Loppsi : opportunisme électoraliste à la limite de l'arnaque

Rue89. 23 février 2010 par Antoine Grégoire

Une caméra de vidéosurveillance sur un immeuble new-yorkais, en  mars 2008 (Joshua Lott/Reuters)

La très étrange Loppsi vient d'être adoptée à l'Assemblée. Les mesures proposées slaloment maladroitement entre cadeaux aux lobbies du gadget inutile, hypersurveillance aveugle et un opportunisme électoraliste à la limite de l'arnaque.

Les gadgets

La vidéoprotection, dont on ne finit plus d'expliquer la très coûteuse inefficacité, est le pire de ces gadgets. Le préfet pourra imposer aux maires d'installer à leur frais l'inutile dispositif. 20 millions d'euros sont prévus pour aider les communes à s'équiper. Mais pour les coûts sur le long terme, qui vont aller plomber le budget des communes sur les dix prochaines années, personne ne sait encore qui va payer.

Autre gadget : l'éthylotest qui empêche la voiture de démarrer. Petit coup de pouce aux constructeurs afin qu'ils puissent vendre leur jouet en option en arguant d'une obligation de l'Etat.

Les scanners corporels aussi seront « expérimentés » pendant trois ans. Expérimentés, car on voudrait être sur que les images n'iront pas finir sur Internet alimenter de lubriques instincts.

L'inutile électoral

Deux mesures phares de Brice Hortefeux qui existaient déjà :

  • Couvre-feu pour les mineurs de moins de 13 ans. Imaginez des policiers aller demander leurs papiers aux enfants non accompagnés rencontrés dans la rue après 23h. Il faudra ensuite les emmener en garde à vue, expliquer aux parents qu'ils ont perdu leurs allocations et supporter le regard haineux des citoyens français qui détestent voir sa police s'en prendre aux enfants ;
  • Autre mesure inutile : renforcer la loi contre les agresseurs de personnes vulnérables. On vote une loi qui existait déjà à la veille des régionales pour annoncer aux personnes âgées que Sarkozy les protège. La ficelle est tellement énorme qu'on se demande si Hortefeux n'est pas lui même justement en train d'escroquer des personnes vulnérables en plus de faire de la vente forcée de vidéoprotection.

Big Brother

Le croisement des fichiers, lui, est effrayant. Car on parle ici de l'appliquer aux petits délits de tous les jours. Concrètement, pour retrouver le scooter de Jean Sarkozy, la police pourra analyser les appels téléphoniques et les retraits bancaires effectués à proximité, croiser leurs informations avec les fichiers d'autres administrations (Fisc, Sécurité sociale, Pôle emploi…), ainsi que des sources ouvertes (Google, Facebook, Twitter).

Les conséquences prévisibles ne seront pas une surveillance absolue et quotidienne de tout le monde (impossible sans effectifs), mais une multiplication des cas d'innocents envoyés en garde à vue parce qu'ils auront acheté une pomme au moment du vol d'une pomme.

Le présumé coupable devra clamer son innocence face à -ça devient obsessionnel- une caméra en visioconférence. La Loppsi, pour réduire encore les effectifs de police, prévoit en effet de généraliser la visioconférence pour s'éviter des allers-retours au tribunal.

Planification de bavures policières

Deux mesures inquiétantes :

  • Faire du directeur d'une police municipale de plus de 40 agents un agent de police judiciaire ;
  • La création d'une « réserve civile » : renouant avec une vieille tradition française, tout citoyen entre 18 et 65 ans pourra s'engager dans une « collaboration volontaire » avec la police.

Dans les deux cas, on cherche à accompagner en douceur la réduction drastique des effectifs. Dans les deux cas, aucune formation n'étant prévue, on attend impatiemment la multiplication des bavures.

Internet et les ordinateurs

La Loppsi demande aux fournisseurs d'accès de bloquer les sites pédophiles, officiellement pour empêcher qu'un internaute tombe par hasard dessus. La mesure est très complexe et profondément inutile : on peut déjà bloquer des sites avec les lois existantes.

La véritable idée, c'est d'utiliser l'argument de la lutte contre les pédophiles pour tester un dispositif de filtrage du Web imposé aux fournisseurs d'accès. Un filtrage impossible, mais le lobby pro-Hadopi veut absolument y croire. L'Etat va donc le laisser rêver quelques années aux frais du contribuable, au bénéfice de l'économie mafieuse pédophile et au prix de la censure d'Internet.

Autre urgence : empêcher la diffusion sur Internet d'images incitant les enfants à jouer à des jeux dangereux. Et surtout éviter d'embaucher des surveillants pour les cours de recréation en rejetant la faute -et la punition- sur le dos d'Internet.

Une nouveauté : le délit d'usurpation d'identité sur Internet. Un délit de diffamation amélioré mais qui ratisse tellement large que le simple fait de mentionner Sarkozy sur Internet risque de tomber sous le coup de la loi.

L'utilisation de mouchards informatiques dans les affaires de criminalité en bande organisée, lutte contre les mafias, terrorisme… C'est une bonne mesure qui sera heureusement strictement encadrée par le juge d'instruction, en limitant ainsi les dérives… le temps qu'on supprime ce dernier.

Trois bonnes mesures

  • Les agents secrets agissant sous couverture auront leur identité mieux protégée ;
  • Les fichiers informatiques de la police (le Stic, notamment célèbre pour ses erreurs) seront enfin mis à jour ;
  • Les anciens flics et gendarmes reconvertis dans le privé devront demander un coup de tampon à leurs anciens collègues de l'Intérieur pour l'agrément de leur société d'intelligence économique.

Profondément inutile, dangereuse pour les libertés et très coûteuse, la Loppsi, c'est un peu Big Brother à qui on aurait enlevé le cerveau. Mais gare : si vous êtes contre, c'est que vous soutenez le terrorisme et la pédophilie.

Photo : une caméra de vidéosurveillance sur un immeuble new-yorkais, en mars 2008 (Joshua Lott/Reuters)

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