Les soignants deviennent des caisses enregistreuses

L'Humanité, 13 mai 2009

Cardiologue à l’hôpital d’Argenteuil dans le Val-d’Oise, Mohand Goudjil constate « au quotidien » les effets pervers de la tarification à l’activité.

Le docteur Mohand Goudjil profite d’un peu de temps libre pour actualiser le dossier de ses patients. Parmi ces derniers, celui de Mme D…, admise dans la journée pour une angioplastie. D’un coup de « douchette », un simple lecteur de code-barres, il enregistre son dossier. « En un clic, je vois immédiatement à l’écran combien elle va rapporter au service », commente le praticien. En l’occurrence… 5 000 euros. « On ne sait pas combien cette patiente va coûter, on sait juste que si elle ne reste que trois jours, elle nous rapportera gros », expose Mohand Goudjil. Qui déplore : « Aujourd’hui, l’argent fait partie de notre quotidien. Le service est devenu une entreprise, avec un chiffre d’affaires, des dépenses et des recettes. » En 2008, son unité de soins intensifs a ainsi « rapporté » 4 millions d’euros… Et tout cela du fait de la tarification à l’activité, la fameuse T2A, qui, de l’aveu même de Mohand Goudjil, « transforme les soignants en caisse enregistreuse ».

S’il reconnaît que ce mode de financement a fait prendre « conscience au personnel de l’importance des dépenses et des recettes de chaque service » et a permis de développer des activités très coûteuses, comme la stimulation cardiaque, parce qu’elles sont « rentables », le cardiologue remarque surtout qu’il « pousse à faire plus d’actes ». Selon lui, il y a d’ailleurs « plus d’effets pervers que bénéfiques ». Il le constate au quotidien. « Il n’est pas rare de réaliser trois interventions chirurgicales, quand une seule aurait suffi. Ainsi, on facture trois actes au lieu d’un », expose ce spécialiste. Il pointe aussi la « dérive » du codage : « Si un malade souffre d’insuffisance cardiaque et d’un infarctus, on va enregistrer la seconde pathologie, car elle rapporte plus. »

« Tout est pensé dans un esprit totalement financier », résume ce jeune médecin de trente-neuf ans. « On nous a clairement demandé de diminuer la durée moyenne des séjours. Qu’on garde quelqu’un 6 jours ou 23 jours, l’hôpital percevra le même remboursement de la part de la Sécurité sociale. On nous incite donc à garder le patient 6 jours, pas plus », raconte ainsi Mohand Goudjil. Ce qui va, selon lui, « à l’encontre de la qualité des soins et de l’éducation thérapeutique » : « On n’a même plus le temps d’inciter une personne victime d’un infarctus à arrêter de fumer. Or, tout le monde sait que les malades non éduqués reviennent plus souvent à l’hôpital. »

Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, la T2A est à l’origine d’un tas de dysfonctionnements en chaîne. « Comme on a réduit la durée moyenne de séjour, on est passé de 40 lits à 30 lits. Sauf qu’on est toujours à 3 000 patients. C’est là toute la perversité du système », estime le praticien. Sans compter les postes d’infirmières supprimés. Du coup, le service ne dispose plus de lits d’urgence. « S’il y a vraiment une catastrophe, on déprogramme des patients », relate le cardiologue. « Il arrive régulièrement que des patients soient sur des brancards dans les couloirs du service. » Qui dit moins de lits et des séjours raccourcis, dit sélection des malades. Un acte programmé coûte ainsi « le minimum » et « rapporte plus » qu’un patient venu des urgences. La sélection est aussi fonction de la gravité de la maladie : « On privilégie celui qui a la pathologie la plus lourde, les autres vont se faire soigner en médecine générale. »

Quant aux conséquences sur le personnel, Mohand Goudjil les voit tous les jours : « Les relations se sont tendues. Non seulement la T2A nous a apporté énormément de tâches administratives, mais en plus, on a l’impression de moins bien soigner. » S’il a « choisi de travailler dans le public », le docteur Mohand Goudjil regrette de se « retrouver à compter comme dans le privé ».

A. C.

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