Laïcité : la république trahie

Le Hussard. 31 janvier par Eddy Khaldi

 Article publié dans la revue "Direction" du SNPDEN (Syndicat des personnels de direction de l’Education nationale

La Sorbonne, 17 décembre 2009. Le secrétaire général de l’enseignement catholique, Éric de La Barre conclut ainsi son colloque , à l’intitulé provocateur, « Liberté d’enseignement et participation aux politiques publiques d’éducation » : « … la France a inventé un mode d’organisation … de la liberté d’enseignement qui n’a guère d’équivalent à l’étranger, sauf peut-être en Belgique et aux Pays-Bas. Serons-nous capables à l’avenir de transformer cette exception française en modèle. … En tout cas ce qui est certain c’est que nous ne nous sommes pas arrivés à un terme mais que l’histoire est devant nous. »

« Exception française », c’est peu dire en effet. Parmi les structures de 27 pays qui composent le « Comité européen de l’enseignement catholique », notre République laïque, se taille la part du lion : 27 % du total des élèves, 29% des établissements. Exceptée la France, la plupart de ces pays appliquent ce principe éminemment républicain : « école publique, fonds publics et école privée, fonds privés ». Ainsi, en Pologne, en Italie et au Portugal, l’enseignement catholique, en l’absence de financement public, représente respectivement 0,90%, 3,80% et 3,70%.

Depuis 1984, une omerta politique conforte une collusion entre libéraux et cléricaux « pour séparer l’école de l’Etat ». Malgré cette menace, qui se fait aujourd’hui, encore plus crédible, un silence religieux s’est installé, organisé à droite pour mieux masquer le démantèlement de l’éducation mis en œuvre, aidé par un électoralisme complaisant, à gauche. Au registre de la santé pourtant, a contrario, le débat et le clivage politique sont ouvertement affichés et assumés. L’opposition n’a pas peur sur ce terrain-là de distinguer, sans complexe, public et privé : « On ne peut pas dignement comparer le fonctionnement et les objectifs de santé publique d’un hôpital public avec les objectifs d’un établissement à but lucratif…. Les hôpitaux publics ne choisissent ni leurs patients ni les pathologies qu’ils traitent » . Pourquoi diable, ne pourrait-on pas, alors que les situations sont parfaitement analogues, remplacer « santé » par « éducation » ? Les écoles publiques elles aussi, ne choisissent ni leurs élèves, ni les pathologies sociales qu’elles affrontent. De plus, elles seules assument la mission essentielle en République, du « vivre ensemble ».

En France, l’essentiel des établissements privés, à plus de 96%, sont catholiques. De fait, la loi Debré se confond souvent avec la problématique des relations Eglise-Etat. Ainsi, cet authentique concordat scolaire constitue-t-il, une revanche inespérée pour l’Eglise catholique au regard de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en lui permettant d’assurer, sur le terrain scolaire, l’essentiel de sa visibilité sociale. L’Assemblée plénière des évêques de France, le 5 novembre 2006, témoignait sa reconnaissance, à juste titre : « Si la loi Debré n’existait pas, l’Enseignement catholique en France poserait moins de questions, tant sa surface serait réduite et sa réalité devenue confidentielle. »

Discréditer le public pour promouvoir le privé

Aujourd’hui, le surdimensionnement et le financement du privé par la puissance publique, incitent les libéraux et les cléricaux à s’allier pour faire dériver l’Institution éducation vers une logique de service, qui met en concurrence public et privé, afin de mieux installer la formation dans une logique consumériste. Depuis plus de vingt ans fleurissent des officines très clérico-libérales « Créateurs d’écoles », « SOS éducation », « Créer-son-école », « Enseignement et Liberté », « Famille, Ecole, Education »… Ces groupements reprennent en chœur depuis des années le même leitmotiv, inlassablement ressassé par l’Eglise catholique depuis la mise en place, finalement jamais digérée, de l’Ecole publique de Jules Ferry : le « mammouth comparable à l’ex-armée rouge » « génère de la violence », « coûte cher » et « fabrique des crétins » dans un « enseignement inadapté » et « non réformable ». « L’école est en train de mettre en péril l’avenir de milliers d’enfants : il faut agir vite » disent-ils. On ne peut passer sous silence les problèmes de l’enseignement public, pour autant, le privé serait-il sans problème ?. Pourtant il dispose de conditions de travail différentes : taille des établissements et nombre d’élèves par classe, origines socioprofessionnelles des familles ….

Cette même rivalité entre l’ « Ecole du diable » et celle du « bien » est plus insidieusement instillée afin d’asseoir la loi Debré et d’institutionnaliser le communautarisme scolaire, et de l’inscrire dans un processus de recours. Ainsi, « La Croix » dans son édition du 16 décembre 2009 titrait : « 50 ans après la loi Debré, la guerre scolaire s’est apaisée ». Le 29 décembre, « Les Échos » font résonance médiatique : « la querelle scolaire semble en passe de s’éteindre ».

Mais, personne jusqu’à présent n’avait osé ce propos tenu par Bernard Toulemonde dans Libération du 28 décembre 2009 : « je pense qu’on peut dire, honnêtement, que cette loi est profondément républicaine ». N’était-il pas chargé du dossier « Public-privé » auprès de Savary en 1981 puis aux côtés de Jack Lang ?

Repentance bien tardive du ministre protagoniste de l’autre concordat scolaire « Lang-Cloupet » . Jack Lang n’a aucun scrupule à dénoncer bien tardivement : « … une gauche maladroite, une droite sectaire et un épiscopat d’une grande véhémence ont eu raison du courage d’Alain Savary », et concernant la loi Debré Jack Lang poursuit enfin : « j’aurais préféré qu’elle ne voit pas le jour. Il eût mieux valu, qu’on développât l’école publique plutôt que de cristalliser l’école privée ».

Enfin, la messe est dite par le secrétaire général de l’Enseignement catholique : « Chacun est convaincu que l’équilibre trouvé en 1959 est à peu près satisfaisant pour tout le monde. » . Rappelons qu’Eric de La Barre, fut aussi président de l’UNAPEL au sein de laquelle il condamna le PACS. Nous sommes ici, bien au-delà du débat scolaire et bien en deçà d’une supposée mission de service public d’éducation. N’a-t-il pas aussi affirmé après le discours du Latran en 2007 que « la laïcité positive n’était pas étrangère à l’Enseignement catholique », après le vote de la loi Carle de 2009 instituant un chèque éducation qu’elle n’était qu’ « un bon compromis à un instant T ». Et surtout, n’est-il pas allé jusqu’à revendiquer, en mars 2008 au congrès des chefs d’établissement du privé : « Étendre la contractualisation avec l’État aux établissements publics pourrait permettre d’éteindre définitivement les derniers brûlots de la guerre scolaire … ». Ce n’est plus la nationalisation du privé mais la privatisation du public.

Neutralité confessionnelle de la République : principe constitutionnel

Même Debré n’avait pas envisagé de négocier avec un quelconque représentant de quelqu’Eglise que ce soit. Et il mettait en garde : « … il n’est pas concevable, pour l’avenir de la nation, qu’à côté de l’édifice public de l’éducation nationale, l’Etat participe à l’élaboration d’un autre édifice qui lui serait en quelque sorte concurrent et qui marquerait… la division absolue de l’enseignement en France. ». Et pourtant, c’est devenu réalité, et même pire, car, aujourd’hui, l’actuel recteur de Paris déclare : « Le contrat d’association qui fonde désormais les relations de l’enseignement catholique avec l’Etat signifie qu’il n’y a pas deux systèmes d’enseignement contradictoires ».

Ainsi, sans aucune légitimité de représentation, le secrétaire de l’enseignement catholique participe à la dérive libérale redoutée par Dagens évêque d’Angoulême : « …L’Église occupe ce terrain (…) au risque de se laisser instrumentaliser au service d’une logique de privatisation en mettant à la disposition des privilégiés des systèmes privés de soin, d’éducation, etc., dont l’inspiration catholique n’est plus qu’une source d’inspiration lointaine … ».

On est en train d’appliquer de fait, aujourd’hui, ce que Guy Bourgeois, ex président de « Créateurs d’écoles » préconisait auprès de l’AEF en 2002 : « Un contrat global et unique (logique de recentralisation) entre le ministère et le Secrétariat général de l’enseignement catholique pour toutes les écoles (…)]. Cela maintiendrait un fort clivage entre enseignement public et privé et les mettrait franchement en concurrence. ».

Jamais les militants laïques de 1959 n’auraient envisagé le développement aussi radical, d’un démantèlement, si dangereusement orchestré, de l’Ecole de toutes et tous.

Le chèque éducation est dans les cartons du ministère, comme l’avouait récemment SOS Education. Observons qu’ il a fait, d’ores et déjà, une entrée sournoise, par la petite porte des communes, contraintes, par la Loi Carle, de financer la scolarisation de leurs élèves hors commune, dans le privé… Ce « libre choix » de la ségrégation sociale sera supporté, sans accord préalable, par les collectivités les plus démunies. Combien devront-elles renoncer à leur école publique ?

Le rapport 2008-2009 sur les « libertés éducatives dans de monde » publié par l’OIDEL, ONG créée par l’Opus Dei, fait cette remarque avisée : « La liberté d’enseignement est, dans son principe, solidement ancrée dans la législation française », au point qu’il n’y a plus vraiment d’obstacles pour avancer vers une privatisation ou « le caractère propre catholique deviendrait une option parmi d’autres » qui pourrait « affirmer sa spécificité de manière plus explicite »…. « La suppression de la carte scolaire est aussi un élément de solution » car la carte scolaire constituait « un obstacle à la liberté d’enseignement » donc à la privatisation par la « diversification de l’offre ».

Rappelons, aussi, le « plan espoir banlieue », par lequel, pour la première fois l’Etat organise la concurrence avec son propre service public, en ne finançant plus, a posteriori, du fonctionnement, mais, a priori des investissements. Cette année, à Sartrouville s’ouvre un lycée Jean-Paul II, en plein cœur d’une zone à forte proportion de populations issues de l’immigration.

L’offensive cléricale se poursuit sur cette belle lancée, avec des jardins d’éveil catholiques pour les moins de 3 ans, « et en deçà », ouverts avec l’aide du gouvernement et de la CNAF. Projet clairement annoncé par Eric De Labarre, qui détaillait déjà, voilà plus d’un an, dans le dossier de l’enseignement catholique consacré à cette nouvelle manne, le mode d’emploi de la création de ces jardins d’éveil confessionnels et de leur financement par les pouvoirs publics. Envisageant déjà, les financements croisés de cette opération, légitimée aussi par cet objectif : « en vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant n’y entrera pas"…

Décembre 2007, au Latran, le Président déclarait : « la République […] répugne à reconnaître la valeur des diplômes délivrés dans les établissements d’enseignement supérieur ». Décembre 2008, le Saint-Siège et la France signent par un accord, leur reconnaissance. Des diplômes émanant d’autorités cléricales, sont désormais reconnus à égalité avec les diplômes nationaux, ainsi que le prévoient les accords Kouchner-Vatican qui transgressent le principe général de la collation des grades par l’Etat, établi en… 1880.

Ferdinand Buisson nous rappelle la fierté et le caractère propre de notre école ouverte à toutes et tous au nom de la laïcité : « Le triomphe de l’esprit laïque, ce n’est pas de rivaliser de zèle avec l’esprit clérical pour initier prématurément les petits élèves de l’école primaire à des passions qui ne sont pas de leur âge. Ce n’est pas de les enrôler contre d’autres avec la même étroitesse et la même âpreté en sens inverse. C’est de réunir indistinctement les enfants de toutes les familles et de toutes les Églises pour leur faire commencer la vie dans une atmosphère de paix, de confiance et de sérénité ».

Commentaires

  • jc mandon
    • 1. jc mandon Le 08/02/2010
    laïque c'est ma religion
    mais attention au virtuel !
    il est nécessaire que l'ENale propose des valeurs républicaines pour compenser le vide
    la neutralité ne suffit plus

    jcm
  • Laurie
    • 2. Laurie Le 06/02/2010
    Je n'ai vraiment pas le moral en vous lisant cette semaine!A quand la révolution?

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