mes parents, je leur ai gâché un paquet de sorties sans qu'ils n'aient aucun moyen de comprendre ce qui se passait dans ma tête, quand on allait manger à la cafétéria.

Notes

[1] Des Gigognes Duralex

[2] SOciété Lorraine de LAminage Continu, société sidérurgique

 

Chroniques antérieures

L'Auberge des retoqués : Djamila. Minorités. 17 janvier 2010. Lire l'article

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