Les leçons oubliées du Vietnam

Le Monde Diplomatique. Archives de novembre 2009 par William R. Polk.

Dans un documentaire (1) où il relate son séjour en Afghanistan aux côtés des troupes américaines, le réalisateur Bing West se fait l’écho d’une opinion très populaire aux Etats-Unis : « Il faut infliger de plus lourdes pertes à nos ennemis dans les combats, afin que le moral des talibans et leurs réseaux soient brisés. [Nous] devons également mettre en œuvre de nouvelles stratégies pour augmenter les pertes ennemies sur le champ de bataille. »

Pareil projet traduit à la fois une méconnaissance de l’Afghanistan et une indifférence à l’égard de sa population. En effet, que cela plaise ou non, les talibans représentent aux yeux de cette population majoritairement pachtoune la seule organisation politico-militaire efficace d’un pays où ils sont enracinés tant par la religion (un islam bien spécifique) que par le code de l’honneur.

La rédaction d’un rapport sur la politique américaine m’ayant amené à découvrir l’Afghanistan en 1962, j’y ai vu une montagne rocailleuse, morcelée par de profonds ravins et parsemée de quelque vingt mille « balles de ping-pong » : des villages autonomes, qui partagent une religion et des coutumes, mais vivent en autarcie.

Les Soviétiques, qui avaient envahi le pays en 1979, ont fini par comprendre, après une décennie d’affrontements et la perte de quinze mille soldats, que même s’ils détruisaient nombre de ces « balles » et expulsaient des milliers de personnes, ils ne gagneraient pas la guerre. N’ayant jamais contrôlé plus du cinquième du territoire, malgré l’importance de leurs contingents et de leurs victoires militaires, ils ont dû se retirer en 1989, et cette guerre contre les moudjahidins a virtuellement détruit l’Union soviétique.

Pareille expérience n’a toutefois rien d’exceptionnel : la Grande-Bretagne avait combattu les Afghans en 1842, de 1878 à 1880, puis en 1919, et subi autant de pertes que l’URSS avant de jeter l’éponge. Selon M. Zamir N. Kabulov, ancien ambassadeur soviétique, puis russe, à Kaboul, les Etats-Unis, notamment en reproduisant les erreurs de Moscou, sont engagés dans la même voie. Ils veulent à la fois écraser les talibans par la force, diviser leur direction et briser leurs liens avec le peuple, traiter avec un gouvernement de leur choix tout en limitant leurs pertes militaires.

Ces stratégies rappellent étrangement l’expérience du Vietnam, où les Etats-Unis ont tenté — en vain — de fractionner la direction de l’ennemi et de trouver des « modérés » susceptibles de se retourner contre les « jusqu’au-boutistes ». Ils se sont évertués à couper les communistes du reste de la population (en regroupant celle-ci dans des « hameaux stratégiques » (2)). Et ils ont traité avec un gouvernement qu’ils avaient installé.

Selon les « Pentagon Papers » (3), qui constituent le rapport officiel le plus complet et le plus détaillé sur la guerre du Vietnam, « la tentative de traduire la nouvelle théorie de la contre-insurrection dans une réalité opérationnelle [par] un mélange de mesures militaires, sociales, psychologiques, économiques et politiques [a été] marquée par une constance des résultats et des techniques : toutes ont lamentablement échoué ». Or c’est cette politique que le général David Petraeus, commandant en chef de l’United States Central Command (Commandement central de l’armée des Etats-Unis, Centcom), a ressuscitée en Afghanistan et que le général Stanley McCrystal, commandant en chef des troupes américaines et de l’OTAN dans ce pays, essaie de concrétiser.

En tant que membre du Policy Planning Council, je suis intervenu en 1963 devant l’US National War College pour y prédire notre défaite au Vietnam. J’y ai plaidé la nécessité d’agir sur trois fronts — politique, administratif et militaire — en attribuant à chacun un pourcentage selon son importance. Le front politique représentait, selon moi, environ 80 % du combat à mener, mais le Vietminh avait gagné sur ce terrain dès la fin des années 1940 ; comme l’a observé le président Dwight Eisenhower, Hô Chi Minh aurait remporté des élections libres, même dans le Vietnam du Sud (4).

La composante administrative s’élevait quant à elle à 15 % : à la fin des années 1950, le Vietminh avait détruit toute l’administration du Sud, éliminant de nombreux fonctionnaires, policiers, professeurs, docteurs... et empêchant la collecte des impôts, la délivrance de messages, le fonctionnement des services publics — ainsi que les déplacements des soldats du Vietnam du Sud après la tombée de la nuit. Enfin, la dimension militaire représentait les 5 % restants — et, quoique les Etats-Unis y aient concentré leurs efforts durant une décennie, ni la contre-insurrection ni même les combats de grande envergure n’ont eu d’incidence sur le terrain.

De même, en Afghanistan, la coalition occidentale n’exerce qu’une faible influence — sinon aucune — sur les dimensions politique et culturelle : les Afghans haïssent uniformément, et depuis toujours, les incursions étrangères. Concernant l’administration, les Etats-Unis ont dressé un inventaire (demandé par le Congrès) des succès enregistrés dans ce secteur : ils sont peu nombreux et éphémères — dès que les troupes américaines se retireront, les talibans, à l’instar des Vietnamiens du Nord, réduiront à néant tout ce qui a été mis en place.

Dans le New York Times du 23 août 2009, le journaliste Richard Oppel Jr illustre cette configuration à Khan Neshin, dans le Helmand : le gouverneur de la province lui a confié qu’il n’y disposait d’aucun groupe de conseillers susceptibles de l’aider dans sa tâche, pas davantage de médecins, d’enseignants ni de bien d’autres corps de métier. En revanche, il avait des policiers voleurs et quelques soldats prétendant se trouver là en vacances. Sans doute la situation est-elle meilleure dans certaines régions, mais elle est pire dans d’autres. Pour reprendre une évaluation en pourcentages des fronts d’intervention, les actions de « reconstruction nationale » en Afghanistan équivalent au mieux à 8 % — à peine plus de la moitié de mon estimation concernant le Vietnam.

Reste l’intervention de l’armée américaine : s’il est certain qu’avec une force de frappe supérieure les Etats-Unis gagneront toujours les batailles d’importance, les insurgés ne disparaîtront que pour mieux reparaître. Aussi peut-on généreusement évaluer à 3 % l’importance de l’effort militaire occidental — la probabilité d’une « victoire » décisive ne dépassant pas 10 %.

L’ancien gouvernement sud-vietnamien et l’actuelle administration afghane se rejoignent sur un point essentiel : la population les déteste et les craint. La corruption des autorités de Saïgon était proverbiale — non seulement les fonctionnaires détournaient les aides financières et la nourriture destinées au peuple, mais ils vendaient à leurs propres ennemis du Nord les équipements militaires et les armes fournies par les Etats-Unis. En outre, toutes les missions dangereuses incombaient aux forces américaines. Un colonel de l’Interagency Task Force, que je dirigeais, soutenait que, sitôt les plans américains connus de l’armée sud-vietnamienne, les marines pouvaient être sûrs de tomber dans une embuscade.

En Afghanistan, le pouvoir mis en place par Washington est largement impliqué dans le trafic de drogue ; il monnaie les emplois dans la police, l’armée et les services publics ; il juge les affaires juridiques à la taille des pots-de-vin et a même fourni des munitions aux talibans. Pour lui, tout est à vendre. La réélection de M. Hamid Karzaï s’apparente à une véritable farce — les résultats ayant été annoncés bien avant le décompte des voix —, et l’autorité du président ne dépasse pas les limites de Kaboul.

En revanche, l’Afghanistan diffère du Vietnam par l’existence des fameux chefs de guerre, détestés tout autant que redoutés, qui contrôlent le gouvernement. Pour « gagner » le dernier scrutin, M. Karzaï a ainsi rapatrié de Turquie le tristement célèbre Ouzbek Rashid Dostum (5). Ces chefs, associés aux Etats-Unis dans l’esprit des Afghans, sont encore une épine dans le pied des militaires américains.

De quoi sera donc fait l’avenir ? Le président Barack Obama affirme que les Etats-Unis doivent gagner. Le ministre de la défense Robert Gates proclame qu’ils doivent se maintenir en Afghanistan « quelques années » (pas moins de quarante, selon le général britannique David Richards) — alors que le Canada a arrêté une date de retrait de ses troupes et que les Allemands, comme les Norvégiens, s’interrogent sur leur présence.

En se fondant sur le précédent irakien, on peut évaluer le coût global de la guerre en Afghanistan à une somme comprise entre 3 000 et 6 000 milliards de dollars, soit plus d’un quart du produit intérieur brut américain : la continuation de cette guerre rendrait irréalisable le programme de politique intérieure de M. Obama.

Ainsi, cet engagement pourrait s’avérer aussi fatal pour l’actuel président que le Vietnam le fut pour Lyndon Johnson. Pourtant, M. Obama a décidé de « maintenir le cap », en présentant l’Afghanistan comme le berceau du terrorisme — ce qui est faux. C’est l’action militaire américaine qui favorise le terrorisme (particulièrement depuis l’extension des opérations au Pakistan, en Somalie et en Irak), la meilleure recette pour accroître le danger restant le bruit des bottes sur le terrain. Les terroristes n’ont pas besoin de l’Afghanistan, enclavé et mal desservi sur le plan des transports et des communications : les attentats du 11-Septembre ont été lancés depuis l’Europe, et les terroristes peuvent opérer de n’importe où.

Malgré la longue expérience des Etats-Unis en matière de terrorisme — elle remonte à la révolution américaine —, la nature et les causes du phénomène lui échappent toujours. L’arme des faibles restera en service chez ceux qui estiment ne pas disposer d’autres atouts pour réparer les injustices. Le même scénario se répète depuis deux cents ans en divers points du monde : Amérique latine, Irlande, Espagne, Yougoslavie, Grèce, Italie, France, Palestine, Turquie, Afrique du Sud, Kenya, Inde, Cachemire, Afghanistan, Birmanie, Sri Lanka, Thaïlande, Malaisie, Chine, Russie... Selon que leurs objectifs nous paraissent justifiés ou non, les terroristes obtiennent l’appellation de « combattants de la liberté » ; celle-ci dépend donc de notre appréciation de leurs objectifs bien davantage que de leurs moyens d’action.

Les talibans et Al-Qaida obéissent à des logiques très différentes, mais cette distinction demeure confuse dans bien des esprits. Les premiers forment une organisation politique nationale, un véritable gouvernement intérieur en exil qui s’appuie sur un leadership traditionnel et sur une ethnie dominante ; Al-Qaida fait le lien entre des hommes et des femmes installés en divers endroits du globe et agissant seuls, sans commandement central — M. Oussama Ben Laden n’étant pas leur général mais leur gourou. Leurs objectifs diffèrent.

L’usage de la force peut se révéler dangereux pour la société américaine comme pour son système politique et juridique. C’est pourquoi la prudence s’impose quand on avance sur le fil ténu qui sépare la volonté de sécurité du totalitarisme. Quarante ans de guerre en Afghanistan, comme le réclament les néoconservateurs et les généraux, ne permettront probablement pas de vaincre les terroristes ; en revanche, cela pourrait anéantir certaines des valeurs les plus chères des Etats-Unis.

Washington gagnerait à appuyer sa politique de défense sur quelques principes simples : élaboration d’une politique à long terme qui empêche les groupes terroristes de se renforcer ; recherche de compromis ouvrant la voie vers la réconciliation nationale en Afghanistan — sur les bases du discours tenu en juin 2009 par le président Obama au Caire. Et méfiance vis-à-vis des experts : les recettes « gagnantes » qu’ils proposent à M. Obama sont de celles qui ont toujours échoué. Ulysse a eu raison de s’attacher au mât de son bateau après avoir bouché les oreilles de ses compagnons, quand les sirènes chantaient...



(1) « Close-in firefight Afghanistan July 09 », Youtube.com.

(2) Le programme « Hameau stratégique » conçu par le Vietnam du Sud et les Etats-Unis en 1961 visait à lutter contre l’insurrection par le biais de transferts de population.

(3) Expression habituellement employée pour désigner le rapport intitulé « United States - Vietnam relations, 1945-1967 : A study prepared by the department of defense » (« Relations entre les Etats-Unis et le Vietnam, 1945-1967 : une étude préparée par le département de la défense »).

(4) Les accords de Genève de juillet 1954, qui mirent fin à la guerre française d’Indochine, prévoyaient la tenue d’élections générales en juillet 1956 pour réunir le nord et le sud du pays. Estimant que le Vietminh obtiendrait environ 80 % des suffrages, les Etats-Unis s’employèrent à empêcher la tenue du scrutin. Cf. Alain Ruscio, La Guerre française d’Indochine, Complexe, Bruxelles, 1992, p. 227.

(5) M. Dostum est notamment accusé d’avoir laissé massacrer plusieurs milliers de talibans détenus en 2001 dans une prison du nord du pays, lors du renversement du régime de ces derniers.

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