La souffrance dans la Grande Distribution

Agoravox. 10 avril 2010 par Yul B

"L’homme consommateur n’est pas seulement l’homme qui consomme de plus en plus. C’est l’individu qui se désintéresse de l’investissement." Edgar Morin, le consommateur

 

Une personne qui m’est à la fois proche et chère travaille en qualité « d’hôtesse de caisse » dans la Grande Distribution. Je lui devais de comprendre sa souffrance quotidienne et de coucher sur cette feuille virtuelle les réflexions que m’inspirent sa vie professionnelle. 

La souffrance des employés de la Grande Distribution est avant tout le fait de directeurs et de petits chefs eux-mêmes soumis à la pression des banques et de l’actionnariat. Ils sont terrorisés à l’idée de perdre la « confiance » de leurs banquiers. Il craignent de voir les cohortes de consommateurs déserter leurs étals savamment achalandés. Ils accablent alors le personnel placé sous leur autorité et sur lequel ils projettent leurs angoisses.

Un autre fait d’une importance capitale est directement lié à l’activité intrinsèque de la GD. Elle œuvre dans le secteur de l’hyperconsommation. Je ne me hasarderai pas à évoquer dans le détail les ravages qu’engendrent les comportement liés à ce mode consumériste obsessionnel. Je ne ferai jamais aussi bien que Monsieur Bernard STIEGLER.

Dans l’industrie, le patronat et l’encadrement sont préparés depuis de nombreuses années à des affrontements sociaux difficiles et durables. Contrairement aux dirigeants de l’Industrie, ceux de la Grande Distribution ne sont pas, sinon à de rares exceptions près, confrontés aux conflits s’inscrivant dans la durée (*). De fait, ils ne peuvent mener un combat direct avec une personne certes d’un rang hiérarchiquement ou socialement inférieur mais déterminée à ne pas se laisser infantiliser et humilier.

L’industrie possède un réel moyen de pression et une vraie capacité de nuisance sur les autorités et sur ses employés en raison de la menace d’un potentiel chômage de masse. La grande surface quant à elle, semble avoir acquis un immense ascendant sur les pouvoirs publics sans pour autant disposer de cet atout majeur.

La GD est prisonnière du secteur et du lieu géographique où elle exerce. En effet, il lui est impossible, à peine de se ruiner, de délocaliser une grande surface vers un pays étranger plus accueillant. Là où la main d’œuvre est docile, peu exigeante en terme de salaire et quasiment exempte de protections sociales.

La GD implantée en France est contrainte de demeurer en France ! Ce n’est certainement pas un fait anodin. Il est inconcevable qu’elle puisse, à l’occasion d’un grave conflit social, partir s’implanter dans un pays de l’est européen. A ce titre, elle devrait plutôt se montrer conciliante avec ses employés. Et pourtant…

C’est là tout le paradoxe de la situation. Comment fait-elle sans la pression d’une éventuelle délocalisation pour maintenir ses employés dans la dépendance qu’un enfant éprouve à l’égard d’un parent martyrisant sa progéniture ? 

La GD est-elle perverse ? Oui, sans l’ombre d’un doute car elle possède des comportements immoraux et antisociaux. Elle ne ressent aucunement la moindre culpabilité.

La plupart des personnes travaillant pour la GD et en particulier dans les grandes surfaces ont un pouvoir économique relativement faible. Les salaires sont plus que modestes au regard des efforts consentis quotidiennement pour faire vivre l’entreprise et sans aucun rapport avec les rentrées d’argent faramineuses qu’elle engrange.

Les employés ne s’enrichissent d’aucune manière. Ils ont à effectuer les tâches répétitives et abrutissantes de remplissage de gondoles toutes plus uniformes les unes que les autres, et dépourvues de tout horizon. Ils sont maintenus dans l’idée prégnante que dehors, d’innombrables candidats se pressent aux portes de l’épicerie pour prendre leur place. C’est du reste parfaitement exact. Et il n’y a pas de parachute doré en cas de licenciement.

Petit à petit, les acquis sociaux s’effilochent, se délitent. Le Code du Travail y est constamment bafoué. Rares sont les grandes surfaces dans lesquelles existe une représentation syndicale qui ne soit pas de pure forme. Une telle situation serait inacceptable dans l’industrie et à coup sûr génératrice d’importants conflits sociaux.

Les grandes surfaces parviennent à ouvrir les dimanches et jours fériés. Elles font le forcing auprès des pouvoirs publics pour ouvrir plus souvent encore. Elles usent d’une manipulation « bernaysienne »(**) pour faire croire au rôle indispensable qu’elles joueraient dans l’économie du pays si tous les jours chômés devenaient ouvrés. Bientôt, l’indispensable rupture hebdomadaire avec le monde du travail aura vécu dans ce secteur. 

 Clients ou employés, les individus qui se rendent dans une grande surface appartiennent au même milieu social. Ils s’y rencontrent, s’y croisent et consomment en vertu de désirs subtilement transformés en besoins. Il s’agit là d’une double peine infligée aux employés par l’hypermarché : ils sont tout à la fois salariés et consommateurs, doublement assujettis à la GD. Et aucune de ces positions n’est véritablement confortable.

Si les clients achètent compulsivement certaines denrées dont il n’est pas prouvé qu’ils aient un besoin vital, ils demeurent dans l’épicerie géante un temps assez court. Les employés eux, y travaillent plusieurs heures d’affilée.

L’employé soumis au contact permanent des hyperconsommateurs va entrer en conflit silencieux avec leur fonctionnement. Il développera de la frustration voire de la rancœur.… Et finalement se comportera de manière identique dès que l’occasion lui en sera offerte, à la fin de sa journée de travail par exemple. Là se trouve l’absolue perversité de ce système : il broie tout le monde. A commencer par ceux qui le servent.

Néanmoins, la souffrance est réelle de part et d’autre. Celle du client est liée à l’addiction de l’achat pulsionnel et à la petite décharge d’adrénaline que lui procure l’acquisition d’un objet dont la publicité lui a marqué l’esprit au fer rouge. Il espère peut-être par ce geste calmer son obsession, en attendant la prochaine. Paradoxalement, ce même client va ressentir de l’amertume et de l’agressivité face à une démarche dont il éprouve confusément la vacuité. Ces sentiments vont se reporter sur la caissière ou la personne chargée du réapprovisionnement.

L’employé doit faire face à cette mauvaise humeur, à cette souffrance. En silence pour conserver son boulot. En cas de litige, il doit aussi faire valoir sa bonne foi auprès de sa hiérarchie et il dispose de bien peu d’armes pour pouvoir espérer conserver sa dignité.

Souvent issu de la classe moyenne voire beaucoup plus modeste encore, l’employé de la GD n’est pas spécialement formé à affronter la difficile réalité de sa condition. La caissière de supermarché et les employés du magasin sont sans cesse rabroués, humiliés, sans aucune marge de manœuvre créative.

Toute tentative de faire valoir une opinion fondée en droit ou en créativité est immédiatement considérée comme de la subversion. Elle est irrémédiablement réprimée par une direction archaïque dont les objectifs n’ont pas évolués depuis les débuts de l’ère industrielle.

Les employés sont ingérés par cette gigantesque machinerie qui avale, digère et rejette sans cesse, prélevant à chaque cycle un peu plus de dignité, d’esprit d’entreprise, de créativité, d’indépendance, de capacité de jugement et d’objectivité.

Ils deviennent une fonction au sens mathématique du terme car transformés par un ensemble d’opérations comptables en simples variables d’ajustement directement impliquées dans la mesure de la croissance de l’hypermarché. Ce que l’on pourrait appeler des dérivées…

A Véro.

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