Les séquestrations de patrons, une méthode de lutte qui se révèle payante

Les séquestrations de patrons, une méthode de lutte qui se révèle payante

Par Ivan du Roy, BASTA!(9 avril 2009)

Sony, 3M, Caterpillar, Scapa… Quatre séquestrations de dirigeants se sont déroulées en un mois. Elles s’inscrivent dans un rapport de force radical et psychologiquement brutal, pour les dirigeants retenus dans l’usine comme pour les salariés. Mais ces actions se révèlent efficaces pour peser sur les négociations. À chaque fois, les revendications sont écoutées, les indemnités de départ augmentées et les congés pour reconversion allongés. C’est peut-être pour cela que près d’une moitié des Français juge cette pratique de lutte « acceptable ».

La séquestration de patrons et dirigeants ? Près de la moitié des personnes interrogées lors d’un récent sondage  la juge « acceptable ». Mais Nicolas Sarkozy n’aime pas, le Medef encore moins. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’aller séquestrer des gens ? On est dans un État de droit, il y a une loi qui s’applique, je la ferai respecter », a déclaré le Président de la République. Quoiqu’il en pense, cette méthode de lutte s’est révélée efficace dans les quatre entreprises où cadres et dirigeants ont été retenus par leurs salariés. Dans chacun des cas, la situation s’est débloquée et les salariés ont obtenue des résultats substanciels.

La dernière séquestration en date s’est déroulée à Bellegarde-sur-Valserine (Ain), non loin du paradis fiscal suisse, dans une usine de production d’adhésifs industriels appartenant au petit groupe britannique Scapa (1500 salariés dans le monde). L’activité commerciale de Scapa est excédentaire en France, avec plus de 3 millions d’euros de bénéfices en 2008. Au niveau du groupe, la moitié des bénéfices de 2008 a été reversée aux actionnaires. Mais l’usine de Bellegarde-sur-Valserine doit fermer et ses 68 salariés sont licenciés. Ils ont séquestré quatre cadres dirigeants dans la nuit du 7 au 8 avril. Suite à leur libération, ils ont obtenu 1,7 millions d’indemnités supplémentaires, qui s’ajoutent aux indemnités légales. Pour chaque salarié qui compte une ancienneté d’au moins 20 ans, cela représente 55 000 euros par salarié en plus des indemnités conventionnelles. La direction a accepté le paiement des jours de grève.

Indemnités plancher

Ce sont les salariés de Sony de Pontonx-sur-l’Adour (Landes) qui avaient initié le mouvement en séquestrant l’un des directeurs de Sony France dans la nuit du 12 au 13 mars. Sony a réalisé en 2008 un bénéfice net de 2,8 milliards d’euros. 26% des revenus de la multinationale japonaise viennent d’Europe, première zone géographique pour ses ventes, devant le Japon et les États-Unis. Cela n’empêche pas Sony de fermer l’usine de Pontonx et de mettre à la porte ses 311 employés. Après la séquestration, les grévistes ont obtenu la reprise des négociations. Dans un premier temps, la durée des congés de reconversion a été portée de 9 à 12 mois et le budget de formation a été augmenté. « Le plus important est que nous avons obtenu un accord pour les salariés de plus de 55 ans », commente alors la CGT. Puis le 2 avril, le PDG de Sony France annonce que les indemnités de licenciement sont portées à 45 000 euros minimum plus un mois de salaire par année d’ancienneté. Enfin, 13 millions d’euros sont alloués à la reconversion des salariés qui le souhaitent.

Dans l’usine 3M à Pithiviers (Loiret), les résultats sont plus mitigés. Sur 235 salariés, 110 postes sont supprimés, là encore malgré les excellents résultats du groupe au niveau mondial. 3M est l’une des trois multinationales états-uniennes à augmenter, malgré la crise, le versement des dividendes à ses actionnaires au premier trimestre 2009, avec Coca-Cola et Colgate. L’un des directeurs de 3M France est séquestré le 25 mars. Après sa libération, le congé de mobilité (payé à hauteur de 65% du salaire brut, et au minimum 85% du Smic) est prolongé de dix mois. La prime de départ est fixé à 30 000 euros minimum plus 8 à 15 mois de salaires brut selon l’ancienneté. Une avancée, même si la prime de départ reste « éloignée » des revendications des syndicats, selon la CFE-CGC.

Rouleau compresseur

À Caterpillar, la situation est encore en stand-by. Le célèbre fabricant de bulldozers a triplé son bénéfice en cinq ans et a multiplié par deux les dividendes de ses actionnaires, ce qui ne l’empêche pas de « dégraisser » au sein de ses usines de Grenoble et d’Echirolles (Isère). 733 ouvriers doivent être licenciés. Le 31 mars, cinq dirigeants de l’usine, de Caterpillar France et Europe sont séquestrés. « Nous demandons que l’indemnité de départ soit de trois mois de salaire par année d’ancienneté, avec un plancher minimum de 30 000 euros pour tous les salariés qui vont quitter l’entreprise », précise la CGT lors des négociations qui suivent. Cette revendication n’a pas encore abouti. La direction réévalue cependant l’enveloppe destinée au « Plan de sauvegarde de l’emploi », qui passe de 48,5 à 50 millions, et propose de réduire le nombre de licenciements à 600, à condition que les salariés acceptent davantage de flexibilité. « L’annualisation du temps de travail, les horaires tournant, la suppression des 35 heures, les salariés n’en veulent pas », réagit la CGT.

La séquestration de cadres dirigeants obtient donc des résultats nuancés en fonction des entreprises mais significatifs quand les négociations sont bloquées. À défaut de préserver emplois et salaires, cette méthode de lutte permet aux salariés visés par les licenciements de s’en sortir un peu mieux financièrement. Elle s’inscrit dans un rapport de force radical et psychologiquement brutal, pour les dirigeants séquestrés comme pour les salariés, loin d’être des preneurs d’otages en herbe, mais les faits montrent son efficacité. Une méthode qui obtient plus de résultats que l’indignation feinte d’un chef d’État face au patronat et les discours creux d’un gouvernement autiste. Et une forme de lutte qui repose encore et toujours la question centrale de la redistribution des richesses produites.

Ivan du Roy

 

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