La forêt a besoin d’un vrai service public.

Source : Le Web de la Terre. 04 mai 2009
 
Les personnels de l’Office national des forêts (ONF) sont mobilisés depuis septembre 2008 pour préserver leur établissement et ses missions. Pascal Leclercq, secrétaire général de la CGT-Forêts, nous explique pourquoi.
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Pascal Leclerc dénonce la "politique à courte vue" de l’ONF.
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La Terre : Les salariés de l’ONF sont en lutte depuis l’automne 2008. Pourquoi ?

Pascal Leclercq : Cela vient de loin ! L’ONF est un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial), créé en 1964 après le démantèlement de l’ancienne administration des Eaux & Forêts. Sa mission est de gérer toutes les forêts publiques - soit un gros quart de la forêt française - domaniales (appartenant à l’Etat) ou communales, car 11 000 communes sont concernées. Pour les forêts domaniales, le financement de cette tâche est assuré par les recettes tirées de leur exploitation. Pour les forêts communales, les communes reversent environ 10 %de leurs recettes forestières, le reste étant compensé par l’Etat afin d’assurer une même qualité de gestion quelle que soit la commune, sa forêt, ses ressources. Il s’agit donc d’un vrai service public... duquel l’Etat a pourtant commencé à se désengager dès les années 80, en rognant sur ce versement compensateur qui s’est trouvé amputé de près de 40 % en vingt cinq ans. Du coup, la surveillance des exploitations tend à se relâcher, on facture certains coûts de travaux aux communes...

Et si les communes ne paient pas ?

De fait, on peut assister à de petites différences de gestion. Les petites communes qui n’ont pas les moyens de payer, celles qui possèdent des forêts pas tellement productives... font l’objet d’une attention moindre. Pour compenser ce désengagement de l’Etat, l’Office s’est engagé dans une politique commerciale, au détriment du service public qui occupe de moins en moins de place dans sa stratégie. En parallèle, on a réduit l’emploi. En une vingtaine d’années, l’ONF a perdu le tiers de ses effectifs, passant de 15 000 à 10 000 salariés.

Qu’est-ce qui a fini par mettre le feu aux poudres ?

C’est le dernier plan de restructuration qui a causé cette mobilisation sans précédent. La direction proposait, outre la délocalisation du siège de l’Office de Paris à Compiègne (Oise), de poursuivre dans la voie de la réduction des emplois au nom de la fameuse RGPP (révision générale des politiques publiques), mais aussi et surtout de fermer de nombreux sites en milieu rural, et enfin de segmenter les métiers et missions de l’ONF dans des services devenus autonomes et sommés de dégager des bénéfices : en fait, des filiales. C’est à peu près le chemin destructeur que l’on a déjà fait suivre à La Poste, par exemple. Et comme si cela ne suffisait pas, on assiste en parallèle à toute une série de transferts de charges du budget de l’Etat vers celui de l’ONF. Cela atteindra 75 millions d’euros d’ici deux ans, sur un budget global d’environ 700 millions.

Certaines missions sont-elles menacées ?

Des missions d’intérêt général, comme la prévention des incendies, la restauration des milieux montagnards ou la fixation des dunes, font l’objet de conventions entre l’Etat donneur d’ordres et l’ONF prestataire. Elles étaient jusqu’à présent entièrement financées par l’Etat. Mais à l’issue du contrat de plan Etat-ONF 2007/2011, l’Office devra prendre en charge 50 % du coût. Dès lors, il faut craindre pour l’avenir et la qualité de missions que l’ONF n’aura jamais les moyens d’assumer seul.

Sauf à intensifier l’exploitation des forêts afin de dégager des ressources...

Oui. C’est hélas un schéma classique : on commence par asphyxier financièrement un service public, comme un prélude à son démantèlement au cours duquel les meilleurs « morceaux », les plus rentables, sont confiés au privé au mépris de l’intérêt général. L’ONF se livre actuellement à une véritable course de survie, avec de très fortes pressions pour aller récolter de plus en plus dans les forêts.

Cela peut-il être dangereux pour la ressource ?

A terme, oui. Si on récolte plus que ce que la forêt peut produire, elle s’appauvrit. Exactement comme si on puisait dans un capital sans souci de le maintenir à niveau. D’autant qu’existe aussi le projet d’intégrer l’Inventaire forestier national (IFN) au sein de l’ONF. L’IFN est un service administratif de l’Etat, chargé d’inventorier la ressource : ainsi, outre un coût de 12 millions d’euros à assumer, l’ONF deviendrait juge et partie, contrôleur et exploitant !

La forêt française court-elle le risque de la surexploitation, ou d’un recours massif aux importations ?

Il s’agit en effet d’une politique à courte vue. Si nous poursuivons pendant vingt ans des récoltes au rythme actuel, le stock va s’appauvrir et il faudra bien aller ailleurs pour répondre aux besoins. C’est en outre une politique absurde puisqu’à l’heure actuelle, avec la crise, la demande en bois frais s’effondre - et malgré tout l’ONF continue à mettre du bois sur le marché, alors que les industriels demandent qu’on arrête ! Mais la direction s’obstine dans cette logique commerciale à tout prix, et ce sont les personnels qui s’opposent à cette politique, au nom de l’intérêt général.

Les personnels de droit privé de l’ONF, soit un tiers de l’effectif, sont-ils également concernés ?

Oui - même si pour eux, qui sont essentiellement des ouvriers forestiers, le changement d’orientation de l’ONF pourrait sembler ne pas changer grand-chose a priori. Sauf qu’ils se retrouvent maintenant dans des services régionalisés, qui vont devoir s’autofinancer et dégager des bénéfices. Et comme n’importe quelle autre entreprise de travaux forestiers, ils se serviront de l’emploi comme variable d’ajustement... D’ores et déjà, ce qui se passe a des conséquences sur leurs conditions de travail ; ce que nos camarades de la FNAF-CGT, premier syndicat chez les ouvriers forestiers, ont fort bien compris - à la différence d’autres syndicats...

Où en êtes-vous sur le plan de la mobilisation ?

La direction a réussi le 20 février à faire signer un accord au rabais par trois syndicats minoritaires. Les trois syndicats qui composent encore l’intersyndicale (CGT-Forêt, SNAF-UNSA et SNUPFEN-Solidaires) pèsent tout de même près de 70 % des personnels de droit public. La direction multiplie les actions en justice contre les personnels, et elle a commencé à mettre en œuvre les restructurations au niveau régional, alors que les négociations commençaient ! Celles-ci sont donc rompues. Les salariés de l’ONF ont été très présents lors des journées interprofessionnelles des 29 janvier et 19 mars, et ils poursuivent localement des actions de « résistance passive ». Nous demandons la reprise des négociations sur des bases saines. La direction aurait tort de croire qu’elle a remporté la bataille !

Quand on est un simple citoyen soucieux de l’avenir de la forêt, ou élu local, comment peut-on soutenir votre lutte ?

Nous avons déjà reçu le soutien de plus d’un millier des 11 000 communes forestières de France. Certaines ont voté des délibérations, se sont adressées à leur association nationale. Les citoyens peuvent déjà s’assurer que leur commune, si elle est concernée, a bien manifesté son opposition au plan de démantèlement de l’ONF. C’est sans doute la manière la plus efficace d’agir, car les élus sont représentés au Conseil d’administration de l’ONF.


par Olivier Chartrain (propos recueillis)

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