Océans : le pillage des ressources

Science 2. 9 juillet 2009 par Sylvestre Huet

Banc de poissons  Dans quel état sont les océans ? Mauvais, croit-on savoir, mais dans quelle mesure ? J'ai publié mardi 30 juin dans Libération un article à ce sujet, en grande partie alimenté par les réflexions du biologiste Daniel Pauly, professeur à l’université de Colombie britannique au Canada, l'un de premiers scientifique à avoir pris conscience de l'ampleur et l'anciennete des transformations subies par les écosystèmes marins sous l'effet de la prédation humaine. Voici ce papier. Version pdf première page, puis ici, enfin .

Lisons Michelet ! Jules, celui dont la plume exaltée racontait Jeanne d’Arc et la Révolution de 1789. Slogan d’historien? Vu sur lesmurs à laSorbonne? Que nenni. Cette exhortation s’adresse aux halieutes – les spécialistes ès stocks de poissons – aux biologistes marins…Et aux ministres de la Pêche. Sous des formes diverses, il a traversé le colloque Oceans Past-II, du programme mondial History of Marine Animal Population, tenu à Vancouver, au Canada, fin mai. Etrange mot d’ordre? Lisons, donc, Jules Michelet.

«A certains passages étroits, on ne peut ramer; lamer est solide.Millions demillions,milliards demilliards, qui osera hasarder àdeviner lenombre de ces légions? On conte que jadis, près du Havre,unseulpêcheur en trouva un matin dans ses filets 800 000. Dans un port d’Ecosse, on en fit 11 000 barils dans une nuit.» Dans ce passage, page 102 de l’édition originale de La Mer (1861), l’historien s’enflamme à propos du hareng. Le poisson miracle de l’Europe médiévale. Celui qui, salé, fumé,mis en barils, a nourri des générations d’Européens. Un poisson dont la fécondité frappe tant l’imagination que Michelet en arrive à craindre qu’il ne «comble » l’océan immense…si n’était la pêche, par des dizaines de milliers de nefs, depuis des siècles.

En 1977, la pêche au hareng est interdite en Manche orientale, jusqu’en 1983. Après un pic à 277 000 Harengs tonnes en 1954, les prises ont pu chuter jusqu’à 9600 tonnes en 1968. Comment l’abondance d’hier, gigantesque au point de sembler infinie, a-t-elle pu déboucher sur un tel désastre?

La pêche excessive, bien sûr. Mais également une sorte d’aveuglement collectif, auquel les scientifiques eux-mêmes ont, un temps, contribué, au rebours de leur rôle social. Par quels détours de la pensée?

Daniel Pauly, professeur à l’université de Colombie britannique au Canada, l’explique par un concept dont il est l’auteur: «Le glissement de la ligne de base.» En gros, le biologiste marin, ou l’halieute, considère que le «point zéro» de la population, c’est celui qu’il a rencontré au début de sa carrière. Au fil des années, elle diminue. Et le scientifique qui prend le relais considère, lui aussi, que lepoint zéro, c’est celui de sa jeunesse…donc plus bas. Sous son allure de boutade, l’histoire de Daniel Pauly résume l’erreur monumentale commise par les spécialistes: raisonner sur les abondances des espèces marinesavec les premiers chiffres «scientifiques» disponibles, comme s’ils étaient représentatifs d’un vrai point zéro, d’une mer… sans pêcheurs.

Cette bourde capitale a débouché sur une «perception biaisée» des océans, selon Andy Rosenberg de l’université du New Hampshire. Animateur du projet mondial History of Marine Animal Population (HMAP), il présidait la conférence de Vancouver, étape vers l’ambition de publier, en octobre 2010, un «census»   Daniel Pauly des «populations marines, passées, présentes et futures ». Pour avoir eu raison avant les autres, Pauly (photo ci-contre), le  fondateur de FishBase, base de données mondiale online sur les poissons, croule aujourd’hui sous les honneurs académiques, dont le prestigieux International Cosmos Prize japonais. Sous son impulsion, les scientifiques se sont mis en tête de retrouver cette mer originelle, vierge de l’intrusion humaine.

Aucune base de données ne peut la révéler. Il faut «traquer les indices dans les textes anciens, les rapports d’expédition, coder des centaines de remarques de voyageurs, d’explorateurs, puis les transformer, les objectiver avec des méthodes statistiques». Tout est bon dans cette quête. Comme cette notation du frère mineur de Saint- François, Gabriel Sagard. En 1632, dans le Grand Voyage du pays des Hurons, il relate, agacé, «ouïr les petits Balenots, et en ay veu une infinité,particulièrement àGaspé, oùelles nous empeschoient nostre repos par leurs soufflements et les diverses courses desGibars [une baleine] et Baleines». A l’époque, le Saint-Laurent grouille donc de cétacés au point de gêner le sommeil du marin.

Peche à la morue Canada  Pour retrouver cet océan disparu, il faut aussi passer à la moulinette critique les données officielles. Comme ces rapports des capitaines des baleiniers soviétiques, des années 1950 à la fin des années 1980, falsifiés par le KGB pour dissimuler le nombre des prises dans l’océan austral. Quelle image des océans émerge après quelques années de ce travail, encore inachevé? «Celle d’une incroyable abondance, répond Pauly. Ces notations ne sont pas des exceptions, mais nous parlent d’un océan vraiment différent de celui d’aujourd’hui. Toutes nos estimations antérieures étaient trop basses. Nous avons ainsi pris conscience de l’ampleur des transformations que nous avons fait subir aux écosystèmesmarins, dans toutes leurs dimensions. Et depuis plusieurs siècles pour les régions, comme l’Atlantique nord, où dès l’époque médiévale l’effort de pêche atteint des niveaux très élevés avec des dizaines de milliers de navires

La mutation des océans est loin de se limiter aux effondrements des stocks de poissons causés par la pêche excessive, comme la morue du Canada. La démographie, la structure en âges et génétique des populations, ont été bouleversées. Fini les «gros». Pêcher des morues de 25 ans et 2 mètres de long était fréquent en Atlantique Nord au XVIe siècle. Elles sont désormais rarissimes. Les grands prédateurs, requins, phoques, dauphins, baleines, ont été éradiqués à hauteur de 90%. Du coup, les écosystèmes sont profondément déséquilibrés: trop de calmars, trop de jeunes, pas assez de vieux, pas assez de prédateurs.

Avec des évolutions rapides, qui prennent par surprise les biologistes. Comme ces orques du Pacifique qui, privés de baleine, leur proie habituelle, se sont jetés sur les phoques, puis sur les loutres de mer. «Certains jeunes collègues croient que c’est leur comportement normal», souligne Pauly.

Pourtant, la base de la chaîne alimentaire, les «prairies océaniques » de phytoplancton, reste peu modifiée, sauf le long des côtes par la pollution. «On sait maintenant, après de vives oppositions à cette idée parmi les spécialistes, qu’elle pourrait soutenir des biomasses de brouteurs, puis de prédateurs de ces derniers, très supérieures à celles que nous observons», avance Daniel Pauly.

Surtout, l’homme a, littéralement, «labouré » la mer. Le chalut de fond – par opposition au «pélagique» qui reste entre deux eaux pour capturer des bancs de poissons du même nom (sardines, anchois, morues…) – se révèle arme de destruction massive. Là où règne la vase, on croit voir le seul effet de la géologie. Erreur, explique Pauly, c’est souvent le résultat d’un «rabotage». Avant chalutage, de nombreux fonds étaient «jusqu’à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, durs, couverts de pavés de coquillages, piles d’huîtres, éponges, gorgones, récifs construits par des animaux, comme les coraux». Lorsque les chaluts passaient pour la première fois dans des lieux vierges, 80% de leurs «prises» en étaient constituées. Après les passages répétés, seule la vase est restée, souvent favorable à la crevette, de bon rapport commercial.

Cette nouvelle vision des océans anciens, de ce monde disparu, tranche des débats souvent houleux. Ainsi de l’impact des prédateurs sur les poissons. Au Canada, avec l’effondrement des stocks de morues et l’arrêt de la pêche, les phoques ont été la cible d’accusations de la part des pêcheurs. Or, si la biomasse ancienne était tout à la fois beaucoup plus riche en proies et en prédateurs, c’est que le phoque n’est pas le chalut.


 «Il est vrai que les mammifères marins consomment beaucoup», reconnaît Pauly. Environ 300 à 500 millions de tonnes par an, alors que la pêche tire environ 150 millions de tonnes si l’on compte tout, y compris les prises relâchées à la mer. Mais dans la consommation des mammifères, beaucoup de krills (petite crevette des mers australes, abondante près de la banquise). De calmars. Et de myctophydés, ces petits poissons-lanternes qui vivent le jour par mille mètres de fond et montent près de la surface la nuit pour brouter le plancton. Ils pourraient se compter au milliard de tonnes, et ne subissent aucune exploitation par l’homme car ils ne forment pas de bancs, mais les dauphins s’en régalent. Les oiseaux marins aussi «pêchent». Environ cent millions de tonnes.

 La différence majeure, précise Pauly, c’est que ces prises n’atteignent jamais la densité de la pêche humaine. Les prédateurs prélèvent une petite partie du stock,puis se déplacent, lui laissant toujours le temps de se reconstituer. L’homme, lui, fait la brute. Il éradique, prélève tout, épuise un stock, puis se tourne vers un autre. «L'effet sur les populations est radicalement différent ». Au point de faire craindre une mer «sans poissons» à la mi-temps du siècle avertit une équipe scientifique en 2006. Un avertissement plus qu’une prévision, s’il est salutaire et déclenche une révolution dans la gestion des pêches.

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