L'odyssée du Winnipeg

L'Humanité. 20 octobre 2009 par Gilles Hertzog

2500 réfugiés républicains espagnols furent embarqués à Bordeaux pour Valparaiso à bord du cargo Winnipeg, à l’été 1939, grâce au courage du poète chilien Pablo Neruda et des Français de la compagnie France Navigation.

Gilles Hertzog témoigne du sauvetage auquel participèrent ses parents, Paul Hertzog et Marcelle Herzog-Cachin, médecins à bord.L’aller vers le Chili fut un succès. La facette méconnue de cette histoire est la répression vécue au retour en France.

À se trouver ici, le 3 septembre dernier, pour le soixante-dixième anniversaire de l’arrivée du Winnipeg au Chili, à Isla Negra, face à l’océan Pacifique, dans la demeure de Pablo Neruda perchée sur les rochers, mon émotion est grande. Les Chiliens rendent hommage à Neruda, alors ambassadeur du Chili en France, qui, durant l’été 1939, fit venir 2 500 réfugiés républicains espagnols au Chili. Soixante-dix survivants sont là, devant la tombe du poète, et, par centaines, leurs enfants et petits enfants les entourent. Un chœur de vieux Galiciens chante les chansons du pays natal, l’Espagne de jadis, d’avant Franco… Seul étranger dans toute cette assemblée, je suis venu rendre hommage aux 150 Français, marins, personnel de bord, médecins et infirmiers, dont mes parents, Paul Hertzog et Marcelle Hertzog-Cachin, médecins du bord, qui mirent à exécution au cours de l’été 1939 l’idée du grand poète chilien.

On me demande de prononcer quelques mots. Je dis qui étaient mes parents. Une vieille dame se souvient, Mercedes Corbato, elle avait sept ans, elle avait la typhoïde, ma mère l’a soignée ; elle pleure. Je reprends pour dire que, à côté de Neruda, tous ces Français, complètement oubliés depuis au Chili, méritent eux aussi que leur soit rendu hommage. Transporter, nourrir, soigner, entretenir tout un mois, de Trompeloup sur la Gironde à Valparaiso, à 15 000 kilomètres de là, à travers deux océans, 2 500 hommes, femmes, enfants, vieillards, soldats, mal en point physiquement et plus encore moralement, victimes du fascisme, vaincus, véritables proscrits dont la France de Daladier ne voulait pas. Ils venaient juste de sortir des camps de concentration, Argelès, le Vernet, Gurs, Barcarès, Saint-Cyprien, où les gardes mobiles français les avaient parqués sur des plages battues par le vent au terme d’un terrible exode à pied depuis la Catalogne, à travers les Pyrénées, en plein hiver, et tout cela était rien moins qu’évident. Ils seraient des milliers, à bord d’un navire qui n’était en rien un paquebot, pas plus que son équipage de marins de commerce n’avait l’expérience du moindre passager…

Tout ce monde, toute cette misère humaine, ce drame d’un peuple trahi, abandonné, allait se retrouver embarqué sur un ex-cargo céréalier, transformé deux ans plus tôt en transporteur d’armes pour l’Espagne républicaine, et dont on venait de finir de réaménager les cales en immenses réfectoires, sanitaires et dortoirs peuplés de milliers de châlits ! Last but not least, comment serait l’océan ? Clément ou balayé par les éléments ? Mais surtout planait sur cet été 1939 l’ombre de la guerre, l’imminence d’un embrasement général. L’Allemagne nazie, après avoir englouti l’Autriche, les Sudètes, la Tchécoslovaquie entière, se déchaînait maintenant sur Dantzig et le corridor polonais, multipliant coups de gueule et provocations, massant ses forces sur ses frontières. Le monde retenait son souffle, pendu aux lèvres écumantes d’Adolf Hitler.

Le pari du Winnipeg, on le voit, n’était pas mince. À bord, tous en étaient conscients. Tous s’y dédièrent corps et âme. Par solidarité politique autant qu’humaine. Mon père, chirurgien, ma mère, médecin pédiatre, n’avaient pas trente ans. Ils venaient de se marier et d’avoir un enfant, mon frère aîné, quelques mois plus tôt. Comme tous les gens du bord, ils partirent sans un mot, tant, pour eux, la chose était évidente, soucieux avant toute considération personnelle de continuer leur combat de plusieurs mois à soigner les réfugiés espagnols dans les camps de la honte où les avait parqués le gouvernement français. Eux deux, le docteur Chrétien et les quinze infirmiers et infirmières du bord emmenés par une maîtresse femme, Philomène Gaubert, montèrent un véritable hôpital, avec bloc opératoire, infirmerie, nursery et salle de repos. Ils accouchèrent plusieurs bébés durant le mois de traversée du Winnipeg, sauvèrent des dizaines de femmes et enfants atteints de typhoïde, les enfermant nuit et jour dans des draps glacés pour faire retomber la température sous les tropiques puis à l’équateur, draps qu’il fallut changer toutes les heures pendant vingt jours.

Ce fut un travail titanesque. De même, tous les marins laissèrent leurs cabines aux femmes enceintes ou dotées d’enfants en bas âge ainsi qu’aux vieillards. De même, intendants, cuisiniers, firent des prodiges pour produire 5 000 repas par jour un mois durant. Tous arrivèrent épuisés à Valparaiso. Ils pensaient être au bout de leurs peines… Ce ne fut en rien une banale traversée mais une aventure politique et humaine de gens se dépensant spontanément au service des victimes du fascisme.

Marins, personnel médical, personnel de bord, tous ou presque – excepté le capitaine… – étaient de jeunes communistes, sous la houlette d’un bolchévique mâtiné de Pagnol, Émile Seillon, provençal de La Ciotat, qui, derrière ses fonctions commerciales de subrécargue du Winnipeg, était, de fait, le commissaire politique du bord. Quelles que soient nos opinions aujourd’hui et nos jugements sur l’Histoire, le Parti communiste français de l’époque, tout stalinien qu’il fut, et sa filiale, la compagnie France-Navigation, méritent eux aussi d’être pleinement associés à cet anniversaire.

D’abord parce que cette compagnie de navigation, montée par le Parti communiste français et l’Internationale communiste en avril 1937, ravitailla l’Espagne républicaine en armes soviétiques durant tout le reste de la guerre d’Espagne. Plus de 30 bateaux, au mépris des sous-marins allemands qui les guettaient dans l’Atlantique Nord entre la Norvège, l’Irlande et la France, et au mépris, tout autant, des accords de non-intervention qui asphyxiaient l’Espagne républicaine, convoyèrent en deux ans et demi des centaines d’avions et de tanks en caisses, plus des milliers de tonnes d’armements, de Mourmansk, en mer Blanche, à Bordeaux, sur la Gironde.

Ce fut la plus grande opération de contrebande de tous les temps, à travers les mers puis les frontières françaises des Pyrénées, grâce, cette fois, à la complicité des cheminots et des douaniers français. Les mêmes bateaux assurèrent l’évacuation de milliers de personnes à Bilbao, à la chute du Pays basque en juin 1937, puis tentèrent en vain de forcer le blocus des torpilleurs franquistes devant Alicante à l’agonie, à la fin de mars 1939, à la chute de la République espagnole.

Enfin, ce fut le Winnipeg, affrété par le Sere du président Négrin, auprès de France-Navigation, pour un prix, je le souligne en passant, bien moindre que les autres compagnies françaises qui transportèrent les mêmes réfugiés espagnols au Mexique. Car pour tous, responsables du PCF, dirigeants de France-Navigation, équipage, médecins, personnel de bord du Winnipeg, c’était un voyage militant. Beaucoup choisirent d’être bénévoles. Tous avaient l’Espagne au coeur. Je les ai rencontrés un à un il y a trente ans pour écrire leur histoire, cette belle et émouvante épopée, dans un livre intitulé les Brigades de la mer, par référence, bien entendu, aux brigades internationales en Espagne.

Tous sans exception me disaient que ce fut, pour les uns, le plus bel acte militant, pour les autres, le plus beau voyage de leur vie (mes parents disaient même que ce fut leur voyage de noces…). Exactement comme Neruda qui écrivit ici, à Isla Negra, qu’on pouvait ne pas aimer sa poésie, mais que ce voyage à l’origine duquel il fut était ce qu’il avait fait de mieux dans son existence et que nul ne pourrait lui contester cela.

D’autant que ce voyage, sans histoire pour des milliers de réfugiés et tous les survivants ici présents, qui en gardent le souvenir ébloui de leur libération des camps français de concentration et un sentiment de premier bonheur après tant de souffrances endurées, cette croisière, presque, où tout s’est passé formidablement sans le moindre incident – ce qui était loin d’être joué d’avance –, ce voyage, les Français du Winnipeg ont failli, eux, le payer fort cher. Les Chiliens ignoraient totalement la conclusion qui suit, et prennent, au fur et à mesure qu’ils m’écoutent, une mine navrée.

Quelques jours avant l’arrivée du Winnipeg à Valparaiso, c’est le coup de tonnerre du pacte germano- soviétique de non-agression entre ces deux ennemis qu’on disait irréductibles, l’Allemagne nazie et l’URSS. Le Parti communiste français, qui approuve le pacte non sans trouble, est aussitôt interdit et tous ses biens directs ou indirects, dont France-Navigation, sont saisis. Le gouvernement français, qui veut justifier cette interdiction, illégale sur le plan constitutionnel et au regard des libertés publiques, va tenter de criminaliser le Parti communiste français en le faisant passer pour traître à son pays.

Au terme d’un accueil délirant des Chiliens massés sur les quais de Valparaiso, à peine les 2 500 réfugiés espagnols avaient-ils débarqué le 3 septembre 1939 au matin, le jour même de la déclaration de guerre de la France et de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, que commence l’affaire France-Navigation, montée de toutes pièces depuis Paris. Avec la complicité du capitaine du Winnipeg, dûment soudoyé par les compagnies maritimes « bourgeoises » à l’affût des milliers de républicains espagnols devant encore émigrer de France, et qui retourne promptement sa veste, notre ambassadeur à Santiago, M. de Grandmaison, invoque auprès des autorités chiliennes une mutinerie imaginaire de l’équipage du Winnipeg, emmené, dit-il, par les époux Hertzog, « gendre et fille de Cachin », afin de livrer le bateau aux Russes à Vladivostok plutôt que de rentrer en France « se faire trouer la peau pour les capitalistes ». Il fait saisir le bateau et interner l’équipage, le personnel médical et le personnel de bord par les fusiliers marins chiliens de Valparaiso.

Libérés quelques jours plus tard par les Chiliens, fort embarrassés par cette affaire qui ne les concerne en rien, tous sont rapatriés en France sur un bateau de ligne, mais se voient internés par les Américains à Panama (au beau milieu d’un équipage nazi !), puis livrés aux Français à la Martinique et jetés en prison à leur arrivée en France à Bordeaux, au fort du Hâ. Mon père, lui, atteint de typhoïde, avait débarqué avec ma mère à Coquimbo, au nord du Chili. À peine la France regagnée, via les États-Unis, l’Atlantique Nord infesté de sous-marins allemands et la Grande-Bretagne en guerre, il est cueilli à son arrivée en Bretagne par les gendarmes, sur dénonciation anonyme, et incarcéré à son tour au fort du Hâ.

Libérés à la mi-janvier 1940 dans l’attente de leur procès, les « meneurs » sont expédiés au front. Fin mars 1940, au terme d’un procès surréaliste, où le capitaine félon se garde bien d’apparaître et où l’accusation de mutinerie se dégonfle au fil des heures, la centaine de Français du Winnipeg sont tous acquittés haut la main, vue l’inanité des charges et grâce, non moins, au démontage d’un maître du barreau de l’époque, le célèbre avocat Moro-Giafferi.

Bref, ce voyage de l’espérance pour les Espagnols d’alors, devenus aujourd’hui chiliens, s’est soldé, pour tous leurs anges gardiens et accompagnateurs qui l’avaient rendu possible de bout en bout, par de longs mois de prison, coupés des leurs et de leur pays en guerre. En cas de condamnation, à quelque temps de la défaite de la France et de l’invasion allemande, on imagine combien l’affaire eût tourné au cauchemar (à peine trois jours après l’entrée de la Wermacht dans Paris, la Gestapo se précipite au siège de France-Navigation). Aucun marin du Winnipeg ne retrouva d’embarquement à sa sortie du fort du Hâ. Pis, les autorités de Vichy, à la solde des Allemands, pourchassèrent pendant toute l’Occupation ceux qui avaient été sur les bateaux de France- Navigation, à commencer par ceux du Winnipeg, marins et autres, dont mon père, qui connut de nouveau les prisons françaises, Rennes, cette fois, et la Santé. Nombre de gens du Winnipeg et de France-Navigation rentrèrent dans la Résistance française. Quelques-uns y ont laissé leur vie, tués au combat, fusillés ou déportés.

Mon père, qui échappa à ce sort, acheta après la guerre un petit bateau à voile. Je laisse deviner le nom qu’il donna à ce bateau. Des poings se lèvent. Un homme chante une chanson française sur les pompons rouges des marins français, apprise, enfant, à bord du Winnipeg, auprès des matelots du bord. Non, c’est promis, me dit-on de toutes parts, nous ne savions pas ce qui s’était passé après notre arrivée ici, au Chili, mais, non, nous n’oublierons plus les Français du Winnipeg.

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