L'Auberge des retoqués : Rude Boys

Minorités. 14 février 2010 par Peggy Pierrot

Je suis une sorte de produit pur de l'éducation nationale, telle qu'elle existait dans les années 80. Nourrie d'histoire, de littérature, de philosophie et de sciences, j'y ai appris l'esprit critique, à chérir la liberté, à forger un argumentaire et à réfléchir par moi même. Bien sûr, j'ai aussi hérité de mes parents l'envie d'apprendre et un état d'esprit revêche, mélange de fierté et de juste ce qu'il faut de docilité chrétienne pour entrer dans les cases. Mais j'ai surtout eu des instituteurs et des professeurs globalement intelligents et motivés à quelques exceptions près, qui ont su nourrir cette soif de savoir. 

Par exemple, j'ai eu de la chance d'avoir une super prof de dessin qui en plus de m'avoir fait découvrir le cinéma russe, m'a aussi fait comprendre que mes petits camarades fils de prof qui méprisaient les comédies et la science-fiction n'étaient que des petits bourgeois pédants. Je m'étais ramenée à l'atelier artistique d'entre midi et deux, en râlant parce qu'elle voulait nous montrer ce jour-là un western avec James Stewart, la Flèche briséeUn western, pour moi c'était le truc que mon père adorait, le truc un peu beauf à classer entre les films d'espionnage et les films de guerre. Elle s'est alors lancée dans une grande explication pour m'inciter à rester et à regarder au moins ce western là. Pour ceux qui connaissent pas, la Flèche brisée est un des premiers western qui prend un peu le parti des Indiens. Après, elle nous a passé Les sept samouraï et j'ai complètement basculé et abandonné ma tentative de pédanterie culturelle. La réalité c'était que j'étais avide de tout sans limite : à ce moment là je lisais n'importe quoi, Genet et ses pissotières ou des romans paysans comme Des grives au loup, Tolkien, Lovecraft et Philippe Djian.

À cette époque, je voulais tout le temps partir, je rêvais de fuguer. Parfois, quand j'allais en ville le mercredi après-midi pour aller à la bibliothèque, je restais dans le bus et je descendais à la gare. Je restais longtemps à regarder le panneau des départs de trains en espérant avoir le courage, un de ces jours, d'en prendre un pour de bon. Parfois je poussais même le vice à monter sur les quais puis je retournais à ma vie normale. Je m'épuisais en faisant du sport tout le temps, et à lire tout ce qui me passait sous les yeux. J'ai commencé à avoir des insomnies quand il a fallu commencer à faire des vœux pour l'orientation scolaire pour après la 3e.

Compte-tenu de mes résultats, les perspectives qui s'ouvraient à moi, c'était les bons lycées de centre-ville avec les enfants de profs et les autres petits Larousse comme moi. J'avais envie de faire table rase, de recommencer ma vie alors que je n'avais que 15 ans. Je voulais changer de potes, surtout, ne pas me retrouver dans ce cauchemard annoncé : un futur de classe moyenne. La plupart des gens que j'aimais vraiment bien, sauf Laure, allaient vers des lycées professionnels ou techniques. Comme je me passionnais pour le cinéma à cause de ce ciné-club tenu par la prof de dessin et qu'une section de bac cinéma audiovisuel venait de s'ouvrir à 60 km de là, j'ai fait un dossier. Pour partir.

On passera sur le fait que je me suis retrouvée exactement dans le même genre de lycée que celui que je voulais fuir. Le fait d'avoir choisi une section lettres-arts dans la fabrique à élites (j'étais dans un lycée avec des prépas à la pelle dont une prépa St-Cyr) m'a permis de passer trois des plus chouettes années de ma vie au niveau humain. Au lycée, j'étais avec un certain nombre de gens comme moi dans la fuite, venant de trous près de Sarreguemines ou héritant de leur bled des Vosges un accent à couper au couteau. Là encore, j'ai eu de très bons professeurs et d'autres exécrables, comme cet abruti qui me faisait passer les heures de sciences physiques assise sous la paillasse à cause de mon trop plein de bavardages.

Manifestement, ces enseignants dont je garde le souvenir n'ont pas pu, ou pas su, transmettre leur savoir à certains d'entre nous. Souvent à cause de contextes familiaux et sociaux inextricables. Pendant que je traversais les frontières départementales pour aller au lycée, certains de mes camarades d'école maternelle entraient déjà dans le monde du travail. Moi j'allais dans un grand lycée et eux, pour les plus chanceux, préparaient un CAP. Les autres embauchaient en contrat d'apprentissage chez un patron ou sur des chantiers.

Je les croisais tous les matins à l'arrêt de bus vers 6h15. Bombers, coupes à ras, rangers.

Ces années qui furent pour moi celles du lycée, du début du militantisme, ce furent aussi les années skins pour une partie des gens avec qui j'ai grandi.

A l'arrêt de bus, je n'ai jamais eu de vrai problème avec les mecs qui avaient été dans ma classe. On se parlait plus, mais chacun restait à se toiser dans sa bulle de haine, de peur, d'incertitudes. J'ai senti la tension monter en fonction de l'actualité et de la médiatisation des violences raciales.

Les concours de grimace ont tourné en insultes marmonnées poings serrés, et j'ai appris à gérer ma trouille, à calculer le moment précis pour monter dans le bus sans l'attendre avec eux. Une fois ça a faillit mal tourner, mais le chauffeur de bus a capté le truc, il a refermé la porte juste après que je sois montée et a démarré. Le plus teigneux d'entre eux était un blond avec une sorte de tête ronde qui était dans une classe au dessus de moi. Qu'il soit devenu skin c'était tellement téléguidé, ce type me harcelait depuis la maternelle avec des insultes racistes. Sa sœur était beaucoup plus sympa, j'espère qu'elle a pu s'extirper du milieu haineux dans lequel elle a grandi. 

 

Jul, un vrai copain à moi celui-là, est devenu skin faf progressivement et ça a commencé à l'époque de nos quinze ans. Bien que nos chemins se soient séparés avec ces histoires de collège et de lycée, on a continué longtemps à se voir jusqu'à ce qu'il devienne vraiment trop d'extrême droite, quand on a eu 22 ans et qu'il m'explique nonchalamment mais avec sérieux, une bière à la main, que les chambres à gaz n'étaient pas étanches et que du coup les nazis ne pouvaient pas tuer des gens dedans. Juste avant il m'avait déjà chanté le couplet « Hitler n'a pas fait que des trucs mauvais pour l'Allemagne, il a construit des autoroutes ». La Shoah, le bon vieux temps des colonies, l'Algérie française était devenus ses sujets favoris. Argh.

Avant ça, je l'avais vu progressivement sombrer dans un mélange bordélique de recherche de virilité, de haine de son héritage ouvrier communiste, et d'abandon total par tout le monde. Je veux dire que des mecs comme lui n'ont jamais eu grand monde pour vraiment les défendre. Est-il possible de compter le nombre de fois où dans son lycée technique, il s'est fait piquer ses trucs ou péter la tête sans que personne n'intervienne? Le résultat c'est qu'il s'est forgé une haine indéfectible des arabes qui a fini par le mener, des années plus tard, à manquer de se faire virer de l'armée pour ses activités d'extrême droite.

Son frère a suivi ses pas et est devenu une vraie hyène facho, modèle intellectuel école De Benoist. Mais Jul, lui, malgré les grosses conneries qu'il a pu faire et la tristesse de sa mère, je n'ai jamais vraiment réussi à lui en vouloir. Je veux dire par là, qu'il y a des moments où dans la vie, quand tu es seul, tu prends ce qu'on te tend  même si c'est un bras plutôt qu'une main. Après il a fait ses choix : il est rentré dans l'armée où il est devenu sergent. Il se vantait, quand il y avait encore le service militaire, de faire chier ces petits pédés d'étudiants, de leur apprendre la vie. Mais avant que tout ça soit bien ancré, toutes ces conneries nazies, c'était un bon gars, mais perdu, qui s'en est pris un peu trop dans la gueule et qui a suivi un mauvais chemin, pour la camaraderie, pour l'appartenance et la rébellion. C'est pas très dur à comprendre, pas plus dur que de comprendre comment, de nos jours, des jeunes, arabes ou pas, basculent dans l'intégrisme musulman ou le terrorisme. C'est le même truc.

Le problème c'est que j'ai toujours eu le don, sans cacher mes idées à gauche et malgré ma gueule noire, d'avoir des copains d'extrême droite. Après la période de l'arrêt de bus c'est presque devenu une constante. A l'époque c'était quand même fréquent que les jeunes fâchés deviennent skins, de droite ou de gauche. Plusieurs années, dans les colos de la Sollac, j'ai traîné avec deux crétins qui, comme pas mal de mecs fascinés par le punk, ont pris les croix gammées du revival au premier degré. L'année où on a été en Angleterre, ils ont acheté un t-shirt Tournée Européenne d'Hitler direct. J'ai appris à courir devant les (vrais) hooligans anglais avec eux et puis plus rien, je crois que le moins con des deux a malheureusement fini dans l'héroïne. 

 

Dans mon lycée, tout en étant anti-fa, j'ai traîné toute ma seconde avec un type qui écoutait des disques de chants de la Wermarcht édité par la Serp, les éditions de Le Pen. J'ai même joué dans un groupe de ska dont certains fans avaient des t-shirts bleu blanc rouge avec des docs dessus. C'était une époque chaos où les paradoxes n'arrêtaient personne : des skins fachos dealaient de la dope aux concerts de Ludwig, d'autres écoutaient les Bérus. Des discussions sans fin déchiraient punks, skins apos et redskins (skins communistes ou libertaires) pour savoir si oui ou non il y avait moyen d'écouter Skrewdriver, le groupe connu le plus ouvertement nazi de l'époque. Des gens comme moi, des cocos syndicalistes et des arabes trainaient au milieu du lot pour en rajouter au tableau schizophrénique général.

Des skins j'en ai vaiment croisé plein, pas ces types de la maternelle vraiment trop pétris de haine, mais surtout des skins apolitiques, donc en général bien de droite, pas forcément racistes, surtout branchés bière, musique et anti-establishment. Notre lien, c'était le punk et le hardcore, la musique dure et pas maline avec des noms qui résument tout comme Sick of it all. Mais il y avait aussi le ska et la soul, les conversations sur les Supremes, Laurel Aitken le boss skinhead jamaicain ou la Motown. Rudy rude boy. J'écoutais beaucoup d'autres trucs, du metal, de la noise, des trucs new wave et indus aussi, je faisais du tape trading avec des mecs que je connaissais pas, je faisais des fanzines arty ou antifa aux antipodes des milieux street-punk que je fréquentais le week-end. Je lisais les interviews des groupes américains et je cherchais tous les noms qu'ils citaient, les livres, les films, les photographes tout ce monde qui s'ouvrait à moi via les fanzines, avec avidité, sans beaucoup de distinction. Des fois, je comprenais pas comment Lol pouvait adorer Sham 69, Peter and the Test Tubes Babies, ou Angelic Upstart [1] et pas Crass, Bad Brains, MDCLydia Lunch ou The Ex [2] alors que le fossé est limpide maintenant. 

Ce que j'aimais par exemple c'est que ces mecs m'ont jamais demandé d'être autre chose que moi même. Ils s'en foutaient que je lise des bouquins, que je boive pas, que je sois de gauche et noire, que j'évolue dans des milieux qu'ils haïssaient vraiment à 2000 % comme les lycées de centre ville ou les conférences des amis du Monde diplomatique. Je détestais aussi mais je naviguais dedans en pilote automatique, parce que l'école m'ouvrait ces portes que la plupart des punks et skins de mon entourage n'avaient jamais envisagé qu'elles pourraient s'ouvrir à eux. Et tout le monde, mes professeurs en tête, m'ont fait croire que je pourrais évoluer dans ces milieux intellectuels sans dommage.

En dehors de la musique, raison principale pour laquelle je traînais avec eux, je m'emmerdais pas mal.  

Etre skin, pour la plupart des gens que j'ai connu, c'était tourner en rond et looser, mater un peu de porno et pour les moins abrutis à la bière, se faire  tatouer, sauter des filles un peu n'importe comment, et faire de grands trajets entre potes pour aller voir des concerts. Je crois que quand je voyais des SAS chez un de ces mecs, je trouvais qu'il y avait de l'espoir.

Ils bossaient tous - ouvriers pour la plupart - et ils étaient capables de dépenser des fortunes en vynils, en t-shirts, tatouages ou places de concert. Ils se saoulaient à mort et s'embrayaient dans des bagarres, comme une continuité de leur ambiance familiale où tout le monde se mettait sur la gueule. Y'a un gars chez qui on traînait, que j'ai vu se prendre des pains, devant tout le monde par son père, gratuitement. Son vieux, il faisait régner la terreur sous son toit.

La culture skin, oï, punk et hardcore, de droite ou de gauche, célèbre une certaine classe ouvrière entrée en perdition avec les licenciements, à partir du milieu des années 70, après le choc pétrolier. Et je crois que c'est ce désespoir à la testostérone sur lequel j'ai tout de suite flashé. Dans la continuité du métal, l'orange mécanique en plus. A part ça, je ne sais plus trop ce qui faisait que je restais dans le coin. Aujourd'hui, je pense que j'aurais un peu de mal. Au dernier concert de psychobilly où j'ai été, j'ai bien senti que j'avais fait mon temps dans le coin, que le fossé était devenu trop grand à franchir essentiellement à cause de la violence toujours latente, de l'ambiance d'apocalypse permanente, de survie, à deux doigts de la fin, au bord du gouffre.

Ces gars allaient trop loin dans la déglingue, dans la haine d'eux-mêmes et des autres, dans le no future. Dans le même temps, ils mettaient aussi sur la gueule des arabes et des pédés - je me rappelle de vantardises racontant des virées nocturnes à tabasser ou à balancer de la pisse sur les travestis qui tapinaient le long de la Moselle. Une chose s'est rapidement confirmée: les héros de la classe ouvrière étaient vraiment mal barrés.

Mais au côté de ces mecs, je me suis forgée une armure salvatrice: je me rêvais straight hedge pendant qu'autour de moi l'alcool coulait à flot et que les docs titubaient. Je pouvais écouter encore plus de musique. Un jour j'avais 15 ans et puis j'en ai eu 22. Avec du sport, et ma tisane en toute saison, Black Flag, Henri Rollins et Gorilla Biscuits dans le Walkman. La vie était incompréhensible et j'étais invincible.  


Notes

[1] Groupes street-punk, pas facho mais appréciés par les skins amateurs de Oï.

[2] Groupes trop anti-facistes, arty ou trop noirs (Bad Brains) pour des skins apolitiques.

 

Chroniques antérieures

  • L'Auberge des retoqués : Djamila. Minorités. 17 janvier 2010. Lire l'article
  • L'Auberge des retoqués : Cafétéria. Minorités. 24 janvier 2010. Lire l'article

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