Mouche bleue : Un scandale écologique

Clicanoo. 2 septembre 2009

L’État et le Cirad ont-ils joué aux apprentis sorciers en introduisant la mouche bleue à la Réunion pour lutter contre la vigne marronne ? Selon les apiculteurs de la Réunion, la réponse ne souffre d’aucune contestation car les abeilles sont menacées d’extinction. Aujourd’hui, ils leur demandent des comptes et des décisions urgentes en portant l’affaire devant le tribunal administratif

“Manquement au devoir d’imprudence”, “introduction irresponsable d’un fléau”, “catastrophe écologique”, “dégâts irréversibles” L’introduction de la tenthrède Cibdela janthina dite mouche bleue, relève du scandale d’État selon le Syndicat apicole de la Réunion. Lassés de crier dans le vide, devant le “silence assourdissant des bureaucrates et des scientifiques”, les apiculteurs ont décidé d’attaquer l’État et le Cirad. Par le biais de leur avocat, Me Rémi Boniface, le syndicat et trois apiculteurs vont déposer dans les prochains jours, une requête devant le juge des référés du tribunal administratif. Face aux menaces qui pèsent sur l’agriculture mais aussi sur la biodiversité de la Réunion, ils demandent à l’État de prendre des mesures urgentes afin de stopper les ravages causés par la mouche bleue et d’indemniser les apiculteurs. Pour ces apiculteurs, l’État et le Cirad ont ni plus ni moins joué aux apprentis sorciers en décidant de procéder à des lâchers de mouches bleues dans l’est du département fin 2007-début 2008. Le but de l’opération était d’éradiquer la vigne marronne. Résultat : “Le remède est pire que le mal”. “Les abeilles sont directement et à court terme menacées d’extinction totale à la Réunion car la “mouche bleue” se révèle être une espèce qui s’attaque à toutes les fleurs et qui empêche tout accès aux abeilles”, explique Me Rémi Boniface. Et d’ajouter “toute l’agriculture maraîchère et fruitière” risque d’être menacée de disparition. Les dégâts causés sur la production de miel seraient considérables. Mais la question se pose aujourd’hui de savoir si d’autres filières ne vont pas être touchées comme celle du letchi. “La pollinisation des fleurs est en voie de ne plus pouvoir se faire alors qu’elle conditionne la survie de la grande majorité des espèces végétales”, souligne l’avocat. Ce que contestent en partie l’État et le Cirad (lire par ailleurs). Cette décision d’introduire la mouche bleue a été prise sans “aucune concertation”, dénoncent aussi les apiculteurs. Ils reprochent à l’État et au Cirad de ne pas avoir pris en compte une étude commandée par le conseil régional qui, en mai 2006, avait jugé prématuré le lâcher de mouches bleues suite à une expertise commandée à Cabis biosciences.

“La catastrophe progresse de jour en jour”

L’État et le Cirad ont donc manqué à leur devoir de prudence, estiment les apiculteurs. Et ce au pire moment, ajoute Me Boniface. “Déjà l’État avait porté en 2006 un coup très dur à l’apiculture réunionnaise en décidant de recourir, au début de la lutte contre le chikungunya, à des produits inutilement dangereux pour l’apiculture”. Pour les apiculteurs, l’heure des comptes est venue. Ils demandent donc au tribunal administratif d’ordonner des expertises agricoles afin de mesurer la présence des mouches bleues à la Réunion, leur progression sur le territoire et l’étendue des dommages causés aussi bien sur l’environnement que pour les apiculteurs. Selon Me Boniface, une telle demande d’expertise est urgente. Car “la catastrophe progresse de jour en jour”

Jérôme Talpin

- La Région, “partie neutre” Lors de l’examen de cette requête, la Région pourra intervenir en tant que “partie neutre”. Pour les apiculteurs, il est en effet indispensable que la collectivité puisse donner son point de vue et parler de son expertise de 2006 à l’issue de laquelle, elle avait décidé de “stopper tout concours à l’introduction de la mouche bleue”.

- “Le droit à l’environnement, liberté fondamentale” Pour fonder la requête des apiculteurs réunionnais, Me Boniface cite la Charte de l’environnement de 2004. Depuis le 1er mars 2005, les droits et les devoirs définis dans cette charte ont été inscrits dans le préambule de la Constitution. Le droit à l’environnement est devenu une liberté fondamentale.

- Une gabegie d’argent public ? Les conséquences de la présence de la tenthrède sont encore loin d’être chiffrées. Mais déjà, son introduction a coûté en amont plus d’un million d’euros sur dix ans. Une somme financée par l’Europe, l’État, la Région et le Cirad. La nouvelle série d’expertises lancée par l’État atteint quant à elle les 164 000 euros. La Région a, quant à elle, annoncé la réaffectation, dans les semaines à venir, de crédits alloués au Cirad sur d’autres études destinées à évaluer les dégâts causés par la mouche bleue. Elles seraient confiées à un organisme indépendant et non au Cirad. Philippe Berne, vice-président de la collectivité, évoque une enveloppe de 200 000 euros. Tout cela fait une coquette somme d’argent public qui avoisine les 2 millions d’euros au bas mot. À laquelle, il faut ajouter le suivi scientifique, les crédits pour la restauration écologique, les indemnités possibles à la filière apicole… C’est presque autant que les crédits alloués à la lutte mécanique contre les espèces invasives (entre 2 et 3 millions d’euros) chaque année à La Réunion

- La Région maintient Le conseil régional, commanditaire de cette fameuse étude réalisé Cabis Biosciences, maintient son interprétation. Philippe Berne, vice-président de la collectivité, martèle : “Les conclusions sont précises. Certes, elles évoquent un risque très faible et approuvent son introduction, mais d’importantes réserves sont émises. Des expertises complémentaires en milieu naturel sous cages sécurisées en milieu naturel sont formellement recommandées notamment”. Des mots qui ont conduit la Région à “se désengager à l’époque car un risque très faible peut s’avérer catastrophique”.

 

Le Cirad n’a pas toutes les réponses

Le directeur de l’unité de recherche “peuplements végétaux et bioagression en milieu tropical”, Bernard Reynaud, l’admet, le Cirad se voit désormais dans l’obligation de répondre à des questions “nouvelles”. Aucune interaction négative avec d’autres espèces d’insectes n’ayant été décrite au niveau mondial avant l’introduction de la tenthrède Cibdela janthina dans l’île, affirme le scientifique, en charge des études complémentaires commandées par la Diren. Mais, “s’il y a une présence sur les fleurs, la concurrence, elle, reste à démontrer. Seules ces études pourront nous dire s’il y a préjudice sur la miellée et s’il doit y avoir compensations”, poursuit-il. On sait que sur 46 espèces d’insectes et 3 espèces de pathogènes étudiées, c’est la tenthrède Cibdela janthina qui fut retenue pour son “efficacité” et sa “spécificité sur Rubus”. Le Cirad en est persuadé : “Lorsque les principaux massifs de raisin marron auront disparu, les populations de tenthrèdes seront très limitées, justes présentes pour maintenir la régulation des pieds résiduels, c’est déjà le cas à Bois-Blanc”. Concernant la pollinisation, une première étude de terrain aurait, elle, montré il y a quelques mois “que le niveau de fructification des baies roses a été identique dans l’Est (où la tenthrède est présente) et dans le Sud (où la tenthrède n’est pas présente)”. Conclusion : “La pollinisation s’est parfaitement réalisée en présence de tenthrèdes. Les individus signalés comme ayant fleuri sans fructifier ont tous été identifiés comme des pieds mâles”. Le risque de voir les larves se nourrir d’autres espèces végétales serait également définitivement écarté. Concernant la récolte de nectar et les répercutions sur la production mellifère, le Cirad, desservit par une floraison des letchis en retard cette année, n’a cette fois pas toutes les réponses…

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