Noël à Abidjan, le printemps à Paris.

Noël à Abidjan, le printemps à Paris

Barbouzerie / jeudi 7 mai par Anthony Lesme

Le journaliste Jean-Paul Ney a passé plus d’un an et demi derrière les barreaux d’Abidjan. Aujourd’hui libéré, un documentaire éclaire son histoire. Voyage en barbouzerie.

Liberté provisoire pour Jean-Paul Ney. Un « journaliste » emprisonné à Abidjan depuis décembre 2007 pour tentative de coup d’Etat contre le président ivoirien Laurent Gbagbo. Pendant des mois, l’instruction était au point mort et aucune date de procès n’était arrêtée. Parmi les rats et les cafards, le journaliste pourrissait dans les geôles de la prison dans l’indifférence la plus totale. Même RSF ne le soutenait pas. Ménard, en charge à l’époque, ne portait pas Ney dans son cœur. Le journaliste traîne, il est vrai, plus qu’une réputation d’« ingérable », frise toujours le « border line » et se passionne notamment pour le renseignement. Son plan avant son incarcération : être le premier journaliste à filmer un coup d’Etat vu de l’intérieur. Bon goût à discuter, était-ce une raison suffisante pour que RSF garde le silence ? Pas sûr.

Capa, contactée en janvier 2008, pour savoir si Ney était l’un de leurs journalistes, prend connaissance de l’affaire. S’en étonne. Et décide tranquillement de commencer à filmer. Notamment la rencontre à Paris avec un certain Jean-François Cazé, une barbouze plus vraie que nature et impliqué lui aussi dans la tentative de putsch (avérée ou pas, on ne sait toujours pas) de l’ex-chef rebelle ivoirien Ibrahima Coulibaly (IB). De nombreuses vidéos sont passées via le Net où l’on distingue Cazé et Coulibaly parlaient de la préparation d’un coup d’état. Ces images, prises par Ney, et dont Bakchich s’était à l’époque fait l’écho, sont confisquées par le pouvoir ivoirien le jour de son arrestation près d’un abribus et non devant le siège de la Radio-Télé Ivoirienne. Sélectionnées, elles tiennent plus des pieds nickelés que d’une révolution romantique. Et explicitent clairement la mise en place d’un coup d’Etat.

Coup d’Etat échoué, ce fameux Cazé prend la fuite, dira-t-il, et libre comme l’air à Paris, contacte Capa début 2008. Il détient, affirme-t-il, des infos. Le film commence alors à s’emballer. On est projeté au cœur d’une série de manipulations en tout genre mêlant barbouzerie, rébellion africaine, diplomatie française, le tout saupoudré du grand bordel franco-ivoirien de cette dernière décennie. Les zones grises s’enchevêtrent et, finalement, on ne sait plus qui croire.

Cazé des z’informations pour vous

Ce que l’on sait en tout cas, c’est que Jean-François Cazé n’est pas un inconnu pour les Renseignements français. Ce qui expliquerait peut-être sa liberté de mouvement à Paris… Un des auteurs du film, Jean-Paul Billault précise : « La seule certitude dans cette affaire, c’est que des Français, au plus haut niveau, savaient ce qui se tramait. Dans son film, Ney avait tourné en caméra cachée, à l’insu du principal organisateur du putsch, un certain nombre de séquences montrant des Français en train d’appeler d’autres Français… Pendant l’investigation, nous avons eu la confirmation du fait que Jean-François Cazé était en contact avec un haut responsable du renseignement français, qui a accepté de le rencontrer à plusieurs reprises. Et comme ce même Cazé, à l’époque, racontait déjà qu’il préparait un coup d’Etat, on se demande forcément pourquoi la France n’a pas tiré la sonnette d’alarme ! Ce qu’on comprend, nous, à la fin de l’enquête, c’est que tout le monde était au courant, mais que personne n’a agi pour contrecarrer cette initiative. Cela prouve au minimum qu’il y a dans le dossier des choses à cacher ». Le film montre aussi que l’ambassade de France à Abidjan était au courant de l’opération, Jean-Paul Ney lui-même s’y est rendu quelques jours avant son arrestation pour tout déballer. Information non démentie. Pourquoi Ney a-t-il alors voulu saboter son scoop ?

Jean-Paul Ney a toujours clamé son innocence, il n’a fait, dit-il, que « son travail de journaliste ». Découverte par Emmanuel Razavi dans l’appartement de Ney, une série de vidéos tournées à Paris avant de partir en Afrique semblent prouver la bonne foi de cet « ingérable ». Mais à Abidjan, Cazé aurait imposé à Ney de filmer uniquement ce qu’il voulait, le tout avec souvent une arme braquée sur lui. Ney interdit de bouger sans l’aval de Cazé, ses soupçons quant à la bonne foi du barbouze commençaient à s’installer. La situation lui était devenue intolérable. Il dévoile tout à l’ambassade.

Cazé de force majeure

Mais diable qui est ce Cazé ?! Ce personnage aux multiples visages qui se décompose au fur et à mesure du film. Car petit à petit, réalisant que ces manipulations ne marchent pas sur Capa, il craint pour sa vie. Pourquoi ? On ne sait pas. Au début, sobre et tout propret, il exempte la France, puis la nervosité le gagnant, il balance que Paris est derrière le coup d’Etat.

Impossible d’écrire ses déclarations dans le marbre mais on sait toutefois, grâce aux images de Ney prises à Paris, qu’il avait ses bureaux dans un cabinet d’avocat parisien, familier des réseaux de la Françafrique. Et quand les journalistes ont essayé de décrypter son passé, ils se sont rendus compte qu’il travaillait dans des boites de consulting ou d’informatique très souvent liées à des entreprises de sécurité. Tour à tour gérant ou dirigeant, Cazé et des actionnaires souvent similaires revendaient la boîte avec une plus-value qui permettait d’acheter une autre boîte. Un système de couverture ? Bref encore un point d’ombre et sur le sujet, selon Emmanuel Ravani, « les langues sont restées particulièrement liées ». En revanche, des intimidations sur les trois journalistes ont eu lieu pendant l’enquête. Les bureaux de Ravani ont été forcés par des gros bras et sa voiture a été endommagée.

Au final, Manipulations sous haute tension ne prétend pas apporter de réponses définitives à ce fameux coup d’Etat mais c’est un documentaire méthodique, qui n’écarte pas, loin de là, une responsabilité de la France ou du moins une connaissance des faits au plus haut niveau. Ney apparaît alors comme un « dommage collatéral » qu’on a laissé pourrir dans le coin d’une geôle. Cette plongée en images dans les milieux de la barbouzerie est un voyage rarissime, qui vaut le détour et qui jette un regard contemporain et inédit sur notre bonne vieille Françafrique.

Diffusions sur la chaîne Planète : Le mardi 12 Mai à 13h45 Le samedi 16 Mai à 14h

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