Les familles des victimes du franquisme ne perdent pas espoir

Rue89. 10 avril 2010 par Elodie Cuzin

Le juge Baltasar Garzon à Madrid, le 7 avril (Juan  Medina/Reuters)

(De Madrid) Outrées par la suspension imminente du juge espagnol Baltasar Garzón, les familles de « disparus » du franquisme décident de faire appel à la justice argentine pour enquêter sur le sombre passé de l'Espagne. Curieux retournement, alors que le « superjuge » Garzón avait justement mené devant les tribunaux d'anciens membres de la junte argentine et ordonné l'arrestation du Chilien Augusto Pinochet.

Accusé par le Tribunal suprême espagnol, habilité à juger les magistrats, d'avoir sciemment outrepassé le cadre de la loi en ouvrant une enquête sur plus de 114 000 personnes disparues, Baltasar Garzón devra bientôt s'asseoir sur le banc des accusés, si son appel échoue comme les précédents.

Il risque d'être suspendu dès le 22 avril par ses pairs, dans l'attente du verdict.

Garzón a fait condamner d'anciens criminels latino-américains

Une perspective qui émeut les familles de disparus pendant la Guerre d'Espagne (1936-1939) et sous le régime franquiste, souvent exécutés et enterrés en bord de route.

Des rassemblements sont prévus dès que la nouvelle de la suspension tombera et plusieurs dizaines de sympathisants se sont déjà retrouvés à Madrid jeudi soir.

Plusieurs descendants de victimes du franquisme ont décidé de se tourner vers l'Argentine, où une plainte pour génocide et crime contre l'humanité sera déposée le 14 avril auprès de la juridiction habilitée à traiter les affaires pénales les plus importantes. Les mêmes fonctions que l'Audience nationale espagnole, où officie depuis plus de deux décennies celui que ses ennemis, agacés par sa grande projection internationale, surnomme le « juge star ».

C'est d'ailleurs depuis l'Audience nationale que Baltasar Garzón était parvenu à faire condamner l'Argentin Adolfo Scilingo, en 2007, pour les crimes commis par la junte argentine entre 1976 et 1983 et notamment les lugubres « vols de la mort ».

En 1998, le « superjuge » s'était rendu célèbre dans le monde entier en ordonnant l'arrestation du Chilien Augusto Pinochet alors en voyage à Londres.

« Une ex-colonie espagnole jugera ses crimes »

Dans ces dossiers et bien d'autres cas médiatiques, le magistrat s'est appuyé sur le concept de « justice universelle » pour agir hors de ses frontières et des limites de la prescription.

Une notion sévèrement réduite en Espagne en 2009 par les députés et un gouvernement souvent embarrassés devant les réactions outrées d'exécutifs étrangers dont les ressortissants étaient visés par les poursuites de juges espagnols.

« Nous démontrerons que la juridiction universelle n'est pas une arme colonialiste des pays puissants », a déclaré au quotidien Público l'avocat Carlos Slepoy, qui présentera la plainte à Buenos Aires mercredi :

« L'Argentine, ex-colonie espagnole, jugera les crimes de l'Espagne comme ce pays l'a fait avec les dictatures du cône sud. »

La plainte vise la période comprise entre le 18 juillet 1936, date du soulèvement militaire contre la seconde république espagnole, et le 15 décembre 1975. Soit la période couverte par la loi d'amnistie votée par l'ensemble des députés espagnols en 1977 et qui aurait dû empêcher, selon ses accusateurs, le juge Garzón d'ouvrir son enquête.

Une amnistie pourtant contestée par le comité des droits de l'homme de l'ONU, qui conseille qu'elle soit dérogée pour satisfaire les droits des victimes.

Avec cette nouvelle initiative, leurs familles espèrent pouvoir réclamer à l'Espagne une liste des hauts responsables de l'époque encore vivants et, au moins, que la justice argentine les convoquera pour témoigner. Rappelons que l'actuel président d'honneur du parti populaire, Manuel Fraga, fut ministre sous le régime de Francisco Franco.

Photo : le juge Baltasar Garzon à Madrid, le 7 avril (Juan Medina/Reuters)

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