Le Direct Download : le cancer du pirate

Readwriteweb. 04 juin 2010 par  Fabrice Epelboin

P2P for3v3r

Il fut un temps, avant Hadopi, où pira­tage rimait avec P2P, un mode de dis­tri­bu­tion des fichiers très sophis­tiqué, qui avait entre autre mérite celui de répar­tir la consom­ma­tion de la bande pas­sante entre les per­sonnes par­ta­geant un fichier.

Pour être clair, si mille per­sonnes par­ta­geaient un mp3, tous (ou presque) don­naient un peu de leur bande pas­sante pour per­mettre aux autres de télé­char­ger un peu du fichier. La dis­tri­bu­tion était ainsi répar­tie entre les consom­ma­teurs, son cout divisé à l’infini, appro­chait suf­fi­sam­ment le zéro pour être inté­gré dans les for­faits ADSL illi­mi­tés des téléchargeurs.

Technologiquement, c’est fan­tas­tique, mais d’un point de vue écono­mique, cela des­sine un ave­nir où, si le mar­ke­ting et la pro­mo­tion peuvent encore espé­rer tenir un rôle, la dis­tri­bu­tion n’en a, elle, plus aucun.

La forme la plus abou­tie, du point de vue de la vision écono­mique sous ten­due par le P2P, est proche de sys­tèmes comme eMule, mais au final, c’est bit­torent qui rem­por­tera le concours de popu­la­rité : plus effi­cace, notam­ment pour trans­fé­rer de gros fichiers vidéo, son prin­ci­pal défaut repose sur la pré­sence dans son écosys­tème de tra­ckers, des sites web, comme ThePirateBay, le plus célèbre d’entre eux, qui génèrent un énorme tra­fic, et donc poten­tiel­le­ment des reve­nus illégaux.

Le P2P n’a pas de modèle écono­mique en soit, c’est une simple tech­no­lo­gie, et comme elle est ‘Libre’, tout le monde peut l’utiliser comme bon lui semble (ou presque), et construire au besoin un écosys­tème autour de lui.

C’est le défit que tente de rele­ver ThePirateBay. Système de rému­né­ra­tion des créa­teurs (Flattr), moteur de recherche per­for­mant, ges­tion de la répu­ta­tion, et jusqu’au bou­tisme absolu puisque les concep­teurs du site sont allés jusqu’à mettre au point des évolu­tions ‘tra­cker­less’ de la tech­no­lo­gie Bittorent : en clair, ouvrir la voie à un ave­nir où les gros sites comme ThePirateBay n’aurait même plus de rai­son d’exister, et reve­nir aux fon­da­men­taux d’un sys­tème P2P où le rôle écono­mique de la dis­tri­bu­tion serait réparti entre consom­ma­teurs, ren­dant le dis­tri­bu­teur inutile (et se sabor­dant par la même occa­sion, tout en attei­gnant une forme d’éternité numé­rique, un vrai truc de Viking).

Mais Hadopi a sérieu­se­ment mis du plomb dans l’aile du P2P, sa prin­ci­pale cible. Son usage a stagné, plus décliné len­te­ment, au pro­fit d’une autre méthode de télé­char­ge­ment : le direct download.

Le jumeau malé­fique du P2P : le direct download

Le direct down­load (DDL, pour les intimes), d’un point de vue écono­mique, ren­verse tota­le­ment le mou­ve­ment de dilu­tion à dose homéo­pa­thique du rôle de la dis­tri­bu­tion. Bien au contraire, il en ren­force le pou­voir, au point de des­si­ner un ave­nir où les dis­tri­bu­teurs seront bien plus puis­sants qu’ils ne l’étaient hier, au temps de la FNAC et du Virgin Megastore.

Plutôt que de par­ta­ger les coûts entre tous, la dis­tri­bu­tion est entiè­re­ment à la charge d’un petit nombre d’acteurs (ça vous rap­pelle quelque chose ?) : Rapidshare, Megaupload, et quelques autres.

A eux la charge d’assurer la dis­tri­bu­tion de tout ce qui est numé­rique : logi­ciels, jeux vidéos, musique, cinéma, docu­men­taires, enre­gis­tre­ments d’émissions de télé­vi­sion, etc, etc.

Mais là où la dis­tri­bu­tion d’hier se com­pliquait la vie avec des maga­sins, du per­son­nels, de la publi­cité et de la pro­mo­tion, cette nou­velle race de dis­tri­bu­teurs a mis au point ce qu’il se fait de mieux dans l’innovation des star­tups : un ecosystème.

En établis­sant des règles qu’ils mai­trisent de bout en bout, les sites de DDL laissent la place à une mul­ti­tude d’acteurs qui vont faire le bou­lot à leur place : cer­tains pour des reve­nus misé­rables, d’autres, plus malins, en échange de sommes ron­de­lettes, suf­fi­santes, pour les meilleurs, pour s’assurer une retraite dorée en quelques années.

Le modèle écono­mique qu’ils pro­posent à leur écosys­tème est com­plexe, et varie d’un site de DDL à un autre, mais on retrouve sou­vent les mêmes variables dans la façon dont ils pro­posent de struc­tu­rer écono­mique­ment et tech­no­lo­gique­ment l’écosystème qui les entourent :

  • un sys­tème d’affiliation pour la vente de leurs for­mules «pre­mium», per­met­tant à qui­conque leur appor­tant un client de tou­cher une com­mis­sion, qui peut s’avérer très généreuse.
  • la rému­né­ra­tion de ceux qui hébergent chez eux des fichiers ‘popu­laires’, enten­dez par cela que si vous y pla­cez un fichier et que celui-ci est télé­chargé des mil­liers de fois, vous gagne­rez beau­coup. Inutile de vous dire que «Avatar» en DivX a plus de chances d’être popu­laire que vos pho­tos de vacances.
  • cerise sur le gâteau, et c’est là que du point de vue modèle écono­mique, cela touche au génie, cette rému­né­ra­tion est effec­tuée dans une mon­naie vir­tuelle, propre à chaque site de DDL, dont le cours est variable selon le bon vou­loir des diri­geants du site.
  • Enfin, des API per­met­tant d’industrialiser les opé­ra­tions d’hébergement et de télé­char­ge­ment sur le site de DDL, ce qui per­met à la fois une effi­ca­cité «indus­trielle» pour ceux qui y mettent en place des fichiers et plus de confort pour ceux qui les téléchargent.

Le tout flirte avec la léga­lité, mais pour l’instant se sort plu­tôt bien de ses sou­cis juri­diques, quitte à démé­na­ger d’une légis­la­tion à une autre, comme ce fut le cas pour Rapidshare, trans­féré de l’Allemagne à la Suisse l’année dernière.

Le modèle écono­mique de tout cela touche au génie, tout comme la construc­tion juri­dique qui consiste à crowd­sour­cer l’essentiel des risques vers des blogs et des forums «warez», pro­po­sant des liens vers les fichiers copy­righ­tés, ainsi que vers un trou­peau d’esclaves qui y hébergent des fichiers copy­righté trou­vés dans les réseaux P2P ou sur les news­groups, pour être payés au final en mon­naie de singe. Ils se feront un plai­sir d’aller publier leur liens, deve­nus leurs source de reve­nus, sur les blogs et les forums «warez», à qui revient la charge d’exploiter les esclaves ou de leur pro­po­ser une forme de contrat social alter­na­tif, tout est pos­sible, les sites de DDL s’en lavent les mains. «Anachy in the IP», en quelque sorte, mais cer­tai­ne­ment pas «no future».

Pour faire bonne mesure, on répon­dra de façon plus ou moins rapide aux demandes des ayants droits, qui, repé­rant un fichier copy­ri­thé ça et là, en deman­de­ront le retrait. Charge aux esclaves de l’upload de le remettre à dis­po­si­tion à nou­veau, ce qui ne manque pas d’arriver.

Pour le consom­ma­teur final, c’est tout bénef : télé­char­ger un fichier avec ce sys­tème est bien plus rapide qu’avec le P2P, et pour un coût, dans le cas d’une for­mule pre­mium, à peine deux fois plus élevé que ce que les par­ti­sans de la licence glo­bale avait ima­giné pour une solu­tion légale autour du P2P.

Mais le plus beau, c’est que ce sys­tème est pour le moment par­fai­te­ment à l’abri de Hadopi. Qui plus est, dans la mesure où à aucun moment le consom­ma­teur final ne par­tage quoi que ce soit, il n’est pas clai­re­ment dans l’illégalité, tout juste dans un vide juridique.

Fnac 2.0

Tout cela se fait au prix d’une archi­tec­ture tech­nique colos­sale, aux coûts pha­rao­niques, ce qui néces­site de lourds inves­tis­se­ments, contrai­re­ment à un board warez, quelque soit sa taille, ou à un tra­cker bit­torent, fut-il de la taille de ThePirateBay.

Alors, me direz-vous, pourquoi l’industrie de la dis­tri­bu­tion de la Culture ne hurle pas et ne se déchaine pas sur ces acteurs comme elle l’a fait avec ThePirateBay ?

Mettez-vous à leur place : leur modèle n’a aucun ave­nir, ils ne sont pas idiots au point de ne pas en être conscients. Devant eux se pro­file deux voies : celle du P2P, où ils ont dis­paru, et celle du DDL, où leur puis­sance est démul­ti­plié et leurs couts, au final, plus réduits qu’ils ne l’étaient hier. Quelle voie choi­sir ? La réponse est assez simple.

La seule ques­tion, en réa­lité, consiste à savoir s’il faut détruire les sites de DDL pour en pro­po­ser soit même, ou tout sim­ple­ment les rache­ter, quitte à faire bais­ser le prix à la faveur d’un énième pro­cès, fai­sant office d’OPA hostile.

Toujours est-il que dans l’inévitable marche du pro­grès qui broie l’industrie de la Culture depuis main­te­nant plus d’une décen­nie, le DDL est la seule voie réa­liste leur offrant la pers­pec­tive d’un ave­nir flo­ris­sant, où ils régne­ront à nou­veau en maitres abso­lus, allant, cette fois-ci, jusqu’à battre leur propre mon­naie et exter­na­li­ser l’essentiel de leurs charges de personnel.

Fantastique.

Les don­neurs de leçons qui prennent le terme néo­com­mu­niste pour une insulte peuvent désor­mais m’écrire. Own3d.

Prolétariat 2.0

Externaliser la quasi tota­lité de ses charges de per­son­nel est un fan­tasme que même les plus fer­vents par­ti­sans des délo­ca­li­sa­tions mas­sives n’osent ima­gi­ner. Pourtant, grâce au DDL, ce sera chose faite pour l’une des plus puis­sante indus­trie de la pla­nète d’ici une décen­nie tout au plus.

Il s’agira de se mon­trer géné­reux avec le petit per­son­nel, dans un pre­mier temps, pour ensuite faire jouer la concur­rence entre diverses main d’œuvres, voir même faire appel à des béné­voles en les embri­ga­dant dans un dis­cours idéo­lo­gique fumeux (idéo­lo­gie qui aura d’ailleurs été lar­ge­ment mise en place par la mafia 2.0 - voir plus loin – qu’il suf­fira d’amadouer ou d’envoyer au bagne par la suite).

Le rôle de la mon­naie vir­tuelle est ici essen­tiel, on pourra pro­gres­si­ve­ment faire bais­ser son cours, afin d’ajuster au plus bas la rému­né­ra­tion des esclaves 2.0 pour le plus grand pro­fit de ceux qui étaient hier des majors et qui seront demain… autre chose, mais de plus puis­sant encore.

Le petit peuple aura besoin d’idoles, il fau­dra prendre soin de lais­ser émer­ger des modèles de réus­site, érigés en héros, don­nant l’impression à la masse que le suc­cès est à leur por­tée, que l’on peut, si l’on s’y prend comme il faut, réus­sir et deve­nir riche.

Il sera de bon ton, cela ren­force la cohé­sion et l’aveuglement du trou­peau, qui s’imagine en Che Guevara 2.0 par­cou­rant une Bolivie numé­rique, de trans­for­mer cer­tains héros en mar­tyrs, afin de construire une mytho­lo­gie propre à assoir, demain, toute une industrie.

Dans le com­plexe écosys­tème mis en place par les sites de DDL, les plus malins pour­ront gagner des sommes sub­stan­tielles, se comp­tant en mil­lions d’euros. Une paille, par rap­port à ce que gagnent les sites de DDL, mais suf­fi­sam­ment pour leur­rer une jeu­nesse toute entière dans l’illusion du veau d’Or à por­tée de main, et tel­le­ment moins cher qu’une bonne cam­pagne d’affichage.

Mafia 2.0

En atten­dant la léga­li­sa­tion des sites de DDL, par leur rachat ou leur rem­pla­ce­ment (si tant est qu’ils n’en soient pas déjà action­naires), on n’hésitera pas à plon­ger le pro­lé­ta­riat 2.0 tout entier dans l’illégalité. Après tout, par rap­port aux condi­tions de tra­vail de leurs ancêtres du XIXe siècle, ce n’est tout de même pas si ter­rible que cela. Au pire, cer­tains fini­ront en pri­son et ser­vi­ront de mar­tyrs à une géné­ra­tion toute entière, bien trop occu­pée à regar­der «Iron Man 2» en «CAM» que de réflé­chir aux conséquences de leurs actes sur l’avenir qu’ils se pré­parent et aux pri­sons qu’ils construisent en guise d’habitations.

Selon les cultures, ce pro­lé­ta­riat d’un nou­veau genre s’organisera d’une façon ou d’une autre. Aux USA, un cer­tain esprit de corps règne, et la morale n’a pas déserté les rangs (ce n’est pas le royaume des Bisounours pour autant). En France, c’est tout le contraire, des petits mafieux dominent le mar­ché aux esclaves, les endoc­trinent avec une bouillie idéo­lo­gique, trop gen­ti­ment ser­vie par des vieux cons, issus de wana-be parti poli­tiques ou de wana-be média (un peu d’auto fla­gel­la­tion, ça fait du bien), et au besoin, font régner l’ordre et la ter­reur à l’aide de milices pri­vées, bien plus agres­sives encore que celles envi­sa­gées par les auto­ri­tés d’Etat.

Think glo­bal, act local, la recette a toujours mar­ché. La France se com­plait dans l’anarchie et la vio­lence ? Qu’on leur donne de la brioche.