Nicolas Sarkozy est rattrapé par l'affaire de Karachi

Médiapart. 4 mais 2010. Selon une enquête de Fabrice Lhomme, Fabrice Arfi

L'affaire de Karachi menace désormais directement l'Elysée. Dans Le Contrat (Karachi, l'affaire que Sarkozy voudrait oublier), un livre à paraître le 19 mai et dont L'Express publie les bonnes feuilles dès demain, mercredi 5 mai, nous révélons, témoignages exclusifs et documents inédits à l'appui, le rôle central joué entre 1993 et 1995 par Nicolas Sarkozy dans les coulisses d'un marché d'armement sur lequel pèsent aujourd'hui de très lourds soupçons de corruption et de financement politique occulte.

Il s'agit du contrat Agosta, du nom de trois sous-marins de la Direction des constructions navales (DCN) vendus en septembre 1994 au Pakistan par le gouvernement Balladur, dont Nicolas Sarkozy était le ministre du budget. C'est dans le cadre de l'exécution de ce contrat que onze employés français de la DCN et quatre Pakistanais sont morts dans un attentat perpétré le 8 mai 2002 à Karachi. Huit ans plus tard, les commanditaires de l'attaque suicide demeurent toujours inconnus. 

Fruit de deux années d'enquête, ce livre prolonge les nombreux articles publiés dans Mediapart et qui ont révélé, dès septembre 2008, les premiers éléments de ce qui est devenue l'affaire de Karachi. Le Contrat (éd. Stock) dévoile notamment la proximité, toujours d'actualité, de l'actuel ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux, du président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, Jean-François Copé, du secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, voire de Nicolas Sarkozy lui-même, avec un sulfureux intermédiaire, intervenu à l'occasion du contrat Agosta. Des liens plus que gênants.

Z. Takieddine
Photo :Z. Takieddine© DR

L'homme d'affaires libanais Ziad Takieddine, imposé à l'été 1994 dans les négociations d'Agosta par le gouvernement Balladur alors que le contrat était déjà bouclé, est en effet soupçonné d'avoir profité de l'équivalent de 33 millions d'euros de commissions versées en marge du marché des sous-marins pakistanais. Une partie de cette somme aurait servi à financer illégalement la campagne présidentielle de 1995 du premier ministre-candidat, dont Nicolas Sarkozy était alors l'un des plus influents stratèges – porte-parole du gouvernement puis de la campagne de M. Balladur. 

Rencontré dans le cadre de notre enquête, Ziad Takieddine nie avoir été partie prenante dans le contrat Agosta (malgré des témoignages et documents le contredisant), mais il assure être un «ami» de Nicolas Sarkozy, qu'il dit avoir rencontré en 1993 lors d'une soirée organisée par François Léotard, ministre de la défense... du gouvernement Balladur et, par conséquent, signataire du marché des sous-marins pakistanais.

D'après notre enquête, Brice Hortefeux, chef du cabinet de Nicolas Sarkozy à Bercy entre 1993 et 1995, entretient lui aussi depuis des années les meilleurs rapports avec Ziad Takieddine, lequel l'a notamment invité, avec Jean-François Copé, à une soirée privée dans sa villa du cap d'Antibes en 2005.

Mais ce n'est pas tout. M. Takieddine révèle également avoir été l'intermédiaire de la France dans l'affaire de la libération des infirmières bulgares, événement majeur du début de la présidence Sarkozy, au mois d'août 2007. Ce que Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, nous a confirmé.

Les révélations du contrôleur Porchier

Au regard des réactions embarrassées des proches du chef de l'Etat à nos questions sur le sujet, il semble que Ziad Takieddine soit aujourd'hui devenu encombrant pour l'Elysée. Et pour cause.

Un ancien haut gradé de l'armée française, le contrôleur général Jean-Louis Porchier, qui fut chargé de mener des investigations classées “confidentiel défense” sur le contrat Agosta en 1997, nous a affirmé avoir recueilli dans le cadre de son enquête des confidences spectaculaires émanant d'un ancien responsable du secrétariat général de la défense nationale (SGDN), président entre 1987 et 2002 de la Commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériel de guerre (CIEEMG), Michel Ferrier.

 

MM. Léotard (à gauche) et Balladur
Photo : MM. Léotard (à gauche) et Balladur© Reuters

Selon lui, le contrat Agosta, qui fut ruineux pour les finances publiques françaises – il en coûta au moins 76 millions d'euros à l'Etat –, aurait en fait servi, côté pakistanais, à blanchir de l'argent sale et, côté français, à financer illégalement des politiques.

D'après les déclarations qu'aurait faites M. Ferrier au contrôleur général Porchier, 10% des commissions versées aux intermédiaires – dont Ziad Takieddine – étaient destinés aux rétrocommissions en France, soit à peu près 50 millions de francs. La moitié de cette somme aurait servi à financer la campagne d'Edouard Balladur et l'autre moitié à renflouer les caisses du Parti républicain, dont le président n'était autre que François Léotard. D'autres témoignages inédits, publiés dans Le Contrat, viennent conforter cette hypothèse.

Nos investigations nous ont aussi amenés à découvrir qu'au lendemain de la cuisante défaite électorale d'Edouard Balladur, la DGSE, les services secrets français, avait été chargée par le pouvoir chiraquien de retrouver la trace de ces rétrocommissions versées en marge de plusieurs contrats d'armement signés entre 1993 et 1995.

L'information a notamment été confirmée par l'ancien ministre de la défense lui-même, Charles Millon, qui affirme que les services de renseignements français sont même parvenus à retrouver la piste de flux financiers suspects dans des établissements bancaires de plusieurs pays, dont le Luxembourg et la Suisse.

Mais cette affaire n'est pas qu'une histoire vieille de quinze ans. Aujourd'hui placés sous scellés dans les locaux de la police judiciaire parisienne, des documents rédigés par un ancien haut responsable de la DCN, que Le Contrat rend publics, laissent penser que Nicolas Sarkozy serait intervenu pour éviter que l'affaire n'éclate au grand jour, et ce en octobre 2006. C'est-à-dire six mois avant son accession à la présidence de la République.

On comprend dès lors mieux pourquoi l'affaire Karachi est LE dossier que Nicolas Sarkozy voudrait oublier. Et faire oublier. Même s'il préfère jouer de son image de leader politique que les “affaires” n'ont jamais atteint, le président de la République apparaît aujourd'hui, de fait, comme l'acteur incontournable de l'une des séquences politico-financières les plus troubles de la Ve République.

Il y a plusieurs raisons à cela. La première est d'ordre institutionnel. Comme nous l'a indiqué lors d'un entretien Charles Pasqua, ministre de l'intérieur du gouvernement Balladur, mentor de Nicolas Sarkozy et probablement l'un des personnages les mieux informés sur les dessous des ventes d'armes, le ministre du budget est, par fonction, celui qui en sait le plus sur les destinataires des commissions. «C'est là qu'il faut chercher», a résumé malicieusement le sénateur des Hauts-de-Seine.

«N.S.» et le fantôme de Heine

Avec le ministre de la défense, le ministre du budget est en effet le personnage clé des ventes d'armes en France. Pour les opérations d'exportation de matériel militaire, son rôle est à ce point prépondérant que sa signature accompagne toujours celle de son homologue de la défense au bas d'un document rédigé lors de la conclusion d'un contrat. Il s'agit de la lettre dite «de garantie de l'Etat». Document capital selon lequel les autorités acceptent de se porter financièrement garantes de l'entreprise contractante.

Selon Gérard-Philippe Menayas, l'ancien directeur financier de DCN International (la branche commerciale de la DCN), l'improbable montage financier du contrat Agosta, qui incluait le versement soudain de plus de 30 millions d'euros de commissions à des intermédiaires arrivés dans les négociations au dernier moment, avait toutes les raisons d'être invalidé par Nicolas Sarkozy en 1994.

D'autant que les intermédiaires en question, dont Ziad Takieddine, ont obtenu de toucher 85% de leur dû dès la signature du contrat. Du jamais vu. «Il y a eu quelques remarques dont je ne me souviens plus exactement, mais c'est passé», a confié M. Menayas à la justice en novembre 2009.

 

MM. Sarkozy, Balladur et Pasqua
Photo : MM. Sarkozy, Balladur et Pasqua© Reuters

Mais les interventions de Nicolas Sarkozy dans le secret d'Agosta ne semblent pas s'être limitées à cela. Un document saisi par la police au siège de la DCN, puis placé sous scellés, indique que, depuis Bercy, Nicolas Sarkozy a supervisé courant 1994 la création au Luxembourg d'une société offshore, une “shadow company” du nom de Heine, dont l'un des attributs était justement le versement dans la plus grande opacité des commissions aux intermédiaires du contrat Agosta.

Le responsable de Heine fut un certain Jean-Marie Boivin. L'Etat français entendra parler de ce curieux personnage, homme de tous les secrets à la DCN, jusqu'à la veille de l'élection de Nicolas Sarkozy à l'Elysée. En effet, en 2004, la DCN a décidé de couper les ponts avec Jean-Marie Boivin et a résilié son contrat moyennant un dédommagement de 610.200 euros.

Une somme beaucoup trop modeste pour M. Boivin et ses associés, qui se sont mis, selon plusieurs documents et témoignages à notre disposition, à écrire aux plus hautes autorités de l'Etat, dont l'Elysée de Jacques Chirac, entre 2004 et 2006, pour réclamer le versement d'une indemnité de 8 millions d'euros. Faute de quoi d'encombrantes affaires de corruption liées aux ventes d'armes risquaient bien de sortir du placard... C'est ce que de nombreux acteurs de l'époque ont appelé «le chantage Boivin».

Chargé par la DCN d'entretenir le contact avec l'ancien responsable de Heine à cette période, Gérard-Philippe Menayas a tenu pendant plusieurs mois la chronique manuscrite de ses rencontres avec Jean-Marie Boivin. Dans ces documents, également saisis par la police, et eux aussi placés sous scellés, il est notamment question de «révélations sur les rétros» et du coffre-fort d'une banque zurichoise, en Suisse, où ont été cachés quelques secrets inavouables des ventes d'armes.

Il y est aussi question de Nicolas Sarkozy, désigné sous ses initiales «N.S.», cité au détour d'un mystérieux événement. Au plus fort de son “chantage”, Jean-Marie Boivin a reçu le 26 octobre 2006, au Luxembourg, la visite de deux anciens agents de la DGSE reconvertis dans le privé, Patrick Vaugien et Thierry Lohro. En contrat avec la DCN, ils étaient chargés de tester la solidité des menaces de Jean-Marie Boivin pour empêcher que l'affaire n'éclate.

La France était au bord d'un scandale de premier ordre alors que l'élection présidentielle de 2007 approchait. Personne, au sommet de l'Etat, n'avait à gagner à la divulgation publique des petits secrets de cuisine des ventes d'armes. Surtout pas le candidat de l'UMP, Nicolas Sarkozy, qui en sait long sur la question.

Or, selon les confidences faites par Jean-Marie Boivin à Gérard-Philippe Menayas, la mission d'octobre 2006, au cours de laquelle le premier affirme avoir été menacé physiquement, aurait été ordonnée par «N.S.». La phrase est suivie de l'annotation suivante: «source Lux», pour Luxembourg.

A partir de 2007, le fait est que Jean-Marie Boivin, qui a refusé de répondre à nos questions, ne s'est plus manifesté auprès de l'Etat français. Le “chantage” s'est subitement – et miraculeusement – arrêté. L'affaire de Karachi, elle, ne fait que commencer.

Retrouvez l'intégralité des enquêtes de Mediapart sur cette affaire: cliquez ici.

Commentaires (2)

1. sexshop (site web) 19/11/2010

c est du gros n importe quoi cette affaire, il faut penser a toutes les consequences eventuelles et inimaginables et plier devant le chantage... sacre numero d acrobatie... c est un effet de ricochet c est tout comme pour l affaire des fregates on ne levera pas le secret defense, on ne verra jamais publiquement etales les nom des beneficiaires de la classe politique francaise qui en a largement beneficie... il vaut mieux prendre sur soi et laisser tomber la neige, l argent n a jamais fait le bonheur et les injustices ont toujours existe... autant en emporte le vent

2. galli-douani 31/05/2010

corruption, détournements de fonds publics etc..., vu par un haut fonctionnaire du ministère de l'intérieur.

voir vidéo-interviews sur:
http://www.wat.tv/video/caisse-noire-l-interieur-1dm9_2fufx_.html
et
http://www.dailymotion.com/video/x7ymur_la-caisse-noire-du-ministere-de-l-i_news

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