La filière lait sera-t-elle écrémée de ses petits producteurs ?

L'Humanité. 25 mai 2009.

La filière lait sera-t-elle écrémée de ses petits producteurs ?

Agriculture. 12 000 producteurs de lait ont bloqué 81 laiteries à l’occasion d’une nouvelle journée d’action. En Mayenne, on dénonçait une mise à bas des petites exploitations.

Il leur reste cinq ou six heures à tenir. Pour cet après-midi du moins, le temps d’aller au bout de leur journée d’action. Il est là depuis 8 heures, avec une quarantaine d’autres, devant l’usine Lactalis de Laval, l’une des cinq laiteries que compte la Mayenne. Un rassemblement plutôt qu’une manifestation. À peine un blocage. Pas de camions, pas de tracteurs, pas même de voitures pour empêcher le passage. L’entreprise a fermé ses grilles d’elle-même et aucun camion de livraison n’a pointé son capot depuis le matin. Les producteurs attendent, sourdement, de savoir ce qui sortira des rencontres orchestrées par les deux médiateurs chargés par le gouvernement de renouer un dialogue qu’il a lui-même rompu entre les producteurs, les entreprises et la grande distribution.

Un trou de 4000 euros en avril

Ici, on espère plus, tout de suite. « Ils ne peuvent pas se contenter de parler, commente Jean-Luc, lapidaire. Ils doivent revenir immédiatement sur le prix du lait, le remonter à 305 euros la tonne. » Celui payé en avril a fait le tour des fiches de paies et des médias : 210 euros en moyenne les 1 000 litres, soit 30 % de moins qu’en avril 2008. On le dit et on le répète : jamais il n’avait été aussi bas depuis 1981 et l’instauration des quotas laitiers européens. Certains évoquent même 1970. Qu’importe au final, puisque tous ont perdu 100 euros en moyenne pas tonne.

« Nous sommes plantés »

Pour Jean-Pierre et Stella, qui gèrent ensemble 45 vaches laitières, le trou s’élève à 4 000 euros pour le seul mois d’avril. Lui s’est installé il n’y a pas loin de quinze ans. Elle vient de se lancer, en mars. « À nous deux, nous avons investi près de 400 000 euros », poursuit-il. Leurs traites mensuelles frisent les 3 000 euros. « Notre plan prévisionnel tenait le coup sur la base d’un prix moyen de 280 euros la tonne de lait, décortique-t-il. À 210 euros la tonne, nous sommes plantés. » La filière lait comptait 300 000 exploitations il y a près de trente ans. Elle en recense aujourd’hui moins de 90 000.

Ici même, on en a vu sombrer. « Des gars qui décident de tout lâcher », reprend Jean-Luc. « Ils cèdent leur exploitation et partent bosser ailleurs ou vivent sur le salaire de leur épouse, quand elle travaille à l’extérieur », raconte-t-il. Certains tentent la reconversion. La marge de manoeuvre, là aussi, est limitée. « Toutes les parcelles ne sont pas bonnes pour faire des céréales et le tourisme vert ne marche qu’entre juin et septembre. La viande ? On ne peut pas tous s’y mettre sans saturer le secteur. »

Et, au final, les premiers à tomber seront les plus petits. Ils le sentent venir depuis longtemps. « Les mises aux normes environnementales imposées il y a deux ans par l’Europe ont été un fardeau pour les petites exploitations », note un gars qui se mêle à la conversation. Elles imposent à chaque ferme de disposer d’une fosse à lisier conséquente et de stabulations offrant près de 10 mètres carrés par bêtes. « Le bien-être animal, c’est parfait. Mais l’investissement est trop lourd pour les petits. » D’autant que les aides n’ont pas toujours suivi. « J’ai fini mes mises aux normes il y a six mois et j’attends toujours les 12 000 euros que l’on m’a promis », illustre Jean-Pierre.

Comme on a expurgé la filière porcine de ses petits exploitants, on écrème aujourd’hui la filière lait. L’image d’un secteur où ne resteront que les plus gros hante le rassemblement. « Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète, c’est po ur mon fils », note Jean-Luc qui, avec ses 175 000 litres de lait à l’année, compte parmi les premiers visés. « Il a dix-neuf ans et pense à s’installer. Aujourd’hui, je me demande si on doit le laisser faire. Si c’est pour s’écrouler dans cinq ans… »

Marie-Noëlle Bertrand

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