Nicolas Sarkozy ou le dernier des Mitterrandiens

Rue89. 7 juillet 2009 par Pascal Riché

Interview dans l'Obs, tribune dans Libé avec Lula, ministres d'ouverture… Sarkozy chasse sur les terres de l'adversaire.

Nicolas Sarkozy et Frédéric Mitterrand en février à Rome (Tiziana Fabi/Reuters)

La semaine dernière, Nicolas Sarkozy choisit le Nouvel Observateur pour donner une longue interview-bilan. Ce mardi matin, il signe une tribune dans Libération avec son homologue brésilien, Luiz inazio Lula da Silva, chouchou de la gauche internationale.

Pas de doute, il y a une stratégie de com » derrière ce « nouveau Sarkozy » qu'entend nous vendre l'Elysée depuis quelques semaines. Un Sarkozy qui se sent certes toujours « de droite » (il le répète dans l'Obs) mais qui refuse le sectarisme. Un Sarkozy transformé par sa muse Carla Bruni. Un Sarkozy qui sait reconnaître les talents du camp d'en face.

On est libre de croire à ce discours, bien sûr. Mais on peut aussi y voir un classique calcul politicien, une tactique pour la victoire. Nicolas Sarkozy n'est pas une rosière en politique, c'est même en la matière le digne fils de François Mitterrand, peut-être le seul.

Ce n'est pas un hasard si ce sont surtout les anciens compagnons de route de Mitterrand qui tournent autour de lui comme des papillons de nuit autour d'un abat-jour (Benhamou, Séguela, Attali, Tapie, Hanin, Charasse, Kouchner…). Et la nomination d'un Mitterrand à la tête du ministère de la Culture est un formidable clin d'oeil de la part du Président, conscient ou inconscient.

Nicolas Sarkozy a fait de la charpie du PS (qui l'a un peu aidé dans cette tache, certes). Pour cela, il a eu recours à quatre outils : l'ouverture, l'épouvantail, la triangulation, la strangulation.

Ouverture (light si possible)

C'est Mitterrand qui a popularisé le mot « ouverture » dans le vocabulaire politique français, en 1988. Le calcul était alors assez simple : il s'agissait d'affaiblir l'UDF, fidèle alliée centriste du RPR. Ce dernier ayant refusé toute alliance avec le Front national (alors à 14%), Mitterrand pouvait espérer le coincer complètement.

Pendant la campagne de 1988, le président français avait courtisé les gros poissons centristes (Stasi, Barrot, Veil, Méhaigneire, Durafour, Pelletier, Soisson). Dans cette liste, seuls les trois derniers (1) avaient cédé aux sirènes élyséennes, et Mitterrand avait complété sa palette avec des personnalités de la société civile (Kouchner, Tapie) : une façon de donner aux Français le goût de l'ouverture sans trop laisser le centre droit l'embarrasser.

Lors de son remaniement de juin, Nicolas Sarkozy a usé du même procédé : ne pas poursuivre l'ouverture, mais en donner une forte saveur. D'où la nomination de Frédéric Mitterrand, admirateur de son oncle mais électeur de Chirac en 1995.

D'où, également, le choix de Rocard pour co-présider, avec Alain Juppé, la Commission de grand emprunt national : cela ne mange pas de pain. Et Sarkozy peut affirmer avec tranquilité : « La stratégie du gouvernement français de l'ouverture ne s'arrêtera pas ». (Voir la vidéo)

Alliance objective : entre eux et moi, il n'y a rien !

Que François Mitterrand ait favorisé l'émergence du Front national ne fait guère de doute. Au début des années 1980, il fait pression pour que le FN ait un droit d'antenne supérieur à la radio-télévision ; et l'instauration du suffrage proportionnel en 1985 fait le reste (avec l'élection de 35 députés frontistes en 1986).

Ce type d » « alliance objective » n'est pas une invention de Mitterrand, loin s'en faut. De Gaulle lui même se plaisait à donner de l'importance au PCF : « Entre les communistes et moi, il n'y a rien », disait-il.

Nicolas Sarkozy, à sa manière, tente lui aussi de gonfler la gauche de la gauche. Invention de « terroristes », stigmatisation de Sud-Rail, ou coups de pouce à Besancenot, tout est bon pour agiter les épouvantails à gauche. Un jour de juin 2008, dans un avion de retour de Beyrouth, Sarkozy envoie à François Hollande, premier secrétaire du PS : « Nous allons vous faire avec Besancenot le coup que vous nous avez fait avec Le Pen. » (Voir la vidéo)

Le Canard enchainé, en mars dernier, a rapporté ces propos prêtés du Président :

« Il faut attiser le feu à gauche en valorisant Besancenot. Le PS aura tendance à s'aligner sur les positions de l'extrême gauche et passera ainsi pour archaïque. »

Pour Nicolas Sarkozy, « attiser le feu à gauche » permet de diviser la gauche, mais aussi le mouvement syndical. En outre, Olivier Besancenot est susceptible d'effrayer les électeurs les plus âgés, qui forment le socle électoral naturel le plus solide du Président.

Sarkozy a toutefois un problème : le pari n'a pas si bien fonctionné jusque-là. Malgré la violence de la crise économique, Besancenot et son NPA n'ont réussi, lors des dernières élections européennes, à porter ni le refus, ni le rêve. Et selon Europe 1, Un tiers des 9000 adhérents du NPA ont rendu leur carte ces dernières semaines.

Triangulation : les bonnes méthodes d'oncle Bill

Invention des « spin doctors » de Bill Clinton, reprise par Tony Blair, la « triangulation » consiste à priver l'adversaire de ses mythes, de ses représentations, de ses grands hommes, de ses idées force… sans sacrifier l'essentiel. Elle a prouvé son efficacité, à en juger par la longévité politique de Clinton et de Blair.

La triangulation n'est donc pas une invention mitterrandienne, quoi que… Lorsqu'en 1981 le socialiste couvrait les rues d'une affiche représentant la terre, le clocher, la tradition, avec pour slogan « La force tranquille », n'était-il pas dans un pur exercice de triangulation ?

Sarkozy a repris l'outil et joue avec depuis la campagne électorale de 2007. Qu'on se souvienne de l'évocation des grands noms du panthéon socialiste, Jaurès et Blum…

Il continue dès qu'il le peut aujourd'hui en triangulant tous azimuts. Quand il déclare : « Nous avons fait la part trop belle au capitalisme financier », ou « Nos prisons sont une honte », quand il dénonce l'exclusion, quand il fustige l'othodoxie budgétaire ou la pensée unique, il préempte une par une les critiques de l'opposition.

Evidemment, ces signaux n'ont pour objectif que de brouiller la perception du jeu politique. Sur le fond, Sarkozy reste fidèle à ses idées de droite, du bouclier fiscal à l'allègement du personnel dans les services publics. Mais pour la gauche de gouvernement, il est beaucoup plus difficile aujourd'hui de se démarquer du pouvoir.

Strangulation : comment mettre le PS sous vide

Cette triangulation s'accompagne aussi d'une strangulation de la gauche (faut-il parler de « striangulation ? ») : Nicolas Sarkozy et son gouvernement privent celle-ci de tout oxygène politique en organisant des débats au sein même du gouvernement.

Prenez l'exemple le plus récent : Jean-Louis Borloo propose de distribuer aux Français un chèque vert , le produit de la taxe carbonne, et Christine Lagarde tousse. Depuis deux ans, des joutes similaires ont eu lieu sur les test ADN, les OGM, la place des droits de l'homme, le travail le dimanche, ou l'homoparentalité

Ces débats, aux reflets idéologiques, sont très médiatisés : une dispute de famille, c'est tellement plus excitant qu'un classique débat gauche-droite. Ils ont pour résultat de priver un peu plus la gauche d'air, de la rendre inaudible.

Bizarrement, personne ne parle de « cacophonie ». Parce que François Fillon est effacé, parce que Nicolas Sarkozy s'impose, sans contestation, comme « le chef » décidant de tout, toutes ces bisbilles ne sont que des épiphénomènes sans importance, propres, elles aussi, à occuper la galerie.

(1) Ainsi que cinq autres UDF d'envergure moindre (Dorlhac, Rausch, de Baucée, Curien, et Biasini) et quelques autres centristes (Stirn, Stoléru…)

Mise à jour, 8 /7/9, 8 h : mention de l'hemorragie des militants du NPA » , information d » Europe1

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