L’Histoire de la Désobéissance Civile. La Télé Libre.fr

« L’Histoire nous apprend que la démocratie est  beaucoup plus souvent menacée par l’obéissance aveugle des citoyens que par leur désobéissance. »


Désobéissances : un mot  à écrire au pluriel, comme résistances, pour ne pas tomber dans la rhétorique.

D’abord, je me suis aperçue, en préparant une lecture-spectacle sur le sujet, que chacun avait des représentations différentes de la chose.
La désobéissance civile ou citoyenne se situe dans un large espace d’actions entre l’objection de conscience et la guerre civile.

David Thoreau est le  premier à avoir théorisé la désobéissance civile ( 1849)

La désobéissance civile s’apparente à l’objection de conscience au sens où il s’agit de refuser « en conscience » d’appliquer une loi ou de cautionner une situation considérée comme injuste …
La différence étant que l’objection est un acte individuel, alors que  la désobéissance civile ne se conçoit que collectivement.
John Rawls, philosophe, donne une définition assez  complète : c’est « un acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi, et accompli, le plus souvent, pour amener un changement dans la loi, ou bien dans la politique du gouvernement. »
Il faudra rajouter : …ou pour faire appliquer la loi quand les gouvernants se défaussent : voir les actions de « Droit au logement » ou des « Dom Quichotte », par exemple…

La stratégie des désobéissants civils est toujours non violente au sens où elle ne passe pas par la violence physique. Quand  la ligne blanche est franchie, et le premier caillou jeté, on parle d’affrontements, d’émeutes, de guérilla, de guerre civile, selon le degré de violence…
L’Etat, lui, préfère nommer modestement  la chose « les z’évènements », comme en Algérie ou en mai 68 !!!

DÉSOBEIR …

« La masse des hommes sert l’Etat, non point en humain, mais en machine avec leur corps. C’est eux l’armée permanente et la milice, le geôlier, les gendarmes, la force publique.
La plupart du temps sans exercer du tout leur libre arbitre, leur jugement ou leur sens moral …Au contraire, ils se ravalent au niveau du bois, de la terre, des pierres avec lesquels  on doit pouvoir fabriquer de ces automates, marionnettes du pouvoir… » dixit Thoreau.

« Je considérais comme mon premier devoir de porter secours en cas de besoin et de me soumettre à tous les ordres, à tous les désirs de mes parents, de mes instituteurs…de tous les adultes. A mes yeux, ils avaient toujours raison quoiqu’ils disent. Ces principes de mon éducation ont pénétré tout mon être. »
Vous savez qui a écrit ça ? Un sage ? Un philosophe ?
Non, c’est  Rudolf Hess. Rudolf Hess était le n° 3 du parti nazi, le dauphin d’Hitler. Il a été le rédacteur des lois anti-juives de Nuremberg.

Voyez où peut mener l’obéissance aveugle…
L’expérience de Milgram en est la preuve vivante. Pour ceux qui ne connaissent pas, voir cet extrait du film de Costa Gravas :

 

Il  est des situations où l’obéissance peut conduire à des actes criminels.
On se souviendra de M. Papon comme un parfait obéissant.

Et Pourtant…
A Nuremberg, au procès des criminels de guerre, la situation officielle de « chef d’état ou de « dirigeants », n’a été considéré ni comme une excuse, ni comme une raison de diminuer leurs peines. En affirmant que l’obéissance aux ordres de leur gouvernement ne saurait dégager les accusés de leurs responsabilités, le Tribunal a créé une jurisprudence reconnaissant non seulement le droit,  mais le devoir des citoyens à désobéir à des ordres portant atteinte aux respects des Droits de l’Homme.

Ainsi, celui qui se soumet à une loi injuste porte une part de la responsabilité de cette injustice.
Le désobéissant est un dissident. Il n’est pas un délinquant.
Il ne refuse pas d’être solidaire. Il refuse d’être complice.
L’Histoire nous apprend que la démocratie est  beaucoup plus souvent menacée par l’obéissance aveugle des citoyens que par leur désobéissance.

Le témoignage récent le plus marquant, le plus tragique est celui de la 2ème guerre mondiale : d’un côté les fonctionnaires zélés, les délateurs qui ont obéi aux lois de Vichy…de l’autre les résistants qui ont refusé l’immonde.

«  L’obéissance passive des citoyens fait la force des régimes arbitraires et totalitaires…et l’excès de pouvoir naît de la docilité de l’homme, du fait qu’il accepte d’obéir aveuglément ».

« Il faut beaucoup d’indisciplinés, dit Bernanos, pour faire un peuple libre…
Je pense que si un jour les méthodes de destruction finissent par  rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public… »

Au tribunal,  on fera entrer les désobéissants d’aujourd’hui !

Voici les Enfants de Don Quichotte qui occupent des lieux publics pour installer les sans – abris dans des tentes aux yeux de tous, parce que la loi du droit opposable n’est pas appliquée !

Voici des faucheurs volontaires d’ OGM qui arrachent des plans de maïs transgéniques et détruisent les semences des entreprises semencières, comme Monsanto…

Et ces faucheurs qui refusent, comme d’autres,  des prélèvements d’ADN pour des actions qui n’ont rien à voir avec la criminalité..

Voici le Réseau Education  Sans Frontières, qui s’oppose à l’expulsion de parents sans papiers d’enfants  scolarisés… ce sont des enseignants ou  des familles entières qui prennent ces enfants sous leur protection…

Voici  les assistantes sociales, les psychologues, les psychiatres du secteur public, les éducateurs qui refusent de partager leurs secrets professionnels avec le maire, en passe de devenir un super policier dans le projet « prévention de la délinquance »..

Voici  les agents de l’ANPE, qui refusent de communiquer le nom des chômeurs en vue de radiation abusive…

Voici les militants du Droit au Logement qui prennent possession de logements vides pour y installer des sans abris…

Voici les « délinquants volontaires » qui se dénoncent pour avoir hébergé des sans –papiers.

Voici la BAC, vous connaissez ? C’est la Brigade Activiste des Clowns…parfois les marionnettes du pouvoir coupent leurs ficelles et deviennent des clowns provocateurs et agitateurs de conscience. Leur méthode ? Le second degré. Drôles, caustiques, ils redonnent de la fraîcheur à l’action collective. C’est ainsi qu’ils ont nettoyé la mairie de Neuilly au karcher après une petite phrase d’un certain ministre de l’intérieur…Ou encore lorsqu’ils ont brulé de faux livres comme celui de « la désobéissance civile » de Thoreau, « la société du spectacle » de Debord…avec de l’essence spéciale pour autodafé, à la bibliothèque du Centre Pompidou, en disant aux badauds : « il ne faut pas se mettre en danger, risquer sa santé mentale ou sa place dans la société en lisant n’importe quoi » !!!

Ou encore : la Guerilla gardening …qui fait des opérations commando la nuit…Aux Etats-Unis ou au Canada, ces gangs de l’arrosoir ciblent des zones en friche bouffées par les mauvaises herbes, dans les quartiers oubliés…Ils y plantent dans la plus parfaite illégalité arbres, fleurs de préférence d’entretien facile et peu gourmand en arrosage…
C’est l’ultra- gauche version « jardinage »

Et ailleurs …et  hier ?

En Italie, dans les années 70, de nombreux mouvements prônent l’auto- réduction des tarifs d’électricité de téléphone, des transports…des milliers de foyers refusent les augmentations et paient  à l’ancien tarif. Le gouvernement finira par céder !

Vous avez entendu parler des miliciennes roses : « le pink gang » en anglais ?
Ce sont des indiennes du Pandesh qui luttent pour le droit des femmes. Pour elles, « la police et les fonctionnaires sont tellement corrompus et anti-pauvres que nous devons faire respecter la loi » Elles s’habillent en saris roses bonbon, mais leur réputation est loin d’être tendre !
Ce sont des justicières décidées à extirper la corruption des forces de police et à appliquer la justice aux coupables de violences domestiques ou d’abus sexuels. Elles sont plusieurs centaines.Leur action consiste à venir en nombre porter plainte, à couvrir de honte ceux qui se comportent mal, mais celles là ne sont pas toujours non violentes : elles manient aussi le bâton pour se faire respecter !

Depuis Eve qui a refusé d’obéir au Tout Puissant et a mangé la pomme de la connaissance…
Les femmes sont à l’origine de nombreux mouvements de désobéissance : rappelez - vous « les folles de mai » Depuis maintenant plus de 20 ans, chaque jeudi, à 15h30, se déroule le même défilé sur la Plaza de Mayo, à Buenos Aires au coeur de la capitale argentine. Les mères de fils et filles disparus sous la dictature militaire, dans les années 80 …réunies en cortège, elles “tournent” autour du monument symbole de l’indépendance du pays, face au palais gouvernemental. On les surnomme les “folles de mai”. Leur manifestation se déroule en silence. Elles sont reconnaissables au foulard blanc qu’elles portent sur leur tête et arborent le portrait de leur enfant ou, plus rarement, de leur mari disparu. Malgré les menaces de la police, elles n’ont pas manqué un seul jeudi…

On ne peut pas non plus ignorer ces femmes,  comme Louise Michel ou Hubertine Auclert, qui ont donné le ton des luttes féministes. En 1879, Hubertine plaide contre l’obéissance au  mari prévue dans le code civil, et se rend,  le samedi, dans les salles de mariages, pour inciter les jeunes femmes à ne pas prononcer le vœu d’obéissance…le préfet lui interdit l’entrée des bâtiments municipaux…Alors, elle décide, après avoir reçu son avis d’imposition en 1880, d’écrire au préfet de la Seine la lettre suivante : «  Ayant voulu exercer mon droit de citoyenne, ayant demandé mon inscription sur les listes électorales, on m’a répondu que la loi conférait des droits seulement aux hommes…En conséquence, je laisse aux hommes qui s’arrogent le droit de gouverner, d’ordonner, de s’attribuer les budgets, le privilège de payer les impôts qu’ils votent et répartissent à leur gré…Je n’ai pas de droits, donc, je n’ai pas de charges. Je ne vote pas, donc, je ne paie pas ! »

Il faudra attendre, hélas, 1945, dans notre beau pays démocratique, pour que les femmes obtiennent, après bien des luttes, le droit de vote, le droit d’être des citoyennes à part entière…

Autre conquête des femmes par la désobéissance civile, celle du droit à l’avortement avec le Manifeste des 343 salopes…oui, c’est ainsi qu’elles se sont nommées elles-mêmes, en publiant leurs noms et en affirmant qu’elles avaient eu recours à l’avortement, alors interdit…le manifeste commence comme ça : « un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »
Parmi les 343 signatures, celles de Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Jeanne Moreau…
ll s’agit de l’un des exemples récents les plus connus de désobéissance civile en France. Il a inspiré en 1973 un manifeste de 331 médecins se déclarant pour la liberté de l’avortement. Il a surtout contribué à l’adoption, en janvier 1975 de la loi Veil qui dépénalisait l’interruption volontaire de grossesse.

Revenons un peu à aujourd’hui : j’ai là des lettres d’enseignants  qui refusent d’obtempérer aux instructions ministérielles qu’ils jugent néfastes pour les élèves. « « Des enseignants sont entrés en résistance par la voie du refus d’obéissance, notamment par le non application stricte des nouveaux programmes et de l’aide personnalisée…Nous invitons tous les enseignants à entrer en résistance ouverte en faisant connaître par le biais de lettres individuelles ou collectives à leur hiérarchie leur refus de collaborer au démantèlement de l’Education Nationale…Notre résistance veut impliquer un programme de non –coopération qui s’oppose aux mesures qui nous semblent nocives pour l’avenir de nos écoles et un programme constructif qui propose des solutions susceptibles de préparer cet avenir…. »

Quand les fonctionnaires commencent à désobéir, c’est qu’il ya vraiment un fossé entre le gouvernement et ceux qui sont censés le représenter !
C’est un peu comme les militaires.
Aux Etats-Unis, le lieutenant Ehren Watada a été le premier officier américain à refuser de participer à une guerre « illégale » dit-il, en Irak. « Je veux sacrifier  ma liberté et sauver des vies, irakiennes et américaines ». Il est devenu, aux côtés de Cindy Sheehan, la mère d’un soldat tué en Irak le nouveau symbole de partisans d’un retrait des troupes américaines.

Prendre ses responsabilités

« Nos sociétés sont dominées par une culture de l’obéissance. Dès notre petite enfance, le petit d’homme est formaté pour obéir…à sa famille, à l’école…Devenu adulte, il doit obéir dans sa vie professionnelle et civique. S’il pratique une religion, l’obéissance lui sera présentée comme la garantie  de sa fidélité. Ainsi,  la désobéissance est stigmatisée comme une faute grave, qui appelle une sanction ». Celui qui désobéit à la loi est  puni.

Si nous sommes conscients que nous sommes parfois les marionnettes des pouvoirs, il faut être conscient aussi des conséquences de la désobéissance. La sanction, la prison, la condamnation…
Toute désobéissance civile impose de prendre ses responsabilités, d’estimer les risques et de les accepter …
Rappelez vous Mamère..
Quand il a célébré le premier mariage homosexuel de France, il était conscient qu’il s’exposait à des sanctions. Il a été suspendu un mois de ses fonctions de maire…ce n’était pas tragique !
Il y a des refus d’obéissance plus dangereux…celui de la déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, par exemple. En effet, très nombreux des français se sont refusés à participer à cette guerre ou sont venus en aide à des combattants algériens. Ils ont été poursuivis, emprisonnés, condamnés à des mois de prison…

Ceux qui désobéissent s’expose à la sanction, en conscience et l’accepte.
Ils peuvent aussi apprendre à limiter les dégâts en connaissant la loi et ses jurisprudences, apprendre les comportements à adopter, comme c’est le cas dans les stages des « désobéissants ».

On n’échappera pas à la question : en démocratie, c’est le peuple, par le biais de ses représentants, qui fait les lois et si chacun décide de promulguer les siennes, ce sera l’anarchie. Certes, mais « l’anarchie,  ce n’est pas le désordre, c’est l’ordre sans le pouvoir ! »
Sans aller jusqu’à prôner l’anarchie, qui est une utopie exigeant des individus conscients et responsables, le problème avec la démocratie telle qu’elle se pratique généralement, « c’est qu’un fossé immense sépare les élites de la population. Les actes de désobéissances sont aujourd’hui de plus en plus nombreux dans des secteurs divers et donnent à penser que notre démocratie est bien malade. » ( Evelyne Sire Maurin, magistrat).

L’acte de désobéissance  reste souvent seule réponse à la surdité de ceux qui nous gouvernent. Il reste un des plus efficace recours non violent pour dénoncer les décrets, les lois injustes et contraires aux droits humains.

D’ ailleurs, la première constitution française  l’avait prévu avec l’article 35 :
« Quand le gouvernement  viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple ou pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »  Déclaration des droits de l’’Homme et du Citoyen – 1793 –

Les constitutions suivantes l’ont oublié…On se demande pourquoi …

Mobensim

LA LOGIQUE DE LA DÉSOBÉISSANCE

 

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