Les Infiltrés : fracture entre les journalistes et le public ?

Rue89. 8 avril 2010 par Estelle Peard.

Les Infiltrés

Les journalistes des Infiltrés devaient-ils dénoncer les pédophiles sujets de l'émission de France 2 diffusée mardi soir ? Les réactions suscitées révèlent un fossé entre des journalistes qui remettent en cause ce qu'ont fait Les Infiltrés et des internautes qui estiment au contraire que le métier de journaliste n'est pas au-dessus des lois et du devoir d'assistance à personne en danger.

Au cœur de la polémique : la dénonciation par les auteurs du documentaire, réalisé en caméra cachée par l'agence Capa, de 23 pédophiles présumés découverts lors de leur enquête.

Les journalistes remontés contre les Infitrés

Mardi, une tribune cosignée par plusieurs journalistes dénonçait des journalistes devenus « auxiliaires de police », tandis que le SNJ (syndicat national des journalistes) et plusieurs agences de presse s'interrogeaient sur le procédé employé par Capa.

Mercredi, Daniel Schneidermann a estimé sur Arrêt sur images que « si France 2 ne faisait pas Les Infiltrés, l'information n'y perdrait sans doute pas grand chose. Ce qui y perdrait beaucoup, c'est le spectacle de l'information ». Il poursuit :

« Tout cela ne signifie pas qu'il ne fallait pas le faire. Encore faut-il trouver un nom à cette pratique, qui se situe quelque part entre le travail de police et le reportage animalier, mais que je peine, pour ma part, à nommer du journalisme. »

Sur Europe 1, dans Le Grand direct des médias, le journaliste Frédéric Bonnaud a quant à lui fustigé l'image de super-héros véhiculée par Les Infiltrés :

« C'est ce qui s'appelle se donner le très très bon rôle. C'est une conception du journalisme qui relève de Tintin, de Zorro, du Chevalier Blanc. […] Il ne fallait pas se mettre dans cette situation là. »

Les journalistes sont « des citoyens comme les autres »

Dans les commentaires laissés sur Rue89, le débat sur la déontologie journalistique a souvent tourné à l'avantage des Infiltrés.

A l'instar d'autres riverains, Momo53 s'interroge :

« La déontologie journalistique serait-elle au dessus de la loi ? Les journalistes ne sont-ils pas des citoyens comme les autres, soumis à la loi avant d'être soumis à leur code professionnel ?

La loi libère les assistantes sociales ou les médecins du secret professionnel ou médical pour le cas où des personnes seraient en danger, notamment les enfants, et leur fait même obligation de signaler. Au nom de quoi, alors que ces praticiens sont tenus de signaler ces situations, comme tous les citoyens, les journalistes devraient-ils s'en affranchir ?

Il ne s'agit pas dans cette affaire de dénoncer des crimes ou des délits déjà commis (le mal est déjà fait) mais de sauver de futures victimes. »

Le Provençal juge quant à lui que les journalistes sont des « lâches » :

« Se retrancher derrière des cartes de presse avec un costume de bonne conscience n'est vraiment pas glorieux. Les gens de Capa, par contre, ont une conscience qui, avant d'être professionnelle, est humaine.

Notre devoir d'adultes est aussi de protéger nos enfants et cela passe au-dessus des lois et autres foutaises. Cela s'appelle assistance à personne en danger. »

Le statut des journalistes, censés agir en tant que tels et non en tant que citoyens lambda, a animé le forum. Candide estime ainsi qu'« au XXIe siècle, à l'heure d'Internet, il faudrait remettre à plat ce statut bancal de “journaliste”. »

« Tout citoyen doit avoir le droit de porter une information, et je ne vois pas bien au nom de quoi une corporation bénéficie de cartes spéciales les plaçant au-dessus des lois générales. »

En écho, Li den tao se demande s'il existe « une valeur supérieure à celle de la protection de l'intégrité de la personne humaine ».

« Si l'enquêteur ne s'annonce pas journaliste, les pédophiles ne sont pas des sources »

Le secret des sources, défendu par le SNJ et la tribune publiée mardi, est interrogé par Newsfiction, qui donne un « exemple concret » :

« Vous êtes journaliste, vous effectuez une enquête sans caméra cachée et selon une procédure “traditionnelle” sur le terrorisme. Par un concours de circonstances, vous découvrez involontairement qu'une organisation s'apprête à faire sauter une station de métro à l'heure de pointe. Que faites-vous ? Vous gardez vos sources ? »

Pour Zombieland, le secret des sources doit être protégé quelle que soit la nature des délinquants à l'origine de l'information :

« Si l'on enquête sur un meurtre, un détournement de fonds lié à un parti politique, la mafia et que l'on ne dénonce pas ses sources, c'est protéger tous ces gens ? Non. C'est d'abord le métier de journaliste qui est protégé. Le métier qui consiste à chercher le pourquoi et le comment et à en faire un article, un reportage, un film. Pour nous permettre de comprendre un peu mieux le monde dans lequel nous vivons.

Alors, oui, la pédophilie, c'est dégueulasse. Mais à ce compte là, tous les crimes, qu'ils soient sanglants ou financiers, sont dégueulasses. Soit on les dénonce tous, soit on n'en dénonce aucun. Et quand, demain, les journalistes n'auront plus de sources pour nous dévoiler toutes les horreurs du monde, je suis sûr que l'on aura gagné en démocratie et liberté. »

Dans un commentaire plébiscité par plusieurs riverains, Hououji Fuu résume à sa façon le débat :

« Au final, l'enquête menée par Capa était “sous couverture”. Pas d'annonce de l'enquêteur qu'il est journaliste, donc pas de contrat moral, donc pas de “rupture de contrat de non divulgation” avec les pédophiles, qui ne sont pas des sources, dans le cas d'espèce.

La seule question c'est : peut-on faire des enquêtes de journalisme sans annoncer au préalable aux objets de l'enquête qu'on est journaliste ? J'aurais tendance à dire oui. »

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