Lire Casanova choque plus que lire Sade, mais pourquoi ?

Rue69. 7 juillet 2009 par Camille

Le marquis de Sade soumis aux suggestions diaboliques, illustration du XIXe d'H. Biberstein (Wikimedia Commons)

Au Festival de la correspondance de Grignan, marqué cette année par le passage très attendu du tout nouveau ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, quatre lectures ont retenu mon attention, parce qu'elles traitaient, au-delà de l'amour, de manière directe, de la sexualité :

  • celle du marquis de Sade lors de sa fuite en Italie avec sa belle-sœur qui s'était faite chanoinesse pour pouvoir être à lui,
  • celle de l'écrivain César Pavese que l'impuissance a conduit au suicide,
  • celle d'un Casanova, heureux lui, dans son amour des femmes, amour qu'elles lui rendaient globalement bien,
  • celle, semi-fictive, de Pierre l'Aretin, considéré comme un des premiers « pamphlétaire et journaliste », connu en France comme pornographe traduit par Guillaume Apollinaire.

1Le marquis de Sade et sa belle-soeur

« Sade, Fuite en Italie » a été conçu par Gérald Stehr à partir des œuvres de Sade et du livre « Je jure au Marquis de Sade, mon amant, de n'être jamais qu'à lui » de Maurice Lever, historien de Sade. La veuve de ce dernier, historienne également et présente au festival, avait participé au débat sur la pièce Sade/Nietsche dont je vous ai déjà parlé.

On y comprend comment le divin Marquis est tombé amoureux de sa belle-sœur, Anne Prospère de Launay, qui s'est enfermée au couvent pour n'être « jamais qu'à lui ». (Ce qui sera également le cas d'une des conquêtes de Casanova, ça devait être une manie à l'époque… ou, plus prosaïquement, une des seules façons pour une femme d'être sexuellement indépendante rapidement sans épouser un homme âgé et souhaiter sa mort prochaine.)

L'inceste entre personnes majeures n'ayant été décriminalisé qu'à la Révolution française (il vient de l'être à nouveau récemment en France), Sade a donc été puni de « crime d'inceste ». Il fuit avec son amie en Italie. Il se lasse d'elle et elle repart au couvent triste à mourir, tandis que lui est enfermé.

2

Cesar Pavese, un amoureux des femmes qui ne pouvait les satisfaire

Cesar Pavese est écrivain et poète italien, un homme qui aimait les femmes mais qui ne pouvait les combler, et qui, faute d'y parvenir, a été profondément malheureux.

Sa correspondance, mise en perspective par Martin Rueff (poète, traducteur et maître de conférences à Paris-VII), trace de lui un portrait aigre-doux, plein d'autodérision où il explique à quel point nulle femme ne veut de mariage avec lui.

Cet homme rêve de sexe sans jamais parvenir à ses fins. Il finit par se suicider faute de pouvoir nouer des relations saines, simples et satisfaisantes avec les femmes.

3

Avec Casanova, le bonheur est dans le sexe

Les lectures des correspondances de Pavese et de Casanova se sont succédées. Le contraste entre ces deux libertins potentiels, ces deux amoureux du genre féminin, l'un si malheureux de ses échecs et l'autre si heureux de ses réussites, était frappant.

Casanova détaille son amour pour une femme, Henriette, qu'il a rencontré déguisée en homme pour voyager plus librement, ses trios avec deux femmes « nonnettes », amantes tant qu'elles sont dans la même chambre.

4

Pierre L'Aretin, farce grivoise au couvent

La dernière lecture bénéficiait d'une mise en scène qui en faisait une farce. Là encore, une femme (celle dont est épris le satiriste Pierre l'Aretin) entre au couvent pour s'y faire dûment et crûment trousser, avec moult détails qui n'ont cessé de m'étonner tant sur la fente que sur le « trou prohibé ».

En alternance avec des poèmes de Guillaume Apollinaire (ceux des « 11 000 Verges » bien sûr), les écrits du pamphlétaire italien, la pièce mêlait adroitement, dans un rythme enlevé, des détails enflammant l'imagination et la vie tout à la fois du « fléau des princes » ainsi qu'était parfois surnommé Pierre l'Arretin et du poète romantique qui l'a traduit.

Quatre lectures donc, qui ont parfois choqué les spectateurs. Et parfois non : le spectacle sur Sade n'a ainsi donné lieu qu'à un concert d'éloges, sans susciter de mouvements d'humeur.

Les spectateurs se sont émus du sort de Cesar Pavese, qui subissait déjà, au début du XXe siècle, cette terrible pression sur la performance, lui qui a écrit : « L'art, est la preuve que la vie ne suffit pas. » Il semblerait que la sexualité puisse combler cela, c'est un peu la réponse d'un Casanova libertin et heureux de vivre.

« On dirait un film érotique de M6 »

Pourtant, la lecture des correspondances du beau Giacomo a outré de nombreux hommes. « C'est un vantard qui raconte des invraisemblances », s'est indigné un festivalier. « On dirait un film érotique de M6 », s'est insurgé un autre avec mépris (notons pourtant qu'on n'a pas même vu un sein ou une cuisse).

Les femmes se sont, dans l'ensemble, montrées moins critiques : « C'était drôle et enlevé », s'enthousiasmait l'une d'elles. Mais certains couples sont partis au milieu du spectacle, consternés d'avoir payé pour « ça ».

Pour ma part, j'ai trouvé les histoires de Casanova terriblement vraisemblables, et je m'étonne encore que tant de festivaliers n'aient pu imaginer qu'elles soient « seulement romancées ». Elles complétaient idéalement le récit de Pavese.

Ce que j'ai le moins compris cependant, c'est la réaction légère qui a accueillit la dernière représentation, la lecture de la correspondance (fictive) de Pierre l'Aretin par Guillaume Apollinaire, pourtant au combien plus crue et plus provoquante (on y parlait de partouzes au couvent). Je n'ai vu aucun festivalier s'offusquer.

J'ai demandé quelques explications. Une bénévole m'a livré cette analyse : « La mise en scène légère et grotesque fait tout. » Plus précis, un autre spectateur m'a expliqué :

« Dans les trois autres lectures que vous mentionnez, on ne parle pas d'amour, que de sexe. Ce qui était dérangeant dans Casanova, c'est non seulement qu'il y ait du sexe à trois, mais que ces trois protagonistes s'aiment et acceptent que l'amour soit ainsi partagé. »

Il détaille :

« La bascule entre la farce et l'inadmissible socialement se fait lorsque les deux femmes qui découvrent qu'elles ont le même amant, non seulement ne s'étripent pas, mais se rapprochent encore. »

Il faut que je lise Françoise Simpère, qui vient de sortir « guide des amours plurielles, écologie des relations amoureuses » pour savoir si elle, qui prône plutôt une séparation des histoires, contredirait cette vision ancienne du polyamour.

Illustration : le marquis de Sade soumis aux suggestions diaboliques, illustration du XIXe d'H. Biberstein (Wikimedia Commons)

Commentaires

  • Bluboux
    Oups, désolé Camille, je viens de rectifier. Vous remarquerez que sur tous les articles il y a un lien renvoyant à la page d'origine du site (en mode blank) et que le nom de l'auteur est cité.
    Je suis seul à animer ce site et il arrive parfois qu'au bout de quelques heures d'ordinateur, quand l'actu est abondante, il m'arrive d'oublier un opération.
    Je vous présente toutes mes excuses pour cette boulette. Et bravo pour vos articles sur Rue69.
    Bluboux
  • Camille
    Tant mieux que mon article vous ait plus mais piquer des articles de gens sans signer et sans prévenir, c'est normal?

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