Mobiles : le cartel se rebiffe

Aternatives économiques. 10 octobre 2009 par Marc Chevallier

L′entrée en jeu d′un quatrième opérateur ferait baisser les tarifs du mobile de 7 % en moyenne, offrant aux consommateurs un gain global d'1,2 milliard d′euros annuel. Comment alors expliquer les réserves de Nicolas Sarkozy, vu son engagement pour le pouvoir d′achat des Français ?

Il aura suffit d'une petite phrase du président de la République pour relancer le suspense :« Je suis sceptique et réservé sur le choix d'un quatrième opérateur. Le prix le plus bas n'est pas forcément le meilleur. Il faut voir la qualité des postulants », a glissé Nicolas Sarkozy, le 15 septembre dernier, devant les députés UMP venus déjeuner à l'Elysée. Pourtant, après trois ans d'hésitations et de reculades, le gouvernement avait annoncé en janvier dernier son intention d'affecter une partie des fréquences disponibles à un nouvel acteur de téléphonie mobile. Un quatrième opérateur : ce n'était pas simplement une revendication des associations de consommateurs, mais aussi la solution préconisée par le régulateur des télécoms, l'Arcep, le gendarme français de la concurrence, et par la Commission européenne afin de faire baisser les tarifs anormalement élevés du marché français. Le fournisseur d'accès à Internet Free, prêt à débourser 240 millions d'euros pour acquérir la quatrième licence, paraissait jusqu'ici le candidat le plus crédible. Et le plus à même de rebattre les cartes dans un secteur tenu depuis des années par l'oligopole formé par Orange, SFR et Bouygues Telecom.

Un Yalta des parts de marché

Le manque de concurrence entre opérateurs de téléphonie mobile dans l'Hexagone est une affaire entendue depuis longtemps. En 2005, Orange, SFR et Bouygues avaient déjà été condamnés collectivement par l'Autorité de la concurrence - qui s'appelait à l'époque le Conseil de la concurrence - à une amende record de 534 millions d'euros. Motif: "Les opérateurs ont échangé entre eux, de 1997 à 2003, tous les mois, des chiffres précis et confidentiels concernant les nouveaux abonnements qu'ils avaient vendus durant le mois écoulé, ainsi que le nombre de clients ayant résilié leur abonnement" [1] . Des échanges qui leur auraient permis de surveiller que leurs parts de marché restaient stables, conformément à un accord passé entre eux. D'ordinaire, l'entente est un délit extrêmement difficile à prouver, mais cette fois, le Conseil avait mis la main sur des "documents manuscrits mentionnant de manière explicite un "accord" entre les trois opérateurs", une "pacification du marché" ou encore un "Yalta des parts de marché"! Après bien des péripéties juridiques, cette sanction a de nouveau été confirmée par la cour d'appel de Paris le 11 mars dernier.

C'est pour mettre fin à ce Yalta des parts de marché qu'à partir de 2004, des opérateurs virtuels (ou MVNO, pour Mobile Virtual Network Operators) avaient été autorisés à développer des offres concurrentes auprès des consommateurs. Virtuels parce que ces opérateurs ne disposent pas de leur propre réseau, mais qu'ils utilisent celui de l'un des trois opérateurs, auquel ils achètent des minutes de conversation en gros. Mobitel, Virgin Mobile, NRJ Mobile, Universal Mobile, Carrefour ou Auchan..., une quinzaine de ces opérateurs ont fait leur apparition depuis, sans pour autant radicalement changer la donne. Tous ensemble, leur part de marché plafonnait à 5,2% en décembre 2008, contre près de 25% en Allemagne et 15% au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. Et encore ces chiffres ne mesurent que la part des MVNO dans le parc total d'abonnés. Leur part dans le chiffre d'affaires du secteur est encore plus riquiqui: 2,4% selon l'Autorité de la concurrence. Ces opérateurs restent en effet cantonnés aux franges les moins rémunératrices du marché: les cartes prépayées et les forfaits de faible durée. Selon le gendarme français de la concurrence, le "taux de développement étonnamment faible" des opérateurs virtuels en France est dû aux conditions imposées par les trois grands opérateurs pour l'utilisation de leurs réseaux, qui ne leur permettent pas de proposer des offres commerciales plus agressives.

Ce verrouillage du marché explique que les tarifs du mobile soient très élevés en France par rapport au reste de l'Europe et qu'ils n'aient que très peu baissé ces dernières années. En mars dernier, une étude de la Commission européenne avait montré que la France arrive en deuxième position des pays européens où la téléphonie mobile est la plus chère, juste derrière l'Espagne. Alors qu'un an plus tôt, elle n'était encore qu'au quatrième rang. "La facture moyenne s'approche de 30 euros en France, quand elle ne dépasse pas les 20 euros dans l'ensemble de l'Union", soulignait ainsi Viviane Reding, la commissaire en charge de la société de l'information et des médias.

Ces tarifs excessifs créent des contrastes saisissants quand un même opérateur est présent dans plusieurs pays. Ainsi Orange propose en Autriche, sous sa marque locale One, une offre comprenant plus de seize heures d'appels vers tous les fixes et mobiles dans l'Union européenne pour seulement 25 euros par mois. Alors qu'en France, pour le même prix, l'opérateur n'offre pas plus d'une heure de communications et seulement vers les mobiles et les fixes hexagonaux [2] !

Free, le trouble-fête

Saisi du dossier depuis trois ans, le gouvernement a semblé surtout pressé de jouer la montre. Une première procédure d'attribution d'une quatrième licence avait en effet échoué en 2007, Free, déjà à l'époque le seul candidat, ayant refusé de payer cash les 619 millions d'euros que réclamait le gouvernement pour le bloc de 15 MégaHertz (MHz) de fréquences mis en vente. "Il a fallu ensuite plus d'un an et demi pour que le gouvernement se décide à découper le paquet de fréquences en trois lots de 5 MHz chacun et à réserver l'un d'eux à un nouvel entrant", observe un bon connaisseur du dossier. Un faible empressement qui, selon les mauvaises langues, serait lié à la réticence du président de la République à causer du tort à son ami Martin Bouygues, le patron éponyme du groupe détenant le troisième opérateur français. Sa sortie devant les députés en septembre semble confirmer cette hypothèse. De leur côté, les opérateurs en place se sont activés tous azimuts pour éviter ou retarder l'arrivée du quatrième opérateur. Dernière tentative en date : France Télécom et Vivendi, la maison mère de SFR, ont porté plainte auprès de la Commission européenne pour « aide d'Etat », au motif que la quatrième licence, fixée à 240 millions d'euros, coûtera moins cher que les trois premières.

L'arrivée d'un quatrième opérateur est en effet susceptible de faire fondre les confortables rentes encaissées par les trois opérateurs se partageant le marché. Leur taux de marge opérationnelle [3] flirte en effet depuis des années avec les 40%. "Des marges proches du luxe", commente un observateur. Selon un rapport du ministère de l'Economie que s'est procuré le quotidien Les Echos à l'automne dernier [4] , l'irruption d'un quatrième larron causerait aux trois grands opérateurs en place une perte de valeur estimée à 852 millions d'euros par an. Et ferait baisser les tarifs du mobile en moyenne de 7%, offrant aux consommateurs de l'Hexagone un gain global de 1,2 milliard d'euros annuels.

Inventeur du forfait à 29,99 euros et introducteur en France de la box avec son offre triple-play (téléphone-Internet-télévision) qui ont bousculé le marché ADSL, Free semble tout désigné pour jouer ce rôle de trouble-fête: l'opérateur a d'ores et déjà promis, s'il obtient la quatrième licence, "une économie de 1 000 euros par an" sur la facture de mobile d'un foyer type de deux adultes et d'un adolescent (un peu plus de 2 000 euros par an actuellement). Un objectif ambitieux que justifie Maxime Lombardini, directeur général d'Iliad, la maison mère de Free: "La production d'une minute de mobile coûte entre un et trois centimes d'euros, selon l'Arcep. Aujourd'hui, cette minute est vendue au consommateur en moyenne vingt centimes, cela laisse un peu d'espace pour faire une offre commerciale attractive." Après avoir exprimé leur doute sur la possibilité d'une telle offre, les acteurs en place gardent désormais le silence [5]

Un milliard d'euros pour un réseau

Free a-t-il cependant réellement les moyens de ses ambitions? En plus des quelque 240 millions d'euros du prix de la licence, l'opérateur devrait en effet investir 200 millions d'euros par an pendant plusieurs années afin de construire son propre réseau. Soit grosso modo un milliard d'euros dans le mobile d'ici à 2012, auquel il faut ajouter un milliard dans le coeur de métier de Free, l'ADSL. Comme France Télécom, Free souhaite en effet développer son propre réseau en fibre optique jusqu'au domicile afin de passer à l'Internet à très haut débit. Or le cash flow, en français le flux de trésorerie [6] , engendré par les activités de l'opérateur sur cette période ne devrait financer que la moitié de tous ces investissements. Il faudrait donc emprunter le reste et, dans le contexte actuel... Free compte cependant aussi sur les économies substantielles que devrait générer le déploiement de la fibre. "Quand les abonnés de Free seront raccordés sur notre propre réseau en fibre optique, nous économiserons alors les un peu plus de 10 euros par ligne que nous versons actuellement à France Télécom pour l'utilisation de son réseau en cuivre", rassure Maxime Lombardini. L'ampleur des investissements de Free dans le mobile dépendra donc probablement de la rapidité avec laquelle il se déploiera dans la fibre optique.

Nul doute néanmoins que les consommateurs seraient gagnants dans l'affaire. Mais pas tout de suite. Compte tenu des délais techniques et commerciaux, Free ne devrait être en mesure de proposer ses premières offres au consommateur qu'«  une vingtaine de mois » après l'attribution de sa licence. Du moins si le trublion de l'Internet l'obtient. La petite phrase du président de la République sur « le prix le plus bas [qui] n'est pas forcément le meilleur », expressément dirigée contre Free, sonne comme une invitation lancée à un autre opérateur à sortir du bois d'ici le 29 octobre, date limite du dépôt des candidatures auprès de l'Arcep. Un opérateur qui serait moins agressif en termes de prix que Free : il se chuchote que le cablo-opérateur Numéricable ou l'opérateur mobile virtuel Virgin Mobile seraient fortement encouragés à monter au créneau... Néanmoins, le processus échappe désormais largement à l'exécutif. C'est en effet l'Arcep qui décidera de l'attribution de la licence en fonction de la qualité de la proposition de l'opérateur. Et le régulateur des télécoms a plutôt fait montre d'indépendance ces derniers temps... En attendant, même si Free remporte finalement la licence, Orange, SFR et Bouygues n'auront pas tout perdu : ils auront préservé encore pendant quelques mois leurs juteuses rentes.

Notes

(1) Voir la décision du Conseil de la concurrence.  <

(2) Challenges, 2 octobre 2008.  <

(3) Mesurée ici par le rapport de l'Ebitda (le résultat opérationnel de l'entreprise avant déduction des charges financières, des impôts, des provisions et des amortissements) au chiffre d'affaires.  <

(4) Les Echos, 10 septembre 2008.  <

(5) Contactés par l'auteur de cet article, Orange et SFR n'ont pas donné suite à nos demandes d'entretien et Bouygues a refusé de s'exprimer sur ce sujet.  <

(6) (*) Flux de trésorerie : (cash flow) différence entre les encaissements (recettes) et les décaissements (dépenses) générés par l'activité d'une entreprise.   <

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