La colère des précaires du nucléaire

Basta Mag. 1er juillet 2009

42.000 personnes travaillent dans le secteur du nucléaire en France. La moitié sont des agents EDF. Les autres sont des « précaires ou nomades du nucléaire ». Plus exposés, ils subissent 80 % des radiations constatées. Électriciens, soudeurs, robinetiers, chaudronniers, ils effectuent des missions à hauts risques sur les 19 centrales du territoire français. Intérimaires au statut précaire, ils sont pour la plupart rémunérés au Smic, avec des primes journalières de 54 à 60 euros pour couvrir les frais de logement et de nourriture.

Une enquête fouillée de Sébastien Baer pour France-Info revient sur le sort et les revendications de ces 22.000 salariés des diverses entreprises sous-traitantes d’EDF. Ceux-ci sont en grève depuis début avril pour obtenir des augmentations de salaires, des primes, voire un changement de statut.

Au delà des dangers de contamination auxquels sont exposés ces personnels, leur moral semble également fortement touché. Dès 2003, c’est la mutuelle de la centrale de Paluel qui remarquait que, pour l’ensemble des salariés du nucléaire, 80 % des feuilles d’assurance-maladie traitées prescrivaient des calmants. En 2005, le centre de recherche en gestion de l’école Polytechnique produisait son enquête annuelle sur le moral des nomades du nucléaire (à la demande d’EDF) et indiquait que 84% des prestataires interrogés souhaitaient quitter cette industrie.

Pressions financières sur les entreprises sous-traitantes, salariés exploités et démotivés... avec ses centrales, EDF nous fait tous danser sur un volcan. Précisons que l’Etat possède 84,6% du capital de l’entreprise encore « publique » et porte la responsabilité de cette précarité des ouvriers du nucléaires et des conséquences que cela pourrait avoir sur l’entretien des centrales.

France Info - 22 juin 2009

Ils sont 22.000 à travailler dans les 19 centrales nucléaires de France, 22.000 agents intérimaires embauchés par les entreprises sous-traitantes d’EDF pour assurer notamment la maintenance et l’entretien des installations. Ce sont eux qui assurent les tâches qui comportent le plus de risques et les travaux les plus exposés. Aujourd’hui, la colère monte parmi ces employés qui dénoncent le déséquilibre entre leur statut et celui des 20.000 autres agents statutaires, salariés d’EDF.

Ecoutez l’enquête de Sébastien Baer.  (4'19")

On les appelle “les nomades du nucléaire”, ils vont de ville en ville, pour décontaminer les centrales, au gré des “arrêts de tranche”, les périodes durant lesquelles les réacteurs sont arrêtés pour changer le combustible et pour assurer les travaux de maintenance. _Ils connaissent toutes les centrales de France : Golfech, dans le Tarn-et-Garonne, Gravelines dans le Nord, Cattenom en Moselle, Chinon en Indre-et-Loire ou encore Chooz dans les Ardennes. Souvent sur les routes, ces agents intérimaires parcourent 40.000 à 70.000 kilomètres par an. Ils jugent leurs indemnités de déplacement si faibles (en moyenne 60 euros par jour pour l’hôtel et les trois repas) qu’ils séjournent le plus souvent dans des gîtes, dans des foyers Sonacotra ou bien au camping (tentes ou caravanes).
Certains, pour économiser et rapporter de l’argent à leur famille, dorment dans leur voiture. Bien souvent, ces nomades du nucléaire sont donc obligés de se contenter du confort le plus sommaire.

Conditions de travail difficiles

Ces travailleurs sous traitants sont aussi ceux qui exercent les missions les plus dangereuses, les plus périlleuses. Ils subissent 80% des doses totales d’irradiation alors qu’ils ne représentent qu’un travailleur sur deux dans le nucléaire.
Ainsi, Claude Dubout, ancien décontamineur à la centrale de Cruas-Meysse (Ardèche) a absorbé en 25 ans de carrière une dose totale de 500 millisieverts. Inquiet pour sa santé, il a décidé d’interrompre sa carrière, il a passé des diplômes et s’est reconverti dans le démantèlement du nucléaire.

Ecoutez : Annie Thebaud-Mony, directrice de recherches à l’Inserm, spécialiste des questions de sous-traitance dans l’industrie nucléaire, insiste sur les conditions de travail très difficiles de ces travailleurs.  (6'02")
 

Selon une étude rendue publique par l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité), 82% des sous-traitants du nucléaire souhaiteraient quitter le milieu du nucléaire s’ils en avaient la possibilité.

Statut précaire

José Andrade, délégué CGT de la centrale de Cruas-Meysse.
© RF / Sébastien Baer

Les intérimaires dénoncent notamment la pression qu’exerce EDF sur ses entreprises sous-traitantes. EDF remet en concurrence tous les trois ans environ les entreprises qui assurent la sous-traitance en lançant de nouveaux appels d’offre. Ce mode de fonctionnement fragilise les intérimaires qui, pour continuer à travailler, doivent consentir à de gros sacrifices.
Pour emporter le marché, ces entreprises de sous-traitance doivent présenter à EDF les coûts les plus bas possibles. Elles réembauchent donc les intérimaires au bas de l’échelle salariale et prennent rarement en compte dans le calcul de leur rémunération l’ancienneté des employés.

Autre difficulté, la représentativité syndicale. Ce roulement fréquent des entreprises de la sous-traitance rend difficile la constitution de syndicats et d’instances représentatives du personnel. Pour les intérimaires, il est donc délicat de pointer les conditions de travail et de dénoncer les pressions dont ils s’estiment être les victimes.

Ecoutez : Pour José Andrade, délégué CGT de la centrale de Cruas-Meysse (Ardèche), le malaise de ces prestataires pose un problème de sécurité.  (3'38")
 

Enfin, le statut intérimaire de ces employés rend difficile la reconnaissance d’une maladie professionnelle, en cas d’apparition de cancers liés à leur exposition aux matières radioactives. Difficile en effet d’assurer une quelconque « traçabilité » du parcours de ces salariés qui vont de chantier en chantier, ballottés également d’une entreprise de sous-traitance à une autre.

Surveillance

L’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) est chargée d’inspecter chaque année les 19 centrales nucléaires françaises. Tous les ans, elle procède à 500 inspections sur les 58 réacteurs du parc nucléaire français pour vérifier la mise en œuvre et le respect dans les centrales nucléaires du référentiel d’EDF en matière de surveillance des prestataires.
Dans son rapport 2008, publié en avril dernier, l’ASN pointe “un manque de rigueur dans l’utilisation et le renseignement des documents nécessaires à la surveillance des prestataires”.
De plus, l’ASN constate “des difficultés dans la mise à disposition d’outils et d’équipements de protection individuelle”, (...) “ce qui a pu dans certains cas conduire à des conditions de travail dégradées pour les prestataires en matière de sécurité et de radioprotection”.

Ces constats ont été transmis à la direction d’EDF qui a promis des ajustements et des améliorations. Mais on peut noter que l’ASN, dans son rapport 2007, pointait déjà un certain nombre de manquements et de lacunes identiques à ceux relevés dans son rapport 2008.

Mouvement de grève

Depuis plus de six semaines, la production nucléaire est perturbée par un mouvement de grève. Au cœur du conflit, les salaires des agents du nucléaire et l’intégration des salariés des entreprises sous-traitantes, réclamée par les syndicats CGT, FO et Sud.

Sébastien Baer

© RF / Sébastien Baer

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