L’empire du carbone, par Paul Krugman

Publication originale NYT, traduction Contre Info.15 mai 2009

Des nouvelles du G2. Krugman, de retour d’une visite en Chine, décrit ce qu’il estime devoir être les nouvelles règles du jeu entre les deux poids lourds qui vont dessiner le futur de la planète. Avec une administration Obama décidée à agir sur le front climatique, tout irait pour le mieux nous-dit-il, si ce n’était les émissions de gaz à effet de serre de la Chine - et son recours massif au charbon - qui menacent de réduire à rien les efforts entrepris ailleurs. « La planète ne peut pas supporter cette pression, » assène Krugman, qui reconnaît avoir provoqué une incompréhension outragée chez ses interlocuteurs lorsqu’il a évoqué l’éventualité que la Chine ait à réduire ses émissions. Il est vrai que les chinois ont quelques arguments à faire valoir. Pourquoi les pays en développement devraient-ils aujourd’hui être condamnés à rattraper leur retard en acceptant un handicap que l’occident lors de son insouciante jeunesse n’a pas eu à subir ? Krugman suggère une solution, qui ressemble fort à une carte à jouer lors des futures négociations qui ne manqueront pas de se dérouler sous peu : que le coût des émissions soit supporté par les clients des produits chinois, mesure que ces derniers interprètent évidemment comme une taxe visant leurs exportations. Une remarque. Les lecteurs apprécieront sans doute la grande désinvolture du propos et la foi inoxydable dans la « destinée manifeste » américaine - emblématiquement personnifiée par le sculpteur français Bartholdi - que Krugman fait sienne en écrivant sans sourciller : « une fois que l’Amérique aura agi, nous pouvons nous attendre à ce que beaucoup de monde suive notre exemple. » Of course. Qu’il nous soit permis, modestement, de faire une suggestion : la création d’une agence de recherche internationale pour les énergies propres, mettant à disposition de toutes les nations les technologies vertes et le savoir faire industriel requis pour leur déploiement. Avec pour seul détenteur imprescriptible des droits de propriétés intellectuelle afférents une entité ayant pour nom collectif : l’humanité.

Par Paul Krugman, New York Times, 14 mai 2009

J’ai vu notre futur, et il ne réussira pas.

Ce devrait être un temps d’espoir pour les écologistes. La pseudo-science ne règne plus à Washington. Le Président Obama s’est exprimé avec force sur la nécessité de prendre des mesures concernant le changement climatique. Les gens avec qui je parle sont de plus en plus optimistes et pensent que le Congrès va bientôt instaurer un mécanisme de contrôle des droits d’émission des gaz à effet de serre, avec un renforcement de limites plus strictes au fil du temps. Et une fois que l’Amérique aura agi, nous pouvons nous attendre à ce que beaucoup de monde suive notre exemple.

Mais cela laisse entier le problème de la Chine, où je viens de passer la majeure partie de la semaine dernière.

Comme chaque visiteur de la Chine, j’ai été stupéfait par l’ampleur du développement du pays. Même ses aspects contrariants - la plus grande partie de mon temps a été consacrée à admirer la Grande Muraille de la circulation automobile - sont des sous-produits de la réussite économique du pays.

Mais la Chine ne peut pas continuer sur sa voie actuelle, car la planète ne peut pas supporter cette pression.

La vision des scientifique sur les perspectives de réchauffement de la planète est devenue beaucoup plus pessimiste au cours de ces dernières années. De fait, les dernières projections du climat réalisées par les scientifiques de renom frisent l’apocalyptique. Pourquoi ? Parce que le taux d’augmentation des émissions des gaz à effet de serre égale ou dépasse les pires scénarios.

Et la croissance des émissions en Chine - qui est déjà le plus grand producteur mondial de dioxyde de carbone - est l’une des principales raisons pour ce pessimisme qui naît.

Les émissions en Chine, qui proviennent principalement des centrales électriques au charbon, ont doublé entre 1996 et 2006. C’est un rythme de croissance beaucoup plus rapide que durant la décennie précédente. Et cette tendance semble se poursuivre : En janvier, la Chine a annoncé qu’elle prévoit de compter sur le charbon comme principale source d’énergie, et que pour soutenir sa croissance économique, elle va augmenter la production de charbon de 30% d’ici à 2015. C’est une décision qui à elle seule coule toute réduction des émissions qui serait effectuée ailleurs.

Que faudrait-il faire pour le problème de la Chine ?

Rien, disent les Chinois. Chaque fois que j’ai soulevé cette question lors de ma visite, j’ai entendu des déclarations outrées disant qu’il était injuste de s’attendre à ce que la Chine limite son utilisation de combustibles fossiles. Après tout, disaient-ils, l’Occident n’a pas eu à faire face à des contraintes similaires durant son développement. La Chine est peut être la plus grande source d’émissions de dioxyde de carbone, mais ses émissions par habitant sont encore largement en deçà des niveaux américains. Et de toute façon, la plus grande partie du réchauffement de la planète qui a déjà eu lieu n’est pas due à la Chine, mais aux émissions antérieures de carbone effectuées par les pays aujourd’hui riches.

Et ils ont raison. Il est injuste de s’attendre à ce que la Chine vive en respectant des contraintes auxquelles nous n’avons pas eu à faire face lorsque notre économie se développait. Mais cette injustice ne change rien au fait que laisser la Chine égaler la prodigalité passée de l’occident provoquerait la fin de la Terre telle que nous la connaissons.

Injustice historique mise à part, les chinois insistent également sur le fait qu’ils ne doivent pas être tenus pour responsables des gaz à effet de serre qu’ils émettent en produisant des biens destinés aux consommateurs étrangers. Mais ils refusent d’accepter les implications logiques de ce point de vue : que le coût devrait incomber aux consommateurs, que les clients qui achètent des produits chinois devraient payer une « taxe carbone », qui reflète les émissions liées à la production de ces biens. Cela violerait les principes du libre-échange, disent les chinois.

Désolé, mais les conséquences de la production chinoise en terme de changement climatique doivent être prises en compte quelque part. Et de toute façon, le problème avec la Chine n’est pas tant ce qu’elle produit, mais la façon dont elle les produit. Rappelez-vous que la Chine émet plus de dioxyde de carbone que les États-Unis, bien que son PIB ne soit seulement que environ de la moitié (et les États-Unis, quant-à eux, émettent comme des cochons par rapport à l’Europe ou le Japon).

La bonne nouvelle, c’est que la très grande inefficacité énergétique de la Chine offre d’énormes possibilités d’améliorations. Avec des politiques adaptées, la Chine pourrait continuer à croître rapidement sans augmenter ses émissions de carbone. Mais elle doit comprendre tout d’abord que des changements de politique sont nécessaires.

Certaines déclarations en provenance de la Chine indiquent que les décideurs politiques du pays commencent à réaliser que leur situation actuelle est insoutenable. Mais je soupçonne qu’ils ne se rendent pas compte à quelle vitesse l’ensemble du jeu est sur le point de changer.

Lorsque les États-Unis et les autres pays développés vont enfin agir sur le front du changement climatique, ils seront du même coup moralement renforcés pour se confronter aux nations qui refusent d’agir. Plus tôt que la plupart des gens ne le pensent, les pays qui refusent de limiter leurs émissions de gaz à effet de serre devront faire face à des sanctions, probablement sous la forme de taxes sur leurs exportations. Ils se plaindront amèrement que c’est du protectionnisme, mais quoi ? la mondialisation n’apportera pas beaucoup de bienfaits, si le monde lui-même devient invivable.

Il est temps de sauver la planète. Et qu’on le veuille ou non, la Chine devra faire sa part.

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